ROLE DES CONSONNES DANS LA RLME
moins l'oreille que la musique intérieure et profonde du rythme '.
Recherchons donc scientifiquement, en dehors de toute tradition classique ou romantique, ce qui distingue une bonne rime d'une mauvaise.
La rime est constituée par l'identité de timbre ; or, c'est la voyelle qui donne le timbre, et c'est elle en conséquence qui est l'essentiel dans la rime. La consonne, au contraire, comme l'a fait voir M. Max MuIIer, n'est qu'un bruit accom' pagnant l'émission de la voyelle; elle n'a pas par ellemême de valeur musicale. La consonne est si bien au second rang dans la rime, que celle-ci a commencé par n'être qu'une simple assonance. Empruntons un point de comparaison à l'analogie établie par Helmholtz entre l'ouïe et la vue. Le timbre est la couleur du son ; c'est même ainsi qu'on le définit en allemand et en itahen; chaque voyelle représente ainsi pour l'oreille ce qu'est pour la vue l'une des couleurs du prisme : le charme de la rime consiste à ranger ces couleurs selon un ordre régulier, à les faire disparaître et revenir tour à tour, comme cela se produirait si l'on faisait tourner devant nous un disque bariolé de nuances disposées savamment. Les voyelles constituant
i. M. Zola opposait récemment A. de Musset à V. Hugo et croyait que la poésie nouvelle devait s'inspirer plutôt du premier que du second : cette admiration exclusive de Musset est aussi injuste que le mépris professé par certains parnassiens. Les qualités comme les défauts des deux grands poètes sont de genres assez dirers pour se compléter ou se corriger l'un l'autre, et pour servir a la fois d'exemple ou d'avertissement aux poètes qui viendront. ' ^
L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS
ainsi comme Ja coloration du langage, les consonnes ou articulations ne sont que les lignes qui séparent les unes des autres les diverses bandes colorées et les empêchent de se confondre. Elles sont comme les nervures du langage, et on ne les distingue pas aussi facilement de loin : dans un massif d'arbres, on n'apercevra d'abord que la teinte des feuilles, non leur forme ; de loin, on n'entendra dans ui' chant que les voyelles émises, non les consonnes qui règlent leur émission. La voyelle étant le fond môme de la rime et ce que l'oreille remar<{ue d'abord, nous pouvons établir cette première règle, qu'avant tout la rime doit offrir l'identité des voyelles consonantes. 11 faut donc condamner toutes ces rimes : couronne, trône; râle, sépulcrale; économe, homme ; bat, abat, etc., qu'on trouve sans cesse dans les romantiques et les parnassiens. L'identité de la consonne d'appui ne peut racheter la dllférem-e des voyelles.
Ce princi[)e de la rime une fois posé, nous comprendrons vite comment l'identité des voyelles tend à produire l'identité de la consonne qui suit. Si je prononce, par exem[)le, ces mots â?ie et dme^ la différence de la consonne est en elle-même peu de chose; seulement, l'oreille reste sur cette différence, qui, se produisant à la fin du mot, acquiert ainsi une importance soudaine et compense la ressemblance des voyelles. De là une seconde règle : les consonnes qui suivent la voyelle de la rime doivent toujours avoir un son identique. Il faut donc regarder comme inexactes ces rimes que V. Hugo a reproduites si fréquemment ei dans lesquelles les consonnes dernières sont tantôt muettes