‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 11 sur 83 · LE PLAISIR DU BEAU ET LE DESIR · texte numérisé non relu

LE PLAISIR DU BEAU ET LE DESIR

a là une vue magnifique. » Le beau semble en grande partie dérivé du profitable et du désirable; pour faire la genèse du sentiment esthétique, il faut faire l'histoire des besoins et des désirs humains'.

Nous objectera-t-on que le désir est essentiellement égoïste et divise les êtres, tandis que le plaisir esthétique les rapproche toujours dans la même jouissance et les unit? Nous n'admettons pas cet égoïsme irrémédiable du désir et des plaisirs qui y sont liés : tout est relatif. 11 est des cas où le plaisir esthétique est lui-même exclusif; ces cas sont seulement plus rares et ils le deviendront chaque jour davaplage. Le pauvre peut-il connaître aujourd'hui, si ce n'est par hasard, tel ou tel chef-d'œuvre d'art que possèdent les riches amateurs? Peut-il entrer gratis dans les salles de concert? Si les beautés de la littérature et de la poésie sont plus à la portée de tout le monde, cela tient à l'invention de rimprimerie. La vue même de la beauté féminine n'est pas libre dans tous les pays ; en Orient le propriétaire d'une jolie femme cache précieusement sous un voile cet objet d'art. La beauté a été assez rarement un moyen de rapprocher et d'unir ses divers

amants. Si les Grecs firent jadis la guerre pour Hélène,

1. Malgré l'opposition qu'établit M. Grant Allen entre les fonctions vitales et l'émotion esthétique, il reconnaît que le besoin et le désir a été un facteur essentiel dans l'évolution du sentiment du beau [Mind, oct. 1880) ; pour nous, nous croyons que ce n'est pas un simple facteur, mais un dément même de l'émotion esthétique. Cet élément subsiste encore aujourd'hui et subsistera toujours. Pourquoi établiraujourd'hui une opposition si tranchée entre le beau, l'utile et l'agréable, lorsqu'on reconnaît qu'ils ont été primiLivemeut confondus ?

ils ont faijli se battre encore aujourd'hui, d'une bourgade à l'autre, au sujet de l'Hermès de Praxitèle, que plusieurs petites villes voulaient posséder à la fois. En Italie, on n'a pas encore pardonné aux Français d'avoir enlevé, dans les musées, un certain nomhre d'œuvres d'art. Si de nos jours, sous l'influence de la civilisation, l'art tend, comme toute chose, à devenir généreux et à dépojiiller l'égoïsme primitif, il ne faut pas en conclure que le désintéressement moral lui soit essentiel.

Il est sans doute un point, nous le verrons plus tard, où l'émotion esthétique la plus haute se confond entièrement avec le sentiment moral : alors beauté et moralité ne foni plus qu'un. Mais cette parfaite identité ne se montre pour

ainsi dire qu'au plus haut degré de l'échi^lJe. Aux degrés inférieurs l'émotion esthétique ne diffère plus autant dos autres émotions. Celles-ci ne demandent pas mieux que d'être partagées quand le partage ne les diminue pas et môme les augmente. Jouir ensemble ou souffrir ensemble établit toujours un certain lien sympathique entre les êtres ; il est doux de sentir toute une foule traversée en môme temps que soi par une môme émotion, que cette émotion soiî 3sthétique, morale, ou môme simplement intéressée. Si on se réunit le soir pour faire delà musique, on se réunit aussi pour prendre le thé, pour dîner, pour causer politique ou affaires. L'humanité aime toujours à mettre en commun plaisirs et peines, à condition, encore une fois, que le plais ir môme ne soit pas altéré par le partage. Et, Dieu merci, la rose sentie par plusieurs ne perd pas son parfum, l'ombre d'un jardin peut abriter bien des amis, un ruisseau peut

LE PLAISIR DU BEAU ET LE DliSIR.

calmer bien des soifs, un air pur enivrer bien des poitrines, un concert dans une salle sonore et vaste charmer bien des oreilles, un joli visage ou un beau tableau attirer bien des

regards sans se déflorer.

As

En somme, rien de plus inexact que ctle entière opposition établie par Kant et l'école anglaise, comme par Cousin et JoulTroy, entre le sentiment du beau et le désir : ce (|ui est beau est désirable sous le même rapport, La poésie des choses, suivant le mot d'Alfred de Musset, est faite tout entière de « crainte et de charme, » de trouble et de désir. Il n'est pas d'émotion esthétique qui n'éveille en nous une multitude de désirs et de besoins plus ou moins inconscients ; quand nous sommes émus par une marche guerrière, nous éprouvons quelque impatience à ôtre assis, nous avons besoin de marcher, de courir môme, de chercher un ennemi à combattre. Certaines phrases musicales qui sont une sorte de caresse amoureuse font pour ainsi dire naître le baiser sur notre bouche. Quelqu'un a-t-il jamais lu ces vers de Musset :

Parlons, nous sommes seuls, l'univers est à nous

Voici la \erte Ecosse, et la brune Italie,

Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux...

sans éprouver une vague nostalgie des pays poétiques et inconnus, un besoin d'horizons nouveaux?

Il y a du plaisir dans le désir môme et la période de désir nous reste souvent dans l'esprit comme plus délicieuse que la jouissance ; de là les grandes jouissances

LE PRINCIPE DE L'ART ET DE LA POl':SlE.

du poète, qui aspire à vivre à la fois Ja vie de tous les hommes et qui, par cette aspiration même, la vit jusqu'à un certain point. Néanmoins ce désir, toujours à demitrompé, implique une soulTrance : c'est bien ce qui montr». qu il a un caractère sérieux et non simulé, qu'il demande réellement à être satisfait. Le désespoir de l'artiste et ce qui l'entraîne facilement au uessimisme, c'est de désirer ainsi démesurément et de ne pouvoir que dans une faiblo mesure satisfaire ses désirs.

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LE Pr.AISIll DU BEAU EST-JL EN OPPOSIÏIOX AVEC L'aCTION ET AVEC LE SENTIMENT DU RÉEL?

L'école évolutionniste, comme Técole Kantienne et criticisle, a tort, selon nous, à' intellectualiser à l'extrême le beau. Des trois éléments qui se trouvent dans tout état mental, sensibilité, intelligence et activité, l'élément sensible est notablement restreint par ces écoles dans rémotion esthétique ; quant à l'élément actif, il est presque totalement exclu. Nous avons essayé de rétablir le premier de ces deux éléments négligés par l'écolo an.i»laise, d'agrandir ainsi le domaine du beau et de l'égaler même au domaine de la vie ; il nous reste à examiner le second.

Puisque l'émotion esthétique consiste en grande partie dans un ensemble de désirs tendant à se réaliser, l'action sort naturellement de l'art et de la contemplation du beau, et le sentiment esthétique est alors plus complet que jamais; l'art est action non moins que passion, par cela même qu'il est désir non moins que plaisir, besoin réel

non moins que jeu et virtuosité. Aussi l'art tend-il à produire des actions de môme nature que celles qu'il exprime. Mais le plus souvent nous substituons à l'action indiquée d'avance telle ou telle autre mioux d'accord avec nos occupations actuelles, et qui décharge pourtant le tropplein de force nerveuse accumulée par l'émotion. C'est ainsi que l'art cesse d'ôtre danjrereux ; tout en nous portant à agir, il ne fixe pas d'une façon catégorique l'action que nous devons accomplir. De là un nouveau sens possible de la KâOapai; d'Aristote, de la « purification des passions par lart; » l'art est un excitant des passions, mais cette excitation est trop générale pour qu'on ne puisse substituer une passion à une autre et traduire en un acte [)articulier, fort louable, l'émotion générale inspirée par tel sentiment esthétique de l'origine la moins pure. H. lieyle, ce profond observateur, raconte qu'un jour (il aimait alors je ne sais quelle personne) la musique le rendit plus énamouré que jamais; il crut d'abord que cet art avait sur l'amuur une influence particulière. Mais il se rappela que l'année précédente, où il songeait au moyen d'armer les Grecs, la môme musique avait éveillé son ardeur avec la même intensité, mais en la tournant du côté de ses recherches d'alors. L'expression vive d'un sentiment, quand nous en sommes témoins, fait sans doute monter en nous le ton de ce sentiment, mais elle fait aussi monter [)ar sympathie le ton de tous les autres ; par cela môme nous sommes portés à agir en tous sens.

L'émotion esthétique la plus vive, la moins mêlée de tristesse, se rencontre chez ceux où elle se réalise immé-

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