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CHAPITRE iV

DE l'antagonisme entre I/eSPRIT SCIENTIFIQUK

ET l'imagination

Des conditions extérieures de l'art passons à ses conditions intellectuelles et morales; ce sont les plus importantes. Il s'agit de savoir si l'esprit scientifique, qui pénètre peu a peu l'humanité et façonne les cerveaux de génération en génération, ne détruira pas à la longue ces trois facultés essentielles de Tcinisle : ima(jination, instiiict créateur et sentiment. C'est à la psychologie qu'il faut demander cette fois la solution du problème.

D'abord, selon certains savants et philosophes, le développement de l'esprit scientifique arrêtera celui de l'imagination poétique. Le règne de la science, succédant à celui des légendes et des religions, engendrerait, à en croire M. de Hartmann, le règne de la « platitude. » Lucrèce, en célébrant le triomphe de la science sur les croyances superstitieuses, célébrait en même temps son triomphe sur la poésie. Sans mystère point de vraie poésie, aiment à répéter les Allemands avec Schelling, Strauss et Wagner; sans superstition, point de vraie poésie, ajoutait Gœthe. Et, en effet.

LAVKNIH iJi: L'AKT KT L)i: LA POKSIE.

rirnai^iiiation poétique semble avoir hcsuiii a la fois (1*11110 certaine superstition, au sens antique du mot, qui lui permette de ne pas toujours expliquer les événements par leurs raisons froides, et d'une certaine ii,niorance, d'une demi-obscurité qui la laisse se jouer {dus librement autour des choses. Rien de moins poétiijuc pourrait-on dire, ou'une irrande rout<' blanche s.uis recoins et sans tour-

liants, où le soleil tombe d'aplomb; au contraire, les fourrés, les bosfjuets, les angles d'ombre, tout ce (ju'on ne voit pas du premier coup, tout ce qui semble nous fuir, fait la poésie de la cani[)aL;iie. Le grand défaut des plaines nues, c'est (|u'elles ne nous cai^hent rien, et nous n'aimons [)as la ligne droite, [)arce ([u'en ouvrant les yeux ikjus voyons ce qu'il y a au bout. Le charme indé(inissai)le du soir, c*est de ne montrer les objets qu'a demi. Au clair de lune qu'ont chanté BcellKtvcn et toute rAllemagne, les choses se transforment, les chemins les plus vulgaires se remplissent de [)oésie, les objets dont on ne distingue j)lus les contours nets prennent uni; beauté faite de mollesse : l'ombre est la parure des choses. Les rayons de la lune semblent faire flotter tous les objets dans une nuée transparente et douce : cette nuée, c'est la poésie même, cette nuée fine est dans l'œil du [)octe et c'est au travers qu'il voit toute la natur(\ l)issi|)ez-la, vous ferez peut-être fuir ses rêves, et parmi eux ce rêve divin, la beauté ; peut-être n'y a-t-il de poésie que dans ce qu'on soupçonne sans le voir. La pudeur est la poésie de l'amour: elle fait ressortir ce qu'elle dérobe. Le poète qui demande sea secrets à la nature est comme l'amant qui presse une

L'ESPRIT SGIEMIFIQUE ET LIMaGINATION POÉTIQUE. 125

honnête femme : il serait le premier désappointé s'il était satisfait trop vile, il veut avoir le temps d'espérer, de se plaindre, il aime mieux deviner que voir, imaginer que découvrir, parfois même désirer que jouir : « Je cherche le plaisir, dit Gœthe, et dans le plaisir je regrette le désir. » Alfred de Musset supplie son dieu de briser la voûte des cieux, de soulever les voiles du monde et de se montrer; si Dieu avait répondu à son appel , est-il sur que Musset l'eût adoré encore? Peut-être toute la poésie de l'univers se serait-elle évanouie. Si les cieux ne nous cachaient plus rien, qui les distinguerait de la terre que nous foulons sous nos pieds? Ce « tourment de l'infini » qui désole certaines âmes leur a donné aussi les jouissances les plus délicates, et peut-être auraient-elles hésité à l'échanger contre la science universc^lle. Pour ne prendre qu'un exemple, combien la science de nos jours, en analysant les métaux en fusion dans les étoiles, n'a-t-elle pas flétri ces « fleurs des cieux » où les anciens voyaient des êtres divins et immortels! C'est ainsi, disent les esthéticiens mystiques, que la science fane ce qu'elle louche. M. Renan appelle quelque part la pudeur chrétienne une « charmante équivoque ; » on pourrait dire dans le même sens ([ue toute la poésie mystique de la nature, toute la religion de l'art est aussi une équivoque ; mais ce sont ces équivoques qui font le prix de la vie. La nature n est belle que voilée, et il faut peut-être se représenter l'art, comme Famour même, avec un bandeau sur les yeux. Lorsque le beau nous aura révélé son nom, son histoire et tous ses secrets, qui sait si nous ne le verrons pas s'éloigner à ja-

mais, comme Lohengrin emporté par ses cygnes? L'erreur même a sa poésie. « Ose le tromper et rêver, » disait Schiller : c'est la devise même de l'art.

Tels sont les arguments qu'on peut apporter en faveur de la poésie du mystère et du mysticisme dans l'art. Selon nous, l'opposition qu'on se plaît à établir ainsi entre l'imagination poétique et la science est plus superficielle que profonde, et la poésie aura toujours sa raison d'être à coté de la science. M. Matlliew Arnold a dit, dans son Essai sur Maïirice de Guérin : « La poésie comme la science est un»* interprétation du monde ; mais les interprétations de la science ne nous donneront jamais ce sens intime des choses que nous donnent les interprétations de la poésie, car elles s'adressent à une faculté limitée, non à Thomni entier: voilà pourquoi la poésie ne peut périr. » Tous les efforts du savant tendent à abstraire des choses qu'il observe sa propre personnalité ; mais, après tout, le cœur humain est une partie maîtresse du monde ; entre lui et les choses doit exister une nécessaire harmonie: le poète, en prenant conscience de cette harmonie, n'est donc pas moins dans le vrai que le savant; un sentiment vaut autant par lui-même qu'une sensation ou une perception. Ce n'est pas seulement la chose vue qui a une « valeur objective, » c'est l'œil même qui voit. Nous ne pouvons pas plus abstraire notre cœur du monde que nous ne pourrions arracher le monde de notre cœur. Tous les théorèmes de de l'astronomie n'empêciieront jamais que la vue du ciel infini n'excite en nous une sorte d'inquiétude vague, un désir non rassasié de savoir, qui fait la poésie du ciel. Les

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