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CHAPITRE V

LA PEiiSÉE ET LE VERS

En littérature et en poésie, comme en toute espèce d'art, il ne saurait y avoir de révolution dans la forme sans une révolution dans les idées ; c'est ce qu'oublient trop nos prétendus novateurs d'aujourd'hui, et c'est pourtant ce qui ressort des pages précédentes. L'émotion, tel nous a paru être le principe psychologique du lancran-e rvlhmé; l'émotion, à son tour, a pour cause un sentiment; le sentiment lui-même se résout pour la psychologie dans une pensée spontanée et encore confuse. Le principe dernier du langage rythmé, comme de tout langage, est donc la pensée, et c'est elle qui , en se modifiant, peut seule modifier profondément le rythme et l'harmonie du vers. Boileau ne pensait ni ne sentait de la même manière que V. Hugo et A. de Musset; de là vient que les règles de la métrique étaient pour lui toutes dilîérenles . La révolution poétique de la première moitié de ce siècle s'est faite dans la pensée bien avant de se faire dans la forme : des idées philoso-

CONDENSATION DE LA PENSIVE DANS LE VERS. 245 piliques, religieuses, sociales, inconmies jusqu'alors des poètes, éclataient au beau milieu de ces tranquilles alexandrins que Delille attachait deux à deux, le matin, couché dans son lit bien chaud, fenêtres closes, en attendant que sa nièce lui apportât ses vêtements. Certes ces pauvres vers monotones et vides, cadre commode pour une pensée qui cherchait à penser le moins possible - c'està-dire à décrire - devaient être disloqués à jamais par le progrès de l'art. Il fallait, pour les idées nouvelles, pour les sentiments nouveaux, une forme plus flexible et plus riche, quoique imaginée d'après les principes immuables du vers ; par la force des choses, cette forme naquit : c'était comme le bouleversement moral et politique du siècle précédent qui finissait par retentir dans le domaine de la métrique.

La grande supériorité des contre-temps et des enjambements vient de ce qu'ils peuvent, en condensant deux ou trois phrases dans le même vers, y faire tenir plus d'idées, plus de sentiments, y accumuler pour ainsi dire plus d'émotion latente, plus de force nerveuse. Lorsque l'alexandrin de Boileau, avec sa démarche solennelle, pouvait porter en lui et soutenir une idée, c'était déjà beaucoup; celui d'André Chénier et de V. Hugo est tout ensemble plus plein et d'allure plus rapide. Les phrases courtes, sentencieuses, vibrantes, les longues périodes entraînant avec elles un flot d'images, tout entre dans ce vers, qui est toujours capable de contenir ce qu'y veut mettre unt, pensée riche. Les auteurs du dix-huitième siècle et du dix-septième avaient des vers Idches et traînants où ils

L'AVEMH ET LES LOIS DV VERS

iélayaient leur pensée ; l'idéal nouveau est de la condenser dans la mesure où on le peut sans lui ôter rien de sa clarté, et tel est au fond l'idéal même de toute poésie. La puissance et la variété de la pensée font l'harmonie du vers. Un des caractères de la phrase poétique, en effet, c'est qu'elle doit être plus nerveuse que la phrase en prose; les douze svHabes d'un vers doivent donner, nous l'avons vu, une idée de plénitude que douze syllabes du langage ordinaire ne sauraient donner: il faut donc qu'elles renferment et éveillent [)lus d'idées. Il faut que chaque mot porte, et que renseml>le du vers vibre comme une corde d'instrument bien tendue. Le vers à coupe variée, qui, une fois dépouillé de ses défauts, permet plus qu'aucun autre cette concentration des idées, est bien celui qui convenait le mieux à l'époque où la pensée est le plus pressée, le plus vive d'allure, au dix-neuvième siècle. Tandis que notre langue vulgaire et même le vers des siècles précédents n'est souvent qu'une traduction diffuse de la pensée intérieure, le vers moderne essaye de rendre celle-ci dans toute sa puissance et sa vie ; c'est une traduction tellement proche du texte qu'elle donne parfois l'illusion de l'original : le poète semble se livrer à nous tout entier, et on croit sentir passer directement en soi Tàme môme de nos grands hommes envolée avec leurs chants.

Alors que le romantisme marquait l'invasion d'idées nouvelles dans la poésie, on n'y a vu souvent qu'une innovation dans les mots, une réforme du vocabulaire, un retour au terme propre. Luimcme ne s'est guère mieux irùoi-prété ; attachant une importance essentielle à la rime,

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