‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 12 sur 83 · LE PLAISIR DU BEAU ET L'ACTION · texte numérisé non relu

LE PLAISIR DU BEAU ET L'ACTION

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diatement en actes et, par là, se satisfait elle-même : les Spartiates sentaient mieux toutes les beautés des vers d6 ïyrtée, les Allemands, ceux de Kœrner ou d'Uhland, lorsque ces vers les entraînaient dans le combat; les volontaires de la Révolution n'ont probablement jamais été plus émus par la Marseillaise que le jour où elle les souleva d'une haleine sur les collines de Jemmapes. De même, deux amoureux penchés sur quelque poème d'amour, comme les héros du Dante, et vivant ce qu'ils lisent, jouiront davantage, même au point de vue esthétique. C'est un exemple assez banal que celui de Joseph Vernet se faisant attacher à un mal pour contempler une tempête ; dirat-on qu'il sentait moins la sublimité de l'Océan parce qu'il était acteur en môme temps que spectateur? Allons plus loin; s'il avait pu engager lui-môme la lutte contre l'Océan, mettre la main au gouvernail et diriger seul le navire sur la grande mer furieuse, loin que son émotion esthétique en eût été affaiblie, il eût mieux compris cette antithèse de l'homme et de la nature dans laquelle se résout, selon Kant, le sentiment du sublime. Pour mon compte, je n'ai jamais mieux saisi la sublimité du ciel qu'en gravissant avec effort une haute montagne, alors que je me sentais entrer pour ainsi dire dans le ciel môme, le conquérir à chaque pas avec effort, et que le désir d'infmi semblait devoir être rassasié sans cesse à mesure qu'il s'éveillait en moi plus intense.

L'importance de l'action dans le sentiment du beau a une conséquence qu'il faut remarquer : c'est que la fiction n'est point, comme on la prétendu, une des conditions

nécessaires du beau. Schiller et ses successeurs, en réduisant l'art à la fiction, prennent pour une qualité essentielle un des défauts de l'art humain, qui est de ne pouvoir donner la vie et Taclivité vérilahle. Supposez, pour prendre des exemples éloignés, les faraudes scènes d'Euripide et de Corneille vécues devant vous au lieu d'être représentées; sui)posez que vous assistiez à la clémence d'Auguste, au retour héroïque de Nicomède, au cri sublime de Polyxène : ces actions ou ces paroles perdront-elles donc de leur beauté pour être accomplies ou prononcées par des ôtres réels, vivants et palpitants sous vos yeux? Cela reviendrait à dire que tel discours de Mirabeau ou de Danton, improvisé dans une situation tragique, produisait moins d'clTet esthétique sur l'auditeur qu'il n'en produit sur nous. N^us aurions plus de plaisir à traduire Démosthènes que les Athéniens n'en ont eu à l'écouter ! De môme, c'est à son marbre et à son immobilité que la Vénus de iMilo devrait d'être belle ; si ses yeux vides se remplissaient de la lumière intérieure et si nous la voyions s'avancer vers nous, nous cesserions de l'admirer. La Mofia Lisa de Léonard ou la Sainte Barhc de Palma le Vieux ne pourraient s'animer sans déchoir. Comme silo vœu suprême, l'irréalisable idéal de l'artiste n'était pas d'insuffler la vie en son œuvre, de créer au lieu de façonner! S'il feint, c'est malgré lui. comme le mécanicien construit malgré lui des machines au lieu d'êtres vivants. La fiction, loin d'être une condition du beau dans l'art, en est une limitation. La vie, la réalité, voilà la vraie fin de l'art; c'est par une sorte d'avortement qu'il n'arrive pas jusque-là. Les Michel-Ange

LE PLAISIR DU BEAU ET LE SENTIMENT DU REEL. 33 et les Titien sont des Jéhovah manques ; en vérité la Nuit de Michel-Ange est faite pour la vie; profonde sans le savoir était la parole inscrite au bas par un poète : « Elle dort. » L'art est comme le sommeil de l'idéal humain, ^\\(i dans la pierre dure ou sur la toile sans pouvoir jamais se lever et marcher.

On nous dira que l'imitation du laid et de l'horrible peut avoir sa beauté, précisément parce que c'est une imitation, une fiction et non une réalité. — Sans doute, mais alors nous admirons d'une part la valeur réelle de l'artiste, d'autre part quelque objet réel et vivant ()ar rapport auquel rinn'lation du laid nVst qu'un moyen d'expression. L'imitation du laid et de la douleur (au moins de la douleur physique, qui n'implirpie pas une graudeur morale) n'est point essentielle à l'art; elle est, comme toute imitation et toute fiction, la conséquence même d'une certaine impuissance. La recherche du laid dans les arts s'ex[)li,,ue en général par ce fait que l'artiste veut donner à ses conceptions plus de vraisemblance, ne pouvant leur donner la réalité même. Certaines laideurs sont nécessaires et forment pour l'œuvre d'art comme une con^ <litiondelavie. Elles ressemblent à ces froncements et à ces rides qu'impriment volontairement à leur visage les voyageurs traversant les pays polaires, pour ranimer^urs muscles et empêcher leurs traits de se figer sous le froid. 11 faut que, dans les héros d'un drame, je puisse retrouver quelque chose de mes défauts et de mes laideurs mèm. pour croire à leur existence : car l'essentiel, pour un personnage fictif, n'est pas de paraître beau ou laid, mai.s

de paraître exister, tant le fictif en lui-même et par luimrme est peu esthétique.

Jl existe dans l'harmonie intime de la vie, dans la solidarité qu'elle suppose entre tous les membres, une beauté profonde et vraie (pi.- l'art peut s'essayer à reproduire môme au moyen de rincorrection des formes; mais il faut alors que l'artiste introduise en cette iiuorrection l'équihbre et la proportion méthodique sans les(iuels la vie est toujours impossible : alors on pourra dans les dissonances mêmes retrouver un princi[>e dliarmonie, sous la fiction la réahté, sous Timitation la nature'. L'imitation du laid n'est donc pour Tart hmnain qu'un moyen nécessaire, un procédé; ce n'est pas son but dernier et définitif. Nous sentons vaguement que le laid n'est [las fait pour vivre, qu(s dans la natnro, les monstres tendi^nt a disparaître sans se reproduire et no sont que des erreurs

1. (( Un vrni statuaire, a écrit récemment M. Sully Prutlliomme, peut faire un cliet-d'œuvre du busie d'un bossu, s'il a pénétré et exprimé par le concert des formes l'intime so/<(/(/r//tf vitale qui fait inlluer la gibbosilé sur l'anirle facial et sur les traits mômes du visage, car les bossus les plus dillereuts se ressemblent par le rayonnement de leur commun caractère ; ils ont la bosse partout. A ce point de vue, il y a un beau bossu pour le sculpleur, comme il y a un beau cas de bosse pour le naluralislo (pii admire la coordincitinn des caractères. CeUe beauté-là n'est, bien entendu, qu'une condition du beau plasliijue, mais elle est fort estimée des artistes, parce qu'elle est essentielle et rare, et suppose une grande puissance d'observation. A leurs yeux, cekii qui trahit la vérité plasti(iue au profit d'une beauté imaginaire est inférieur à celui qui la respecte avec une imagination pauvre. » (Vtxprcssion dans les œuvres d'art, p. 204.) C'est Jonc la beauté de la laideur même, l'harmonie persistante sous les discordances, c'est la vie réalisant un certain ordre au sein du désordre, qui fait la beauté d'un bossu peint ou sculpté par un maître.

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passagères; nous les supj)ortons dans les œuvres d'art précisément parce que ces œuvres sont encore des fictions »ans consistance, et (jue d'ailleurs on retrouve toujours la règle sous l'exception, la loi sous la monstruosité.

La science a, de nos jours, fabriqué des corps nouveaux; si l'art humain pouvait ainsi produire des êtres vivants au lieu dépeindre la vie, il ne songerait [)lus, en imitant encore les types fournis par la nature, qu'à les embellir. L'art deviendrait ce qu'il asi)ire à être, une sorte d'éducation de la nature. L'éducation, cet art supérieur qui agit sur des êtres vivants, n'a qu'un but, celui de produire les types les plus parfaits, les plus irréprochables : rendre plus beau et rendre plus heureux, tel serait aussi l'objet de l'art, si ses fictions prenaient vie. Le fond même de tout art, c'est l'elfort pour créer, c'est la poésie (ttcioc;), et si jamais cet elFort pouvait entièrement réussir, si l'artiste [)ouvait être un véritable créateur, c'est la heauté et le bonheur qu'il voudrait toujours et partout réaliser. Au cas où les cariatides de Puget auraient du vivre, il les eût sans doute débarrassées du poids énorme qui pèse sur elles, ou bien il leur aurait donné assez de force pour porter ce poids en souriant.

Dès maintenant, entre deux œuvres d'art qui semblent également animées et vivantes, c'est à la plus belle que nous donnerons d'habitude la [iréférence ; nous trouvons toujours le beau plus />oe/z^«/e, c'est-à-dire plus digne d'être créé. Il faut même une certaine éducation artistique pour comprendre ce que Rosenivranz a appelé l'esthétique du laid. En présence de certains drames de Shakespeare et do

LE PKLNCH'E DK L'ART ET DE LA POLSIE.

V. Hugo, les gens du peuple éprouveront des émoliong violentes, presque pénibles, plutôt que des émotions vraiment esthétiques. L'intérêt qu'ils y prennent est brutal, analogue à celui d'un Espagnol devant une course de taureaux : (( cela l'ait mal, » diront-ils. Ils ne s'intéressent pas à l'analyse des caractères. Pour goûter dans l'art le plaisir (le l'horrible ou le [>laisir ihi laid — disuns la Ix'aulé du laid — il faut qu'un intérêt scientifique s'ajoute à celui de l'imagiiiation ; l'esprit moderne, avec son culte de la science, prend (Micore plaisir à l'anatomie d<'S êires dégradés comme à celle des cadavres ; mais celui (jui n'a pas fait d'études préparatoires est aussi incompétent et aussi étonné devant certaines œuvres d'art (jue pourrait l'être un profane introduit brusquement dans une salle de dissection et contemplant, non sans horreur, les choses étalées à ses yeux, tandis fju'un médecin, tout entier à suivre le trajet d'une fibre dans un tissu à demi-décom|)osé, regarde, Vœïi brillant de [)laisir. Gom[)rendro, c'est relier chafiue cliose à ses causes et à ses effets, c'est universaliser, c'est donc voir plus loin (jue telle ou telle laideur, c'est même ne plus la voir : le laid s'eilace devant le vrai saisi et ]*endu [)ar la pensée humaine. L'imitation du laid devient au fond une imitation du beau et de Yordrc universel ; rimitation en général tend à devenir une création et la fiction tend à s'évanouir dans la vie. C'est donc, en L dernière analyse, la vie qui est le but de Tart, et l'artiste - ue feint que pour nous faire croire r^u'il ne feint pas.

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