‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 30 sur 83 · RÈGLE ESSENTIELLE DE L'ART · texte numérisé non relu

RÈGLE ESSENTIELLE DE L'ART

voisines, tantôt des sensations les plus fortes et les plus fondamentales de la vie physique, tantôt des sentiments les plus élevés de la conscience morale. Aussi pouvons-nous déduire des principes que nous venons d'établir la règle pratique suivante pour l'art et la poésie : l'émotion produite par l'artiste sera d'autant plus vive que, au lieu de faire simplement appel à des images visuelles ou auditives indifférentes, il tâchera de réveiller en nous, d'une part les sensations les plus profondes de l'être, d'autre part les sentiments les plus moraux et les idées les plus élevées de l'esprit. Kn d'autres termes, l'art devra intéresser indistinctement à l'émotion toutes les parties de nous-mêmes, les inférieures comme les supérieures. Il sera donc à la fois très matériel, très réaliste, et en même temps il fera la part la plus large aux sentiments et aux idées^^e qui, dans l'art, est superficiel et blâmable, c'est le jeu de l'imaginalion pour l'imagination même, c'est-à-dire la succession d'images indifférentes, ne pouvant se traduire en sensations douloureuses ou agréables, ni en idées et en sentiments. Une pure fiction n'est pardonnable dans l'art que si elle est un symbole intellectuel ou moral, si par ce côté elle est réelle et fait penser ou sentir : mais rien de moins esthétique que le frivole.\'arabesque, au lieu d'être le principe générateur du dessin, de la poésie et de la musique, en est l'avortement. Quant à ce qu'on appelle la cou- . leur en poésie et en littérature, c'est tout le contraire d'un assemblage de nuances provoquant un jeu indiffèrent de la vue, et les peintres en littérature, comme Th. Gautier et son école, qui prétendent avoir une palette au lieu d'une

LE PniNCIPE DE r/ART ET DE lA POI^SIE.

plume, se méprennent absolument sur leurs propres procédés. Dans la littérature, la couleur ne s'obtient généraleïientque par la représentation de sensations non indiiïérentes (qui n'ont quelquefois aucun rapport avec celles de l'œil). Un poète aveu-^de de naissance pourrait écrire des peintures très colorées, en se bornant à faire appel aux sens du tact, de l'ouïe, de l'odorat, au sens vital, aux seiilirnents et aux idées. Voici, par exemple un passage de Flaubert, où la puissance de couleur est extraordinaire et où cepundanl il n'y a pas une image empruntée directement au sens de la vue:

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait; et elle repassa par la longue allée en trébuchant contre les las de feuilles mortes que le vent dispersait... Elle n'avait plus conscience d'elle-mrme que par le battement de ses artères, qu'elle croyait entendre s'échapper comme une assourdissante musiqueipii em{»lissait la campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu'une onde... Elle ne se rappelait i)oint la cause de son horrible état, c'est-à-dire la question d'argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son àme l'abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l'existence oui s'en va par leur plaie qui saigne.

Pour que la représentation par le poète d'une sensation risuelle, indifférente en elle-même, produise tout son effet sur l'esprit du lecteur, il faut alors que celle-ci soit environnée de sensations moins passives, et mêlée à des sentiments moraux. Voici par exemple, en trois vers, un tableau de V. Hugo (Stei/a) :

Je m'étais endormi la nuit près de !a grève. Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve, J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.

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