CHAPITRE VII
La science a brutalement démontré les parentés anatomiques de Thomme avec la nature animale. Ou pour- ' fait compléter la démonstration par l'étude des instincts de notre espèce, car les instiijcts (1) se transmettent: et se transforment ainsi que les' formes extérieures; ces forces inconscientes représentent Une façon de volonté générale, répandue, noyée dans des milliers d'êtres et ^ de générations successives ; elles caractérisent rordre, la'familie, Tespèce, la race. On ne peut les détacher dés types qui sont lies modèles où se complaît la force. " créatrice. On ne connaît pas suffisamment .l'animal, quand on n'a que ses contours, son image, ni même, quand on a analysé son anatomie dans tous les détails ; il reste à connaître ses mœurs, sa fonctioji/ le rôle que lui soufflent les voix mystérieuses de'la vie, la route où le poussent des mains invisibles.
(1) Darwin, l'Origine de Vespèce,
•^ Au-dessous de rintelligence souveraine et libre rè« gnent les tyrans inférieurs;- nos instincts ont la plus effrayante analogie avec ceux que nous œcouvrons chez les êtres dontia constitution physique se rapproche de la nôtre. Et commei il arrive souvent que Tauto* rite souveraine reste un vain fantôme, et que les agents secondaires ei^ercent un pouvoir sans contrôle, Tàme humaine, noble, individuelle, cède trop couvent à Tâme animale et spécifique. Notre péché originel^ ai-je dit, est notre origine même. Ne se contentant pas ie montrer la différence entre Tintelligence et Tinstinct,, une analyse hardie pourrait découvrir dans les instincts mômes une hiérarchie^ et les classant suivant un ordre naturel,^ elle rechercherait dans le dévelop' pement intérieur le reflet du développement externe.
A l'étage le plus basique tfouve-t-on? L'instinct de la conservation. Dans l'ordre purement 'f)hysique, cet înslinct ne diffère pohit ch^ Thomme de ce qu'il est cher tous les animaux ; dans Tordrç moral, il devient l'amour de épi, î'égoisme : car4'égoïsme n^est point voulu, point raisonné ;/il oppose an contraire un obstacle perpétuel à la volonté, au raispnnenient. Il est
exigeant^ dévorant romme Fa faim; il circule dans le
sang : c'est la robe de Nessus que nous ne pouvons dépouiller. Parce qu'il se môle aux manifestations de notre vie supérieure, il ne faut point le tenir pour une créature de l'esprit et deMa volonté ; il n'est si redoutable que parce qu'il passe à travers les mailles de nos idées; il nous tient quand nous croyons le tenir; il nous mène quand nous pensons le conduire. Ce n'est pa
à4 linstingt;
une poussière que nous puissions secouer à notre gré, c'est rétoffe même dont notre vie est faite. '' ^
La force aveugle^ conquérante et cruelle du moi agit comme un ressort perpétuellement tendu sur la volonté. Un peintre habile sait retrouver dans une teinte mélangée toutes les couleurs composantes, si faible qu^en soit la proportion; ainsi le moraliste retrouve au fond de tous les sentiments, de toutes les passions, de toutes les actions, cette force élémentaire. Elle ne pousse pas seulement les lèvres frémissantes du nouveau-né au sein de la nourrice; elle neroiditpas seulement les muscles du malheureux qui se noie ; elle ne talonne pas seulement le fuyard sur le champ de bataille ; elle n'apparaît pas seulement comme un dernier auxiliaire aux grandes crises de Texistence : elle nous accompagne et nous suit inexorablement.
Le sauvage qui est en nous, qui veut boire, manger, remuer, jouir, être le plus fort, le plus redouté, appartient tout enlier à Tégoïsme ; mais la force subtile se glisse aussi, à la faveur de l'étrange complexité de notre nature, dans les manifestations de la vie supé* rieure; elle se mêle à Théroïsme, à l'amour, aux plus nobles élans de Tâme. Le triomphe d'une idée est-il asvsez doux pour l'homme quand il ne s'accompagne point de Thumiliation de ses adversaires? La cause de la vérité ne devient-elle point plus sacrée, plus inviolable, en devenant notre cause? La passion religieuse peut-elle se passer d'espérances, et l'âme consent-elle à se perdre tout à fait en Dieu? L'amour n'est-il pas le plus souvent un égoïsme à deux? Pouvons-nous nous
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donner tout entier, sortir de nous, nous asseoir sûr les ruines de notre passé, rœil perdu dans la contem-* plation de vérités éternelles?
Le renoncement absolu nous semble le néant, et ridée du néant nous épouvante jusqu'à l'horreur.* Ne plus élre , voilà Tidée insupportable. L'homme veut une place en ce monde infini, et dans ce grand silence de Téternité il se parle sans cesse à lui-même, comme pour bien s^assurer de son existence.
La profonde naïveté de Tégoïsme n^échappe point à ceux qui se donnent la peine d'étudier le cœur humain; c'est par là qu'il se montre si souvent supérieur à tous les calculs, à tous les raisonnements ; il trouve sa pente^ il cherche son pôle avec une certitude absolue, sans hésitation^ sans merci, sans mémoire. Ha la puissance sereine des forces naturelles. Que font à Tenfant cruel, au jeune homme ivre^ échauffé de jeunesse, les blessures de Taffection maternelle? Qu'importent à un Alexandre^ à un Napoléon, les douleurs et les gémissements d'un peuple ?
Avec un art infini^ le moi ramène tout à ses pieds, lois, gouvernement, morale, politique, guerre ou paix, religion, philosophie, la sagesse des proverbes, les leçons de l'histoire. Derrière toute opinion, une passion est blottie : les idées luttent comme des gladiateurs. L^égoïsme est rarement hypocrite, d'ordinaire il tient le masque à la main. Il est trop facile de lire dans le livre du monde^ et la colère se convertit en pitié en face de ces pauvres acteurs^ dupes d'eux-mêmes et esclaves de leur rôle.
Vue de haut, Thistoire apparaît comme une perpétuelle bataille où hommes, nations et races luttent pour TexistencC; comme font toutes les espèces animales et végétales. Les jeux sanglants de la force ne sont que les incidents les plus dramatiques de Téternel combat. Car Phomme ne tue pas seulement avec Tépée; il tue avec les lois^ avec la parole, avec le silence, avec un regard, avec un sourire. C'est merveille de voir avec quelle ardeur invincible Tinstinct se jette sur tout ce qui peut devenir un auxiliaire, et comment il sait disputer son bien : son envie lucide devine des rivalités où la raison n'a pas le temps d'en apercevoir. L'homme recherche toutes les formes de la posâession^ autant pour priver les autres que pour se satisfaire.! ui<^ môme. Tout, lui devient arme, erreur et vérjté, iforce et faiblesse, naissance, esprit, beauté, vertu, tout jusqu'à Dieu, qu'il appelle son Dieu; L'animal n'a que ses dents, ses ongles^ ses poisons; il ne peut frapper que de près. Le moi haïssable fait des victimes au loin ; il a. des colères et des ambitions qui triomphent dutemps^ des injustices qui franchissent toutes les distances. « Je voudrais, disait ce tyran, que le peuple romain n'eût qu'une tête, pour la couper. »
Ainsi que l'instinct de la conservation, l'instinct de la reproduction est del'ordre purement animal ; comnie chez tous les êtres, il ne se développe qu'au moment où l'individu arrive à la plénitude de ses facultés. Mais à partir de ce jour, que son empire devient tyrannique 1 Quelque chose pousse un fiexer vers l'autre . scxé, aussi invinciblement que la gravité; approche la
lune du soleil. Pour tout homme, une femme est toujours femme; pourtoutefemme, un homme est toujours homme. Chez Timmense majorité, l'amour n'est que le serviteur de Tespèce. Ces deux enfants croient s'aimer; ils sont seulement tourmentés parla virilité impatiente, par la maternité en puissance.
Adam, Eve, ressuscitent dans tous les amants. Le plaisir est la seule religion qui brave le temps et les . hérésies, ses temples seront éternellement debout : ses mystères se célèbreut aujourd'hui comme aux pre* miers jours du monde, avec les mêmes transports, les mômes murmures, dans cette langue naïve que balbutieni spontanément toutes les lèvres. Le désir circule incessamment dans les veines de l'humanité comme la sève dans les arbres.
Les littératures sont un hymne perpétuel à Tamour ; elles n'y distinguent point ce qui est noble et ce qui est vil, ce qui vient de l'instinct et ce qui vient de Tesprit. Les poètes ne dédoublent point l'homme, ne séparent guère la beauté matérielle dé la beauté morale ; et l'humanité sent si bien ses faiblesses, qu'elle se reconnaît mieux dans les types qui sont les témoignages les plus éclatants de la toute-puissance du désir. Juliette appartient à Roméo du premier moment où elle rencontre son regard. Marguerite ne songe point à résister à Faust; elle est vaincue avant d'avoir lutté, criminelle avant d'avoir péché- Quelle jeune imagination, tourmentée de vagues ardeurs, ne s'est précipitée ayec Don Juan au-devant de toutes les séductions et n'a m\» l'aisé toutes les formes et les variétés. de la bisauté?
" Le désir a tous les arts pour miaistres ; il se glisse entre les feuilles de tous les livres; il orne les maisons^ il peuple les palais de statues; il prête sa chaleur au bronze étincelant, il palpite sous le marbre poli ; il donné un frisson de vie au clair-obscur lascif de Cor-*" rége^ aux chairs fermes et dorées de Técole vénitienne, aux- carnations' d'uuRubens, ruisselantes de santé/ de ^ forcé et de 'vigueur animales ; il emplit de mystères l'œil pensif de Joconde; il erre encore sur les contours chasles,à force de pérfectionVqué trace Raphaël, et jusque sur les figures naïves de Pénigin^qu*aoiiiie à peine un triste et doiix sourire. Mais que sont les œuvres de Tart auprès dé Pœuvre perpétuellement jeune de la nature? Que '.valent ses séductions auprès de ce je ne sais quoi qui s'échappe des œuvres de vie, de la jeu-^ nèsse; de la'beauté? Que sont ses lignes inflexibles et ' figées auprès des mélodiques mouvements et des ondulations de la statue animée? Quelles couleurs imiteront les doux éclairs! de ïa chair émue; les subites rougeurs et les pâleurs mourantes qui spnt le ilux et le reflux, du fleuve de volupté? Quelle dynamique analysera les mouvements assouplis et caressants de. la vie? Quelle géométrie tracera ses courbures changeantes, ses lignes qu'effleure le désir timide, et qui opposent à la passion leur tendre résistance t . ,
' Plaisir, amour, désir^ toutes les langues se complaisent à mêler sous ces.mots des choses bien différentes. Elles établissent spontanément des parentés entre ce qu'il y a de plus bas et ce qu'il y a de plus grand. Le plaisir, hélas I se passe très-bien d'amour. Voyez plu-
tôt les unions des champs, aussi grossières, aussi naïves que celles des animaux ; voyez dans les harems les femmes occupées seulement à raviver la satiété d'un maître ; voyez dans nos villes, la nuit^ tous ces hommes, tourmentés du rut, cherchant le fantôme du plai;sir entre des bras toujours ouverts. L'homme est sur ce ^int plus vil que la brute ordinaire ; il se mêle chez lui audésir amoureux je ne sais quelle obscénité simienne. On peut en voir *le développement chez l'enfant^ chez Tadolescent, qui, avant de connaître le plaisir, éprouvent déjà les incitations et les curiosités de cet ignoble penchant. Le peuple, qui reste toujours enfant, aime la plaisanterie grivoise, le gros mot^ osons le dire, le mot sale. '
La civilisation, l'éducation^ les lois, les bienséances/ jettent leur manteau sur Je bas instinct animal^ mais jamais ne Tétouffent. A combien de pensées, en apparence les plus hautes, ne se mêle point le vague désir spéciGque! Comme le soleil derrière les nuages répand encore une lumière diffuse^ la force du désir peut se trahir autrement que par des violences et des égarements fougueux; elle aiguise les regards, amollit les voix^ commande au geste, à Taltilude^ à la circulation du sang; Elle tire parti et s'accommode de tout, joie ou tristesse, excitation cérébrale ou langueur des pensées. - / Dans les civilisations les pluspures^ les plus, sévères, le prix de l'amour est comme ces idoles qu'on enferme dans le tabernacle le plus secret et dont les approches sont défendues par plusieurs enceintes : manière infail-
lible d'irriter et d^affiner le désir. La pudeur a beau mul* tiplier ses voiles, ils couvrent toujours le plaisir^ la statue de chair. L'inslinct ne fait jamais grâce à Thomme ; il trouble jusqu'aux visions de la vie ascétique^ et mêle encore ses ardeurs incommodes aux transports de Tâme religieuse. Heureux qui n'a point subi trop longtemps ses obsessions, qui n'a point senti à ses approches comme un tremblement souterrain qui menaçait d'engloutir la savante ordonnance de sa vie. Il est des heures où le cerveau devient esclave du sang, où toutes les pensées se déforment, où sur tous les points s'opère comme une végétation monstrueuse d'images, hydres toujours renaissantes, aux têtes souriantes, aux regards enflammés, aux bras souples, liants, étouffants. A certaines heures les paroles perdent leur sens, la conversation n'est plus qu'une contenance, l'échange des mois sert de rideau à l'échange des troubles, des ardeurs, des tacites promesses, des supplications muettes. Qui n'a connu ce supplice qui n'est pas sans douceur? Qui n'a rencontré quelqu'un de ces êtres qui portent autour d'eux l'atmosphère du désir, dont chaque mouvement, chaque sourire est une invitation, qui ont comme des mains et des caresses invisibles, qui promènent en eux et avec eux un charme inconscient et vainqueur, devant lequel on voit s'incliner la puissance, la force, le génie et quel? quefois, hélas ! la vertu?
Une imagination poétique a quelque peine à quitter les hauteurs où elle a vu errer la déesse Aphrodite pour descendre aux lieux obscurs où la physio-
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logie découpe soo cadavre saignant et pàli« Sa ceinture est là dénouée par des mains qui ne connaissent ni rimpatience ni Tamoureux frisson. L'avouerai-je, j'éprouve quelque colère contre ceux qui cherchent encore une sorte de poésie dans ces affreuses dissections, qui contemplent avec je ne sais quelle émotion les blessures saignantes qui sont les fontaines secrètes du désir, et promènent des regards satisfaits sur les organes que la nature a cachés aux yeux. La science a ses nécessités, sa mission ; mais elle ne doit point fournir des plaisirs malsains à une fantaisie basse et inquiète. Reconnaissons, mais sans orgueil et comme une brutale vérité, que la source première de la passion n'est que dans noire chair, qu'elle est un besoin et une douleur avant de pouvoir devenir le véritable amour, Vénus n'est point sortie de la mer, elle renaît tous les jours dans le fleuve rouge du sang.
l^ans l'instinct de conservation de l'homme se glisse lin instinct cruel qui rappelle aussi nos parentés animales, a Cet âge est sans pitié », a dit la Fonlaine de l'enfance, et Ton peut voir chaque jour des preuves de la cruauté naïve, joueuse, curieuse de Tenfant. Dans l'intérieur de l'Afrique, où l'homme reste le plus près de l'état de nature, la férocité naturelle de l'espèce s'accorde encore les satisfactions les plus pleines. L'imagination est épouvantée à l'idée de ces chasses, de ces tueries humaines, des bains de sang et des massacres d'une cour de Dahomey. Dans certaines tribus il y a des boucheries de viande humaine. Par quelle rage ^t quelle manie s'est-on persuadé, sur tous les points
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de la ferre, qae la meiDoiie manière d*apaiser les dieux était de massacrer des hommes el des bétes ? Pourquoi toales les religions ontrelles offert des victimes à la colère céleste?
Les exemples se pressent eu foule, dès qu'on veut montrer les preuves de la cruauté de l'homme : les spectacles furieux des gladiateurs chez les Romains, les folies sanglantes des empereurs; les brûleries et tortures de Tinquisition , et ces supplices inventés en tout temps pour allonger la mort; la guerre restée en notre temps, comme aux temps les plus anciens, un incident nécessaire et périodique de Thistoire; la gloire du peuple le plus poli, le plus aimable el le plus humain, souillée par les taches ineffaçables de la Saint- Barthélémy et de la Terreur, cette liste épouvantable de crimes qui compose la trame de la monotone et sombre histoire de l'humanité. Les deux premiers hommes du monde, Alexandre et César, écrivait Pline^ ont chacun fait mourir plus d'un million d'hoQimes. Et notre siècle ne plie-t-il pas les genoux devant une mémoire chargée d'autant d'homicides? La barbarie s'allie le plus souvent à la plus exquise sensibilité, et tel dont les nerfs ne supporteront pas la vue des plaies^ du sang et des supplices, enfermé dans le cabinet, enverra froidement des milliers d'hommes à la mort.
L'instinct cruel trouve d'ailleurs à s'exercer ailleurs que dans les camps, les guerres, les villes mises à sac ; il sait infliger d'autres tortures que celles de la chair. Il se ménage des jouissances mystérieuses, plus durables et plus raffiuées^ dans les drames perpétuels de la
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vie domestique. Qui ne trouve à se venger sur un plus faible des persécutions d'un plus fort, des injures du destin, de sa propre impuissance^ de sa lâcheté? Dans l^amour même, n'y a-t-il pas d'ordinaire une victime ? Et Fétreinte de deux âmes a-t-elle toujours de pari et d'autre même douceur et même tendresse ? Il y a dans le cœur humain un goût invincible pour la tyrannie : soumettre à son autorité et son caprice ce qu'il y a de plus noble et de plus grande mettre sa volonté solitaire en balance avec d'autres volontés soutenues par la vertu la plus pure^ par Téloquence la plus entraînante, par l'intelligence la plus haute^ et voir la ba7 lance pencher de son côté^ c'est, paralt-il, une jouis-
sance trop vive pour que notre espèce veuille jamais y renoncer. * . • •
L'instinct de sociabilité, comnpun à beaucoup de familles animales, est poussé chez l'homme aux dernières limites et revêt la forme toute simienne de l'esprit d'imitation. Ce penchant invincible se peut observer surtout chez l'enfant, qui n'a encore aucun grief contre, la société, et que la misanthropie ne détourne point de ses voies naturelles. ,
Quiconque s'est occupé de l'enfance sait que Tesprit d'imitation fournit à l'éducation l'un de ses plus puissants moyens. Faire comme les autres, voilà pour l'enfant l'unique idéal. Les graves leçons d'un père, les tendres exhortations d'une mère, les sermons, les enseignements des livres, rien ne tient contre l'exemple vivant. Inconnus l'un à l'autre^ deux enfants se regardent et pour ainsi dire se flairent comme des animaux.^
Laissez-les seuls, ils s'observent : ce que l'un -fera l'autre le fera. Ils sont pour nn moment l'un à l'autre tout l'univers.
Il n'est presque rien qu'on ne puisse obtenir de l'en fance en usant de l'insllnct d'imitation qui le travaille Une pédagogie habile trouve h son plus puissant levier' L enfant copie toujours quelqu'un. Quelque chose 1 avertit secrètement que pour dominer les autres il faut commencer par leur ressembler. Son goût inné de la tyrannie le rend d'abord esclave; ce qu'il redoute plus que tout, c'est de se trouver dans une minorité II a l'adoration naïve du grand nombre, qui réprésente pour lui tout droit, toute vérité, toute justice II est semblable à ces gens nouvellement naturalisés dans un pays, qui en exagèrent les modes, les manies, les passions. Nouveau venu dans l'humanité, il lui rend l'hommage de son enthousiasme et se met à genoux devant toutes ses idoles.
Est-il besoin de dire que cet instinct ne meurt point avec les années de l'adolescence? L'esprit de routine est SI puissant dans nos sociétés, que celui qui veut changer quoi que ce soit se voue à une vîe de douleur de sacrifice et de mépris. L'histoire tend perpétuellement à se recopier ; on trouve dans toutes les écoles politiques, dans tous les partis, la superstition des mots, des noms, des souvenirs, des formules. L'esprit cnfque, l'impartialité, l'indépendance, sont choses aussi odieuses aux démagogies qu'aux dynasties royales Même aux plus hauts étages de la pensée. nous n'échappons jamais entièrement aux bas in^
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slincls. L'esprit d'imitation amène plus de fidèles aux églises que la foi. La prière est-elle souvent reffusion spontanée de Tàme, Thumble et naïve confidence de rhomme à Dieu? N'est-ce pas assez qu'elle soit une formule banale^ un chuchotement privé de sens? Ne suffit-il pas qu'un siècle apporte à l'autre les mômes murmures, et que, sous toutes les latitudes et tous les cieux, des êtres de race, de laqgue, de mœurs différentes, déposent au pied des autels des offrandes uniformes?
Qu'est-ce que l'esprit mondain, sinon la forme la plus raffinée de Tesprit d'imitation ? Il importe peu qu'il s'entoure d'exclusions, de barrières, car il se donne alors le double plaisir de se satisfaire en Inferâisant aux autres des satisfactions égales. Nous admirons Alcibiade, Spartiate chez les Spartiates et Persan chez les Persans. Nous admirons aussi l'Anglais, qui, aux Indes, en Afrique, en Chine, transporte partout ses habitudes, sa morgue, sa hauteur ; sur toute la surface du globe il se sent sous l'œil de l'Angleterre ; là reste son modèle, son public, son idéaK L^indépendance de ses allures et son mépris pour l'humanité non anglaise sont encore une variété de l*esprit dMmitation. A l'intérieur du cercle magique où elles s'enferment, toutes les aristocraties sont forcé* ment de petites démocraties. Toute corporation est un tourbillon vivant qui a ses lois spéciales d'attraction et de répulsion. Il nous faut des modèles. Tous les souverains, au xvii^ siècle, sont les singes de Louis XIV. On veut faire comme tout le monde ; mais tout le
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monde, pour les rois, veut dire les têtes couronnées; pour un pair d'Angleterre, la caste à laquelle il appartient; pour un soldat, le régiment; pour un avocat, le palais; pour un forçat, le bagne.
. L'esprit mondain voit un ennemi dans tout homme nouveau, tout novateur^ tout esprit indépendant et solitaire; la loi, la coutume^ le nomos était déjà dénoncé comme tyrannique par Pindare; et ses premiers ennemis ont été le théâtre grec et la dialectique. Tout grand public est orthodoxe et hait les dissidents, j La liberté est le dernier fruit de la civilisation, fruit qui ne vient à maturité que sur le fumier de générations sans nombre incessamment remué par les persécutions, les violences et les crimes. On n'échappe point à la tyrannie pour renverser la tyrannie d'un seul : car de toutes les oppressions ; l'oppression du nombre est peut-être la plus redoutable; elle subdivise la responsabilité au point de la réduire en poussière^ et enlève à rinjustice ses derniers freins, qui sont le remords, la lassitude^ Timpuissance d'une autorité qui n'a pas mille yeux, mille bras, mille vouloirs simultanés.
. Les instincts spécifiques^ modifiés par l'action lente du temps, transmis avec des variations diverses de génération en génération, sont les déterminants les plus constants^ les plus durables des actions humaines. Ils sont enfoncés dans notre chair même; leur empire fatal est assuré par la construction héréditaire et congénitale des régulateurs nerveux où les impressions se convertissent en volitions; la sensation trouve toujours un milieu, un réceptacle dont la forme, la structure, la
vitalité propre s'imposent à ses métamorphoses. C'est ainsi qu*un mécanisme animé d'une certaine vitesse se meut avec des vitesses différentes dans Tair^ dans rhuile, dans Teau.
Si les instincts étaient nos seuls guides, l'humanilé mènerait sa vie comme toutes les autres familles animales, le désir n'aurait d'autre frein que la satiété ou de la résistance des désirs rivaux. Mais la royauté l'homme n'est pas une royauté sans trouble ni remords, ai redoutables que soient les obstacles que lui oppose la nature, le temps, l'espace, il en trouve de plus grands encore dans sa prérogative même. Son action n'est pas seulement sollicitée par d'aveugles désirs, elle est sans cesse tourmentée, harcelée par une force secrète qui remue au dedans de lui-même et qu'il nomme sa liberté. Ses guides ne sont pas seulement la faim, la soif, la luxure; il en a d'autres, qui sont ses idées. Le drame de sa vie est le combat perpétuel entre sa basse nature et cet idéal qui croît au dedans de lui, qui sans cesse se développe et se fortifie.