‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 20 sur 83 · L'ÉVOLUTION ESTHETIQUE ET L'ÉVOLUTION MORALE · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION ESTHETIQUE ET L'ÉVOLUTION MORALE

de la vengeance se confond chez les natures sauvages avec Tamourde la justice, la colère n'est qu'une forme inférieure de l'indignation, l'envie enveloppe un sentiment d'égalité ; la haine, qui a la même origine que l'esprit de vengeance, renferme aussi un grand nombre d'éléments où se retrouve comme une moralité déviée ; elle est d'ailleurs pour l'individu une condition d'existence au milieu des races barbares : aussi est-ce surtout dans ce milieu qu'elle plaît. En général, les sentiments énergiques, la volonté tenace, violente même, ont toujours quelque chose de bon et de beau, même quand leur objet est mauvais et laid.

Si tout sentiment moral est esthétique, et réciproquement, il ne s'ensuit pas, bien entendu, qu'une œuvre d'art d'intention morale soit nécessairement belle, ni que l'art se confondeavec la direction de la vie. Les sentiments les plus moraux sont aussi pour l'artiste les plus difficiles à exciter et surtout à maintenir excités longtemps; au contraire, un sentiment moins élevé, par cela même plus facile à stimuler, comme l'amour sensuel ou la vengeance, pourra fournir à l'art, surtout à l'art populaire, des effets beaucoup plus fréquents. Dans le sud de l'Italie, le peuple ne s'intéresse qu'aux histoires de brigands ; en France même, la littérature de cour d'assises est un régal pour beaucoup de personnes. C'est que les esprits de ce genre sont incapables de sentiments moraux et esthétiques très élevés, ou bien que de tels sentiments ne peuvent sans fatigue acquérir chez eux une intensité durable ; ils se contentent donc d'émotions plus grossières, mais plus intenses pour eux et plus appropriées à leur nature : ils n'ont pas absolument tort à

LE i'HlNCIPE DE I;AUT ET DE LA POESIE.

leur point de vue : une émotion, après tout, ne vaut qu'en tant rpi'on la sent. Donc, mali^^ré Tidentilé du sentiment moral avec le [)lus haut sentiment eslhétirpie, l'art est tout autre chose que la morale : il s'y produit ce (jui se produirait dans la musique si la musique s'adressait à des gens d'oreille un peu dure; elle serait réduite à s'ahstenir de toutes les nuances délicates, de toutes les mélodies fines et douces (pii exigent pour être perçues une trop grande tension de l'oreille et de l'esprit; au conlraire, les eiïets bruyants et facilement saisissables fourniraient à ces tympans rebelles une agréable excitation. En morale, nous en sommes encore presque tous là : hélas! sous ee rapport, nous avons tous l'oreille un peu dure.

Peut-être cependant l'émotion la plus esthétique qu'on puisse exciter en nous est-elle encore l'admiration morale. Corneille l'a cru du moins; dans les chefs-d'œuvre du roman ou du drame, les personnages auxquels nous nous intéressons le plus sont d'habitude ceux que nous admirons davantage. Au contraire, le mépris moral ne tarderait pas à [)roduire le dégoût esthétique si, par une réaction nécessaire, il n'engendrait l'indignation, qui est encore un sentiment moral. L'art vit, en somme, par les sentiments mêmes dont vit la société, par ceux qui sont sympathiques et généreux. S'il est encore en nous tous des sentiments égoïstes et à demi-barbares, endormis au cœur de notre être et qui aiment parfois à se réveiller un instant sans acquérir assez de forte pour nous pousser à 1 action, ces sentiments devront aller s'afTaiblissant par degrés, s'engourdissant. L'évolution esthétique.

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