‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 44 sur 83 · L*ESPRIT SCIENTIFIQUE ET L'IMAGINATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

L*ESPRIT SCIENTIFIQUE ET L'IMAGINATION POÉTIQUE

savants cherchent à nous satisfaire, à répondre à nos interrogations : le poète nous charme par l'interrogation môme et quelquefois, comme le musicien, préfère nous laisser sur la note sensible, dans je ne sais quelle attente anxieuse, plutôt que de contenter entièrement l'oreille et l'esprit. Le célèbre monologue d'Hamlet ne fait que poser un problème insoluble pour la science ; une des belles pièces des Contemplations sur le sort de notre globe et de l'humanité a pour titre un simple point d'interrogation. Y a-l-il des découvertes qui n'aboutissent pas à de nouveaux mystères, et qui ne favorisent ainsi l'essor toujours plus large de l'imagination? La science, qui commence par l'étonnement, finit aussi par l'étonnement, dit Goleridge, et c'est de l'étonnement que naît la poésie comme la philosophie. Il y aura donc dans la science humaine une suggestion éternelle, conséquemment une poésie éternelle.

Bien plus, le c( besoin de mystère et d'inconnu » qu'é[)rouve l'imagination humaine, si on l'analyse jusqu'au bout, apparaît lui-même comme une forme déguisée du désir de connaître. Nous parlions tout à l'heure du charme propre aux petits chemins, aux bosquets, aux tournants; mais la principale raison de ce charme, c'est qu'ils nous permettent de faire des découvertes à chaque pas, c'est qu'ils tiennent en haleine la perpétuelle curiosité de l'esprit ; leur poésie ne vient pas uniquement de ce qu'ils nous ferment l'horizon, mais plutôt de ce qu'ils nous en promettent sans cesse un nouveau. De même, si on peut dire que la pudeur est la poésie de l'amour, on dira, avec non moins de raison, que c'est l'amour qui fait la poésie

l'avi:nih de l'aiît et de la po:':sie.

de la pudeur; ici encore, le charme du mystère n'est que le désir de le pénétrer. D'ailleurs, les beautés fardées et fausses sont les seules dont la poésie s'évanouisse au grand jour. Que la science change sans cesse les points de vue d'où nous étions habitués à regarder les hommes et les choses, qu'elle produise ainsi des effets de lumière nouveaux, nous étonne <'t nous rhai^rine mémo parfois, personne ne le niera; mais qu'y a-t-il là d'inquiétant pour le poète? Parfois, je l'avoue, j'ai «nvié la fourmi, dont l'horizon est si étroit qu'elle est obHgée de monter sur une feuille ou sur un caillou pour voir à un demi-pas devant elle : elle doit distinguer une foule de choses charmantes qui nous échappent entièrement; pour elle, une allée sablée, une petite pelouse, une écorce d'arbre sont pleines de poésies inconnues pour nous. Si on élargissait sa vue, elle serait tout d'abord dépaysée ; elle regretterait, devant nos forcMs et nos montagnes, Tombre mouvante de ses brins d'herbe. C'est ainsi que, si nous nous élevons assez haut, nous voyons avec regret disparaître la poésie des détails, se fondre toutes les petites choses, se niveler tous les recoins où se perdait notre pensée, se redresser tous les détours qui excitaient notre désir : rien, au premier abord, qu'une grande vue d'ensemble, nue, sans une ombre; une lumière crue, uniforme; mais quelle largeur! Le regard plane. C'est un milieu immense auquel il faut se faire en s'agrandissanl soi-même le cœur. Puis, au deLà du monde ainsi illuminé, que de perspectives sans fin, se perdant encore dans l'ombre; quel besoin toujours croissant de regarder, de savoir et d'agir !

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Il y a, d'ailleurs, un mystère que la science ne peut détruire et qui servira toujours de thème à la poésie : c'est le mystère métaphysique. Il n'est pas besoin, comme les religions et les théologies, d'ajouter encore de nouvelles obscurités à celle qui enveloppe éternellement le fond des choses; arrivé là, le savant lui-même, réduit à s'arrêter, se laisse, suivant l'expression de Claude Bernard, « bercer au vent de l'inconnu, dans les sublimités de l'ignorance. » La science peut faire disparaître, sans ({ue la poésie les regrette, les mystères artificiels des religions, qui appliquent leurs symboles même à l'explication de phénomènes purement scientifiques; mais la science ne détruira jamais le mystère métaphysique, celui qui porte non seulement sur les lois iîicoiuwes, mais sur Tessence peut-être incon- 7iaissable de la réalité. C'est ce mystère qui suffira toujours à entretenir dans Part, au-dessus du beau pur et simple, le sentiment du sublime.

L'obscurité qui prête un caractère mystérieux à certaines œuvres d'art peut tenir à deux causes bien différentes : tantôt au vague de la pensée, — comme il arrive dans Gœthe, dans Shelley et dans Byron, — tantôt à la profondeur de la pensée, — et c'est ce qui arrive souvent chez le même Byron, chez Shelley et chez Gœthe. — Dans le premier cas, le vague est un défaut, un signe de faiblesse, et ne constitue nullement la grande œuvre d'art; dans le cccond cae, la profondeur, malgré l'obscurité du premier coupd'œil, offre une perspective plus ou moins lointaine sur des clartés que la science découvrira un jour. La poésie est elle-même une sorte de science spontanée. Le grand

L'AVEiNlR Dr- L'ARl L-f DE LA POLISIE.

art ne consiste pas dans des rêveries vides et à jamais stériles; les pensées sublimes des poètes sont toujours des ouvertures sur le présent ou sur l'avenir ; si c'étaient do pures utopies, tout étrangères au réel, elles ne nous toucheraient point. Ce n'était pas une chimère, par exemple, que cette justice chantée par Sophocle dans un de ses plus beaux vers, cette justice « qui s'étend aussi loin que la voûte des cieux. » Nous la poursuivons encore aujourd'hui, et nous cherchons à lui faire envelopper la terre. Le savant écrit l'histoire précise et détaillée du monde, le poète en fait pour ainsi dire la légende. Mais la légende elle-même n'en est pas moins un document pour l'histoire, elle est souvent plus vraie et, comme dirait Aristote, plus « philosophique » que l'histoire. L'histoire ne nous fournit que des faits bruts, souvent contestables, tandis que la légende nous fait connaître les sentiments profonds et durables qui dominent ces faits et ont contribué à les produire. Ne retrouve-t-on pas, exprimés dans les légendes des vieux peuples, tout leur caractère personnel, toutes leurs aspirations confuses, en même temps que celles de l'humanité entière? Dans les périodes de travail et d'élaboration sourde, comme jadis aux Indes, en Grèce, à la Renaissance, c'est chez les poètes qu'il faut chercher le mot de l'avenir, les premières formules vagues et profondes des pensées qui viendront plus tard en pleine lumière. Le poète peut dire de lui ce que disait Heraclite, ce philosophe au génie de poète : t Je .iiiis comme les sibylles, qui parlent par inspiration, eï :]oni i-"voix retentit pendant les siècles des vérités divine». >> Cvitaines paroles d'Heraclite ou de Parménide, en effet, car-

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laines statues de Michel-Ange, certaines symphonies de Beethoven condensent des idées que le temps doit développer, et c'est de ces idées entrevues qu'elles tirent leur puissance. L'obscurité dans l'œuvre d'art vient alors de la largeur même des horizons qu'elle nous ouvre : c'est ainsi ^ue le ciel, sur les hautes montagnes, paraît noir, par cela même qu'il verse directement sur nous toute la lumière des espaces infinis.

Pas plus que le mystère et l'ignorance, la superstition ne nous semble indispensable à l'essor de l'imagination poétique, quoi qu'en ait dit Goethe, ce grand superstitieux qui croyait aux présages et voyait l'annonce de Waterloo dans le portrait de Napoléon tombé à terre. « La superstition, écrivait-il, est la poésie de la vie. » A l'origine, il est vrai, les mythes religieux ont eu leur poésie ; mais c'est qu'ils étaient, après tout, un premier essai d'explication. La superstition, en effet, consiste à placer dans les choses ou derrière les choses des volontés semblables aux nôtres : elle se réduit, comme l'a fait voir Auguste Comte, à une sorte de fétichisme. Les animaux ne sont pas superstitieux, parce qu'ils cherchent peu à comprendre; l'humanité, au contraire, a voulu se rendre compte des phénomènes qu'elle apercevait, et pour cela s'est comme projetée en eux; or cette première tentative pour systématiser l'univers avait sa grandeur, même au point de vue scientifique, et elle avait aussi sa poésie. Mais les mythes des anciens âges ne peuvent plus être pris au sérieux dans làg^f de la science. Faut-il le regretter au point de vue de l'art^ — Oui, nous dit-on, car il était plus poétique âe pivcer J>ji'rière les objets

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extérieurs des volontés semblables aux nôtres que de les soumettre aux lois dures de la science : une loi ne vaut pas un dieu. — En premier lieu, nous répondrons qu une loi môme a quelque chose de divin : le vrai caractère de la divinité, en effet, c'est Tinfinité; or une loi, reliant les phénomènes les uns aux autres et nous invitant à remonter sans arrêt la chaîne des causes, ouvre à l'esprit des perspectives immenses, et, pour qui l'approfondit, fait entrevoir rinfiiii sous le moindre objet, rend l'infini présent pour ainsi dire en chaque phénomène. Tandis ({ue toute mythologie force l'esprit à s'arrêter dans sa recherche des causes, donne comme explication suprême la volonté mes(juine d'un dieu et se réduit à l"Aviv7,Yj CT^ai d'Aristote, la science enlève toute borne à l'intelligence et la place directement en face de la véritable divinité : l'infini. De là une nouvelle espèce de poésie, plus austère peut-être, mais bien plus profonde et plus durable, celle que Victor Hugo a essayé de svniboliser dans le Satijre brisant l'Olympe. Quand Leilniz replaçait avec respect sur une feuille l'insecte qu'il y avait pris pour l'examiner au microscope, il ne le voyait plus du même œil qu'un ancien eut pu le voir. En cet atome il avait aperçu, comme Pascal dans le ciron, un raccourci de la terre entière, des cieux et des mondes. Toute l'immensité, a dit Victor Hugo, « traverse l'humble fleur du penseur contemplée. » Cette idée de l'infini, idea tique à celle du divin, vaut bien le merveilleux classique ex les décors fripés de l'Olympe. Si on peut faire un reproche à Victor Hugo, c'est d'avoir encore trop usé du merveilleux dans ses vers, où les fantômes blancs et noirs, les spec-

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