‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 27 sur 83 · LA BEAUTÉ DANS LES SENSATIONS. — L'OUIE · texte numérisé non relu

LA BEAUTÉ DANS LES SENSATIONS. — L'OUIE

monie que les poètes et les peintres ont toujours respectée.

L'ouïe, qui a donné naissance aux arts les plus élevés (la poésie, la musique, Téloquence), doit ses plus hautes qualités esthétiques à cette circonstance que le son, étant le meilleur moyen de communication entre les êtres vivants, a acquis ainsi une sorte de valeur sociale. Les instincts sympathiques et sociaux sont au fond de toutes les jouissances esthétiques de Toreille. Pour l'être vivant, le plus grand charme du son, c'est qu'il est essentiellement expressif : il lui fait partager les joies et surtout les souffrances des autres êtres vivants. Aussi ce qu'il y a pour Toreille d'esthétique par excellence, c'est Vaccent^ expression directe et vibrante du sentiment. Toute la puissance de l'orateur est dans le ton et l'accent; c'est là aussi l'élément essentiel de l'art dramatique ; la douleur qui s'exprime par la voix nous émeut en général plus moralement que celle qui s'exprime par les traits du visage ou par les gestes. La poésio même n'est autre chose, au fond, qu'un ensemble de mots choisis pour pouvoir vibrer davantage à l'oreille et qui contiennent pour ainsi dire en eux-mêmes leur propre accent. — Quant au chant, M. Spencer l'a fort bien montré, il n'est qu'un développement de l'accent ; c'est la voix humaine modulant au contact de la passion. Cicéron avait déjà dit : AccentuSy cantus obscurior. La musique instrumentale, à son tour, n'est qu'un développement de la voix humaine. Au fond de tout son musical qui plaît se retrouve sans doute quelque chose d'humain : les sons durs et rauques nous rappellent le son de la voix en colère, les

LE PRINCIPE DE L'AIîT HT DE LA POl':SIE.

sons doux éveillent des idées de sympathie et d'amour', etc.

Si toute sensation peut avoir un caractère estliétique, quand et comment acquiert-elle ce caractère? — C'est là, aous l'avons déjà dit, une simple affaire de degré, et il ne faut pas demander des définitions du beau trop étroites, contraires par cela môme à la loi de continuité qui régit la nature. Il faut dire aux adorateurs du beau ce que Diderot disait aux religions exclusives : IJargissez votre Dieu.

Toute sensation, croyons-nous, passe ou peut passer par trois moments : dans le premier, l'ùtre sentant constate en lui-même ce que nous appellerons avec M. Spencer un cJioc léger ou violent ; il distingue plus ou moins vaguement Xintensité et la qualité spécificjue de rinipression, mais rien de plus; nous ne confondons pas une sensation faible avec une forte, ou une sensation de son avec une sensation de couleur, mais à ce premier moment nous savons à peine encore si la sensation sera douloureuse ou agréable : par exemple, un instrument tranchant qui pénètre dans les chairs ne produit tout d'abord qu'une vive sensation de

\. On voit combien est controuvée celte théorie de M. E. Hanslick, d'après laquelle la musiiiue serait essentiellement t* inexpressive, » et aussi cette alfirmalion étrange de M. Fechner hii-môme, selon laquelle la musique ne serait pas susceptible d'éveiller des associalions d'idées.

Remarquons d'ailleurs qu*on ne peut ramener tout à fait le plaisir de l'ouïe, pas plus que celui de la vue, au jeu indifTérent d'un organe particulier. Les vibrations sonores peuvent t'tre perçues par /e corps tout entier, et indépendamment de l'ouïe doivent offrir déjà quelque chose de plus ou moins esthétique. Un aveugle sourd, qui reconnaît le passage d'une persoime à l'ébranlement de l'air ou du plancher, doit pouvoir distinguer un pas léger ou pesant : c'est le germe de l'impression de la grâce.

L'ÉMOTION AGRÉARLE ET L'ÉMOTION ESTIIÉTIQLE. 73

froid ' ; la conscience sent la vivacité d'un coup avant d'être emplie par la douleur; nous discernons un éclair fendant les ténèbres et nous en suivons de l'œil le zigzag un instant avant d'éprouver la souffrance de réblouissement. Dans le second moment la sensation se précise et prend, s'il y a lieu, un caractère clairement douloureux ou agréable, résultant de ce qu'elle est nuisible ou utile. Les psychologues allemands ont donné à ce caractère le nom de tonalité^ devenu classique. On distingue la peine du plaisir comme on dislingue le ton mineur du ton majeur, où les relations et les intervalles ne sont plus les mêmes. Enfin, lorsque la censation de douleur ou de plaisir ne s'éteint pas immédiatement poui laisser place, soit à une action indifférente, soit à une autre sensation, il survient un troisième moment, appelé par l'école anglaise la diffusion nerveuse: la sensation, s'élargissant comme une onde, excite sympathiqueraent tout le système nerveux, éveille par association ou suggestion une foule de sentiments et de pensées complémentaires, en un root envahit la conscience entière. A cet instant la sensation, qui ne semblait d'abord qu'agréable ou désagréable, tend à devenir esthétique ou antiesthétique. L'émotion esthétique ~] nous semble ainsi consister essentiellement dans un élargissement, dans une sorte de résonance de la sensation à travers tout notre être, surtout n-^tre intelligence et notre volonté. C'est un accord, une harmonie entre les sensations, les pensées et les sentiments. L'émotion esthétique -

{. Voir la Douleur ^ par M. Ch. Richet (Retwe philosophique ^ 1877, p. 473).

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a généralement pour base, pour pédale, comme on dirait en musique, des sensations agréables; mais ces sensations ont ébranlé le système nerveux tout entier : elles deviennent dans la conscience une source de pensées et de sentiments. Le passage d'un bruit isolé à un accord, d'une voix solitaire à une symphonie, correspond au passage de la sensation simple ;i l'émotion esthéliipie. Au reste, il n'est pas de sensation qui soit vraiment simple, pas |)his qu'il n'est de son simple ; il n'est pas de plaisir purement local dans lequel ne résonnent une foule de jouissances associées, comme résonnent dans une note les notes harmoniques dont l'ensemble constitue le timbre. Puisque les Allemands ont déjà appelé tonalité le caractère agréable ou désagréable de la sensation, on nous permettra d'appeler tlinhrc la combinaison esthéti(jue des [)laisirs, les uns dominants, les autres éveillés par association, parfois môles de quel(]ues douleurs ou tristesses confuses, comme de dissonances propres à relever l'harmonie de l'ensemble. C'est surtout dans ce timbre de la sensation que, selon nous, il faut placer le beau.

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