L'ART ET L'LNDUSTUIE MODERNE
bouche (les canons va grossissant suivant la niasse du projectile : cette bouche béante, ce cou énorme, qui se tend au dehors des forts et des vaisseaux, cet acier quia le brillant d'un œil au guet, fait la beauté des canons modernes, beauté où entre un vague sentiment d'elfroi.
Une beauté du même genre se retrouve dans d'autres machines modernes d'un caractère plus pacifique. L'ancienne pompe à incendie mauœuvrée avec les mains ne vaut pas la pompe à vapeur courant dans les rues et lançant sur les flammes un jet d'eau démesuré. Le simple marteau du forgeron n'a pas la sublimité du mar'eaupilon, qui ressemble à une montagne mouvante se soulevant d'elle-même, t)Our retomber sur un incendie. Les bras décharnés de la grue primitive ne valent pas les tentacules énormes de la grue mol)ile à vapeur, qui tourne sur soi et se penche pour saisir dans le flanc même des vaisseaux les monceaux de blés ou les lourds tonneaux cerclés de fer. Notre télégra[)he (qui dis|)araîtra peut-être un jour sous la terre) dépare (juehpiefois les champs par ses poteaux raides. Pourtant, dans les forêts de l'Kngadine, les fils télégra[)hi([ues suspendus au tronc même des arolles, entre deux montagnes, n'ôtent rien à la majesté des vallées au-dessus desquelles ils se courbent en arc.
Enfin nos bateaux à vapeur, tant maltraités par M. Sully Prudhomme, ont eux-mêmes leur beauté, bien plus leur grâce. Quand on en découvre un de loin, c'est d'abord un point sur la mer ; mais on distingue déjà nettement sod panache de fumée, dont Tinclinaison marque sa vitesse, sa lutte contre le vent; ce petit nuage qui le surmonte est plus
aérien, plus ailé que la plus gracieuse voile. Quand le vaisseau approche, son énormité devient visible; mais elle se meut avec tant d'aisance qu'elle effraye à peine; tout alentour l'eau bouillonne, refoulée par riielice invisible; bientôt ce sont des sifflets, des cris, des hurlements, des rugissements (connue ceux de la « sirène »), qui semblent les éclats de joie d'un monstre épouvantable et pourtant docile; on le voit bondir, souffler, haleter dans l'écume blanche qui ceint sa masse noire. Pour trouver la représentation symboli(jue lapins saisissante de la puissance d'un peuple moderne, il faut regarder sa flotte de guerre voguant en ligne sur l'Océan, — troupe d 'êtres gigantesques dont chacun cache au-dedans de lui des milliers de volontés distinctes, soumises à la même règle, se confondant dans le même corps monstrueux, se manifestant par un seul mouvement d'enscînble . chacun de ces vaisseaux ressemble au Lcvlathan de Hobbes ; c'est une société humaine persomiifiée, qui passe sur la mer, en marche vers des dominations lointaines. On comj)rend fort bien l'influence morale qu'exerce l'apparition d'une flotte de guerre chez des peuples à demi primitifs. Parfois deux flottes modernes se rencontrent en pleine mer et se saluent pacifiquement : les immenses vaisseaux, lancés à toute vitesse les uns vers les autres, se ralentissent, se détournent par une courbe arrondie, puis tout d'un coup s'enveloppent de fumée et d'éclairs, échangent gaiement leurs effroyables saints. Là encore on a une personnification, sous une forme étrange, non plus seulement des forces de la nature, mais des forces sociales unifiées, disciplinées, dirigées par un pouvoir invi-
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sible, et prêtes à se partager ou à se disputer le monde. Enfin la nuit, pour éclairer sa route ou pour faire fête aux yeux qui le regardent, le vaisseau à vapeur s'enveloppe quelquefois de lumière électrique : alors c*estun éblouissement dont peu de choses au monde peuvent donner Tidée, une vision fantaslicjue, — une sorte d'astre descendu des cieux et qui flotte sur l'azur scmtillant de la mer comme dans un autre firmameul étoile.