CHAPITRE VH
THEORIE GÉXÉUALE DU BEAU. — l'ÉMOTION ARTISTIQUE ET LA COULEUR DANS LES ARTS
Le résultat auquel nous arrivons, c'est que le beau est renfermé en germe dans l'agréable, comme d'ailleurs le bien même. L'agréable se ramenant à la conscience de la vie non entravée, c'est là aussi qu'on peut trouver le vrai principe du beau. Vivre d'une vie pleine et forte est déjà esthétique ; vivre d'une vie intellectuelle et morale, telle est la beauté portée à son maximum et telle est aussi la jouissance suprême. L'agréable est comme un noyau lumineux dont la beauté est l'auréole rayonnante ; mais toute source de lumière tend à rayonner et tout plaisir tend à devenir esthétique. Celui qui ne reste qu'agréable avorte pour ainsi dire; la beauté au contraire est une sorte de fécondité intérieure.
Si ces considérations sont vraies, nous pourrons établir les lois suivantes : 1° quand une sensation vivement agréable n'est pas esthétique, c'est que Vintensité locale de cette sensation est de nature à en entraver Vextension, la did'usion dans le système cérébral, d'où il suit que la
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conscience, absorbée sur un seul point, semble sur les autres suspendue. Le plaisir reste alors purement sensuel, sans devenir en même temps intellectuel ; il n'a pas cette complexité de résouances, ce timbre (pii caractérise selon nous la jouissance estbeticjue; 2» quand un [)laisir acipiicrt dans la conscience le rnoximum rl^^xtension compatible avec le maximum d'intensité, il constitue alors le plus haut de-ré de satisfaction, a la fois sensible et intellectuelle, c'est-à-dire la satisfaction csthétitpie ; 3" le temps nécessaire à la dillusion nerveuse dans le « . iv.'au et au retentissement dans la conscience explirpie pourquoi la perception du caractère esthétique n'est pas toujours inunédiate; le ju-ement Ceci est beau, doit en moyenne demander plus de temps que le jugement : Ceci est agréable; ce dernier même exige plus de temps que la perception brute, qui demande en moyenne pour l'ouïe, (/Vlo, pour le tact, {/',20, pour la vue, 0^21. Le jugement esthéti(pie ne devient presque immédiat que par l'accumulation des expériences chez l'individu ou chez la race *.
1. Piohahlcinent il est pins lent rlioz certains pcnples que chez d autres, chez les Anglais ou les Allemands par exemple que chez les Français, en moyenne. Il serait intéressant d'aïq.récier, étant donnés f)lusieurs individus esthétiquement aussi bien doués, et de diverses races, si l'explosion de l'admiration se produirait aussi vite chez eux, devant une beauté incontestable de la nature ou de l'art. D'après M. Grant Allen, qui parle en son propre compte, il faudrait plusieurs expériences accumulées et une série de comparaisons pour bien saisir certaines beautés naturelles, comme les chutes tieau. (c Si on peut en croire une expérience personnelle, ce n'est pas la première chute d'eau qui charme le plus. Le Niagara même '
THÉORIE GÉiM-RALE m BEAU.
En somme, le beau, croyons-nous, peut se définir : une perception ou mie action qui stimule en nous la vie sous ses trois formes à la fois (sensibilité, intelligence et volonté) et produit le plaisir par la conscience rapide de cette stimulation générale. Un plaisir qui, par hypothèse, serait ou purement sensuel, ou purement intellectuel, ou dû à un simple exercice de la volonté, ne pourrait acquérir de caractère estliétique. Seulement, disons-le vite, il n'est pas de plaisir si exclusif, surtout parmi les plaisirs supérieurs, comme ceux de l'intelligence. Rien n'est isolé en nous, et tout plaisir vraiment profond est la conscience sourde de cette harmonie générale, de cette complète solidarité qui fait la vie : l'agréable est le fond
même du beau.
Il résulte de ce qui précède qu'en fait d'émotion, rien de ce qui est superficiel et partiel, rien de ce qui loucherait un organe spécial sans retentir jusqu'au fond môme de Tôtre, ne mériterait vraiment le nom de beau. La théorie qui tend à identifier le plaisir du beau et le plaisir du jeu, malgré les éléments vrais qu'elle renferme, est donc dans sa direction môme opposée à la vérité. Le propre du jeu, en eiïet, c'est de n'intéresser à lui que l'organe ou la faculté
vu dans la première jeunesse, ne produit guère une aussi forte impression que la petite cascade de Swallow-Fall, à Bettws-y-Coed.» {JSUnd., OGt. 1880). Chez une nature très impressionnable, c'est juste le contraire qui serait à craindre : Swallow-Fall pourrait produire l'impression du Niagara. Chez un tempérament comme celui de M. Grant Allen, l'émotion esthétique, étant le produit de comparaisons et de réminiscences à demi-conscientes, doit être peu rapide, plus durable qu'intense, plus susceptible de raffinements avec l'âge que délicate de prime abord.
LE PRINCIPE DE L'AHi ET DE LA POÉSIE.
qu'il exerce et de laisser indilî'érent le reste de rètre ; cette indifférence souveraine était précisément l'idéal proposé à l'arlistc par Schiller sous le nom de liberté : « Les Grecs, les interprètes les plus éminents de l'art, dit-il, transportalent dans l'Olympe ce qui devait être réalisé surla terre...
Ilsairranchissaientleursdivinitésl.ienheureusesdes chaînes dr tout devoir, de toute fin à atteindre, de tout souci, et faisaient du loisir et de \ Indifférence le lot digne d'envie de la condition divine : ce qui n'était qu'une ex{)ression tout humaine pour desi-ner l'existence la plus libre et la plus subhme... Ils elfaçaient des traits de leur idéal (^t VindlnatloHQi toute trace de ro/^/^/t'... Chez leurs dieux il n'est point de force luttant contre des forces, nul cùtr faible qui livre passage à la vie du temps. » Cette théorie est celle du qiiiétisme dans l'art; en voulant élever ainsi rart au-dessus de la vie, au-dessus delà sphère de Taction et du désir, Schiller le rabaisse réellement au-dessous; la prétendue liberté de ses dieux artistes et épicuriens, jouant sérieusement avec des apparences, ne vaut |)as la dépendance où nous sommes par rapport aux émotions réelles et passionnées, aux souffrances ou aux joies de l'existence dans le temps. La comédie ne vaut pas la vie.
Loin d'être, comme le voulait Schiller, un signe nécessaire de supériorité, le jeu est le mouvement qui se rapproche le plus de la simple action réflexe ou instinctive, et, d'autre part, tout jeu, tout exercice facile et rapide d'un organe déterminé tend par Thabitude à se transformer en action réflexe. On connaît l'histoire de ce violoniste qui jouait