LE PLAISIR DU BEAU ET LE DÉSIR
M. Spencer prend comme exemple. Au lieu de supposer un besoin ou désir suivi d'un plaisir chez le personnage en quête des halles de Paris, il ne suppose qu'une suite d'efforts, de raisonnements et de calculs : or, le raisonnement est opposé au sentiment en général, à plus forte raison au sentiment esthétique. Acheter des ahments, faire des commissions, trouver son chemin, débattre des prix, n'est une besogne ni agréable ni belle; mais aussi est-elle d'une utilité encore lointaine et générale, car elle ne produira son effet que quand riieure du désir sera venue. Mais supposons qu'un voyageur, fatigué d'une longue course dété, aperçoive aux halles un panier rempli de raisins ou de pèches savoureuses, capables, comme disait La Fontaine, de se faire par avance manger des yeux; éprouvera-t-il, en avançant Ja main vers ces fruits, juste le contraire, juste « l'anlilhèse » du plaisir esthétique? Nous ne le croyons pas; nous croyons au contraire que certaines sensations de ce genre sont dignes d'être mises en comparaison de telle jouissance esthétique très élémentaire'.
« Aussi longtemps, continue M. Spencer, que ma conscience est occupée à la fin que je poursuis, les senlimcnts qui accompagnent les activités déployées dans cette poursuite ne sont qu'incidentellement reconnus, ih 71' emplissent pas la conscience; mais, quand on ne poursuit plus de Cn servant à la vie, alors les sentiments qui accompagnent l'action des facultés consacrées à cette poursuite et 'les plai-
1. V. plus loin notre analyse des sensations du tact, du goût, etc.
sirs concomitants peuvent y être distinctement appréciés. )^ — Mais, dirons-nous, tout plaisir intense est toujours « distinctement apprécié par la conscionro: » or. il n'est pas de plaisirs plus intenses que ceux qui répondent à la satisfaction d'un besoin vital : ils « remplissent la conscience » beaucoup mieux que telle jouissance esthétique élémentaire, par exemple celle que nous donne la vue d'une tache lumineuse sur un fond obscur ou l'audition
d'une note de musique isolée. Il nous paraît donc impossible, pour cette raison, de considérer le désir et sa satisfaction comme essentiellement antiesthéliques; au contraire, en projetant toute la lumière de la conscience sur leur objet, ils peuvent le transfigurer et lui créer de toutes pièces une certaine beauté. Chaque fois qu'un désir est puissant et continu, il tend à grouper autour de lui toutes nos activités, à devenir, pour ainsi dire, le centre d'attraction de l'àme humaine : c'est le cas pour le désir sexuel, foyer [)erpétuel de nombreux sentiments esthétiques.
La vie humaine est dominée par quatre grands besoins ou désirs, qui correspondent aux fonctions essentielles de l'être : respirer, se mouvoir, se nourrir, se reproduire. iXous croyons que ces diverses fonctions peuvent toutes revêtir un caractère esthétique. La première semble indifférente au premier abord; pourtant, il est peu d'émotions plus profondes et plus douces que celle de passer d'un air vicié à un air très pur, comme celui des hautes montagnes. Respirer largement, sentir le sang se purifier au contact de l'air et tout le système distributeur reprendre îiclivlLé et force, c'est là une jouissance presque enivrante
l.E PLAISII! DU -BEAU lil' Lli UIÎSIIJ. 2I
.i laquelle il est difficile de refuser une valeur estliétique. La ballade écossaise n'a-l-elle pas clianté avec raison « l'air, l'air libre, qui Ibuelle le visage et fait courir le sang"? ,, La fonclion de nutrition, si intimement liée à la précédenle, n'est pas plus exclusive de l'cmolion esthétique. Le sentiment de la vie réparée, renouvelée, rejaillissant partout du fond de l'être, la sensation du sang qui court plus chaud dans les membres, le révcii de la vie saisi directement par la conscience, — tout cela constitue une harmonie véritable et profonde qui, en elle-même, a sa beauté. Pour bien le comprendre, il faut se rappeler ces convalescences où la prostration est si grande que le moindre alicii^ent amène une sorte de renaissance physique et morale, une reprise de possession de soi. En l'état de santé, quand on écoute au fond de soi, on entend toujours une sorte de chant sourd et doux : :;^e sentir vivre, n'est-ce pas là le fond de tout art comme de tout plaisir? - De même, il est doux et esthétiquement agréable de manifester au dehors la vie intérieure. Bien avant la danse et les mouvements rythmés, la simple action de se mouvoir a pu fournir à l'homme des émotions d'un genre élevé. Le libre espace a lui-même quelque chose d'esthétique, et un prisonnier le sentira bien. On so rappelle ces vers de Victor Hugo :
Oh ! laissez, laissez-moi m'enfuir sur le rivage, Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage ! " ' Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers...
Outre l'idée morale et politique (que nous négligeons).
LE PHlNClPt: DE E'ART ET DE LA POl^SIE.
il y a clans ces vers une sorte d'épanouissement physique :
c'est l'ivresse de la liberté en son sens à la fois le plus élevé et le plus matériel, l'ivresse de la fuite, de la course on plein vent, du retour à la vie presque sauvage des champs et des grèves. — Si, des fonctions de nutrition et de locomotion, nous passons à celles de reproduction, leur importance au point de vue esthétiiiue nous paraîtra encore plus considérable. L'amour, même sous la forme du désir, n'est-il pas un élément qui, plus ou moins voilé, joua toujours un grand rôle dans la poésie? 11 entre aussi comme élément essentiel dans le plaisir (pic nous causent les belles formes ou les belles couleurs de la statuaire et de l;i peinture, les sons doux, caressants ou passionnés de la musique. Le type de l'émotion esthétique est l'émotion de l'amour, toujours mêlée d'un désir plus ou moins vague et rafliné. La beauté supérieurts (juoi (pi'en dise Kanl, est la beauté féminine; or, les (jualiles (pie nous trouvons les plus dignes d'admiration chez la femme sont aussi, en grande partie, celles qui sont de notre part rol)jet du désir. Une ffclle femme, pour un homme du peuple, est une femme grande, vigoureuse, aux fraîches couleurs, aux formes amples, et c'est aussi celle qui peut le mieux satisfciire l'instinct sexuel. Si, aans les classes élevées de la société, l'idée du beau ne correspond plus aussi exactement avec les besoins primitifs de la race et de l'individu, c'est que ces besoins mômes se sont modifiés d'une manièro générale et épurés peu à peu. La plus belle femme, à nos yeux, est toujours celle qui correspond le mieux aux aspirations de notre être individuel, aux sentiments et aux
LE PLALSIR Dl] BEAU ET LK DESIR.
tendances qui nous sont communes avec notre époque. 11 y a longtemps qu'on l'a dit: aimer, c'est avoir le vague sentiment de ce dont on a besoin pour se compléter soimême, physiquement ou moralement. Or l'amour, croyonsnous, est plus ou moins présent au fond des principales émotions esthétiques. L'admiration même n'est-elle pas un amour qui commence et n'a-t-elle pas dans l'amour son achèvement, sa plénitude? Dira-t-on qu'aimer une femme, c'est cesser de la trouver belle? Certes l'art est pour une notable partie une transformation de l'amour, c'est-à-dire d'un des besoins les plus fondamentaux de l'être. Considérer le sentiment esthétique indépendamment de l'instinct sexuel et de son évolution, nous semble donc aussi superficiel que de considérer le sentiment moral à part des instincts sympathiques, où l'école anglaise elle-même voit la première origine de la moralité.
Si les organes de la vue ou de l'ouïe, qui n'intéressent que peu les grandes fonctions vitales, nous fournissent pour cette raison des perceptions presque indifférentes et sans désir, ni douloureuses, ni très agréables en ellesmêmes, c'est plutôt là une infériorité qu'une supériorité au point de vue esthétique. Nous verrons plus tard comment, dans la littérature etla poésie, on s'efforce de suppléer àcedéfautde nos deux sens les plus intellectuels et les plus abstraits. Non seulement ces sens ne nous fournissent pas seuls nos émotions esthétiques, mais de plus nous croyons qu'ils n'ont pas été au début et ne sont pas toujours aujourd'hui les vrais juges du beau. Ce qui plaît à nos yeux par exemple, ^'est bien souvent ce qui plaît à nos autres
sens, plus directement liés aux fonctions vitales. De même que le tact semble avoir ap[)ris à Tœil à juger des vraies dimensions de l'espace, de même, c'est le tact qui, aidé du goût, de l'odorat, de tous les sens vitaux, a enseigné le plus souvent aux yeux ce qu'il fanait admirer, rechercher, aimer. Les formes et les couleurs qui ont plu d'abord aux animaux ont dû être celles des choses propres à les nourrir'. Chez les gens du peu[)Ie et les hommes primitifs, l'œil et l'oreille, au lieu de décider immédiatement ce qui est beau ou laid, ne font qu'enregistrer le jugement des autres sens. « Quelle est cette jolie plante?» demandais-je à une fdlette des Pyrénées. — c( Ce n'est rien, cela ne se mange pas. » — Le besoin et le désir, c'est-à-dire l'agréable, c'est-à-dire encore ce qui sert à la vie, voilà le critérium primitif et grossier de resthéti(jue. Un beau pays est encore pour les gens du peuple un pays riche où l'on mange abondamment ; pour un marin la mer semblera belle lorsqu'elle sera sûre, et laide précisément lorsque le touriste admirera ses grandes vagues blanches ; pour un cultivateur les charmants coquelicots rouges et les bluets sont une tache et une laideur dans un champ de blé. Un x\méricain trouvait l'Angleterre bien plus belle que son pays, parce qu'on y peut faire des milles sans rencontrer un arbre ailleurs que dans les haies. Sl Grant Allen cite un paysan d'IIyères qui, félicité sur la vue que sa maison offrait du côté de la mer, se tourne à l'opposé, vers la plaine plantée de choux, et s'écrie: « En effet, il y
1. C'est ce q II' admet M. Grant Allen, ^sthetic évolution in man [Mind. oct. 1880).