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CHAPITRE X

CENÈSË DE L'ESPÈCE.

La paléontologie a ébranlé la [Première la doctrine de l'immutabilité des espèces ; comment traverser ces populations pressées qui se suivent, comme des acteurs sur le théâtre, sans se heurter à cette redoutable question de l'origine des espèces? Et devant ces apparitions toujours nouvelles et ces milliers d'acteurs inattendus, comment n'être pas frappé par la pensée que la variation est une loi môme de la vie ? Ce ne sont pas les individus seulement qui sortent de l'espèce ; l'espèce aussi sort des individus, en ce sens que des caractères individuels) en se transmettant par voie de génération, se consolident dans des variétés qui elles-mémCs se fixent en espèces. Il y à une vie linlitée pour ces dernières comme pour les individus, qui sô compte par jours pour ceux-ci, par milliers ou millions d'années jiour les auli*es.

iPairé naître chaque espèce comme d'un coUp de

baguette, à une heure et à un moment donnés, et après une histoire plus ou moins longue la faire disparaître de même, c'est représenter l'histoire de la création comme une série indéfinie de coups d'Etat. Une telle conception n'a rien de scientifique; en ce qu'elle soustrait les phénomènes à l'action souveraine d'une loi continue, et les livre disjoints, isolés, morcelés, à une force arbitraire qui sème comme au hasard et la mort et la vie.

îl faut sans doute attribuer aux espèces une certaine fixité, puisque l'homme n'a jamais vu changer celles qui l'entourent; mais pourquoi veut-on que cette fixité soit absolument rigide ? Qu'est-ce qu'un millier ou quelques milliers d'années dans l'hîstoire de notre planète? Dans le cercle de chaque espèce, les individus ne sont-ils pas. détachés les uns des autres? Ne semblent-ils pas absolument indépendants, et pourtant que sont-ils autre chose que des fragments solidaires de cet être multiple qui se nomme l'espèce? Les espèces, à leur tour, ne peuvent-elles être regardées comme des fragments de l'être multiple nommé le genre, et ainsi de suite ? Toute la nature animée apparaît enfin comme un seul être, dont la vie est liée à l'histoire de notre terre et se décompose éternellement en des millions de vies éphémères : c'est le grand Pan, dont quelque chose monte avec la sève dans chaque plante et chaque fleur, voltige dans chaque insecte, rampe dans chaque reptile, et remue dans chaque vertébré. Il a assisté à toutes les révolutions du globe, vu maintes fois les mers bouleversées, les montagnes

surgir en ondes solides, mais, pendant les crises les plus terribles, il a déll6 la mort ; il peut lui livrer en pâture des populations innombrables, des flores et des faunes entières, car son souffle passe sans cesse en des créations nouvelles et des formes de plus en plus parfaites.

On objecte toutefois à la doctrine de la transformation le fait que dans la vaste série des terrains, la paléontologie ne signale que des espèces définies et ne reconnaît point de formes ambiguës, intermédiaires ; les traits d'union manquent, on saute sans transition d'une espèce à l'autre. Gela se disait aussi autrefois des faunes et des flores : on croyait qu'il n'y avait aucune parente entre les populations de deux terrains voisins. Un seul fiât avait tout détruit et tout refait. Il n'est plus possible d'admettre aujourd'hui cette doctrine (1 ). La nature n'est pas semblable à un décor de théâtre qui disparait pour faire place à un autre. Il y a des espèces qui passent d'un terrain à un autre terrain ; d'autres qui meurent avant la fin de la période géologique qu'elles servent à caractériser. — On ne trouve point sur le môme lieu, dans une même section géologique, une gradation d'espèces bien étroitement liées les unes aux autres ; mais ce n'est point dans le sens vertical qu'il faut chercher la preuve matérielle de ces parentés, c'est dans le sens horizontal. Les espèces ne

(1) On la trouvera combaUue dans V Essaie^ une réponse à la question de piv'x, proposée en 1850 par l* Académie des sciences^ par M. Bronn, in-S». Paris, 1861.

peuvent 6ans doute pas se transformer sans se déplacer, comme sans doute elles ne peuvent se déplacer sans se transformer.

Pour toucher du doigt la preuve de ces transmuta* tions, assemblez patiemment d'immenses séries prises dans tous les terrains et dans tous les pays; essayez ensuite d'y porter Tordre par la classification spéciflque, et vos embarras vous révéleront assez ce que la doctrine da l'immutabilité a d'artificiel et de vain. Il faut se rappeler aussi, en face de séries semblables, que les formes de passages sont forcément les plus rares; car la nature, pour posséder une certaine plasticité, ne se plalt pas moins à fixité ; elle ne va d'une forme à une autre que sous la pression d'une nécessité, elle ne quitte un équilibre que pour on chercher proQiptement un nouveau. C'est pourquoi la période de formation d'une variété nouvelle est très-courte rç* lativemcnt à sa durée.

C'est un ordre d'idées semblables que le critique doit invoquer pour réponcjje à l'argument que les partisans de l'immutabilité tirent de l'impossibilité où seraient les espèces différentes de se féconder mutuellement, La plasticité des formes organiques, assure^ t-on, a des limites infranchissables. En condamnant les hybrides à la stérilité, la nature semble avoir voulu se défendre contre la confusion et l'anarchie. Mais tous les naturalistes savent combien l'histoire des hybrides est encore obscure et confuse. Gartner a commencé une série d'expériences en vue de démontrer la slérilité des hybrides et la fécondité des métis

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(qui proviennent du croisement, non des espèces, mais de «impies variétés); il a vu en effet que si l'on préserve des plantes hybrides du pollen des plantes qu'on a mariées, les hybrides manifestent une tendance à la itérililé qui augmente de génération en génération; la germination s'arrête souvent fort vite, mais chez certains végétaux, GaBrtner Ta vue se renouveler iusqu'4 Jmit fois.

Les horticulteurs savent bien qu'il y a beaucoup de plantes hybrides fécondes. Les jardiniers croisent constamment les espèces nombreuses de pélargonium, defuchsia, de calc^olaria, depétunia, derhododendron» M. Naudin (1) a constaté, dans des expériences bien suivies^ que les hybrides sont très-fréquemment douél de la faculté de produire des grains susceptibles de germer. Sur trente-huit hybrides d'espèces qu'il a obtenus et décrits avec grand soin, neuf seulement se sont montrés revêches. La stérilité semblerait presque être Texception, au lieu de la règle, M. Naudin a d'ailleurs toujours laissé ses hybrides se féconder par leur propre pollen et non par celui de leurs parents. Il a vu ce fait bizarre : un pistil subissant h la fois une fécondation légitime et une fécondation croisée, de telle sorte que le fruit contenait h la fois des graines normales et des graines hybrides.

Deux écoles divisent aujourd'hui les botanistes. L'école de Linné, admettant la variabilité des espèces,

(i) Pe l'origine de diverses variétés ou espèces d'arbres fruitiers, i853.

enferme en des limites larges, et quelquefois mal définies, un grand nombre de formes analogues. Pour récolc de l'immutabilité, dès que deux plantes congénères présentent quelques diflférences saisissables, elle admet qu'elle a sous les yeux deux espèces qui dès l'origine ont toujours été radicalement distinctes. M. Jordan, de Lyon, considère toutes nos variétés d'arbres fruitiers, tous nos poiriers (les pépiniéristes en comptent jusqu'à trois cents), par exemple, comme des espèces distinctes et invariables. M. Decaisne a montré, au contraire, quelles transformations rapides la culture fait éprouver aux poiriers,

« A quelque hypothèse qu'on se rattache, dit-il avec raison, relativement à la nature de l'espèce, il faut bien reconnaître qu'elle se présente à nous sous des aspects très-divers, tantôt resserrée entre d'étroites limites, nettement caractérisées et ne variant pas sensiblement, mais tantôt aussi prodigieusement large, polymorphe, et pour ainsi dire divisible à l'infini. Quoi qu'en disent donc les partisans de l'immutabilité, les espèces, dans le règne végétal, sont douées d'une grande flexibilité, et ce n'est pas une vaine hypothèse que celle qui rattache à un même type spécifique des races et des variétés quelquefois très-différentes d'aspect, mais ayant la même organisation morphologique et capables de s'allier les unes aux autres par croisement, comme membres d'une môme famille Je sais bien qu'il y aura toujours des cas douteux, môme après l'épreuve du croisement fertile dans toute la série des générations possibles; mais ce n'est pas une raison

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pour séparer comme autant d'entités primordialement distinctes, ce que tant de faits et d'analogies nous montrent comme pouvant procéder par voie d'évolution d'un seul et d'un premier type spécifique. Transportons l'une quelconque de nos rac3s de poiriers dans toutes les régions du globe; partout oii elle pourra vivre, elle tendra à se mettre en harmonie avec les milieux, et l'on peut être assuré qu'au bout de quelques générations elle aura cionné naissance à de nombreuses et nouvelles variétés. Ce fait, qui s'est réalisé sous les yeux de l'homme pour toutes les plantes économiques très-répandues dans le monde, donne la clef de ces espèces polymorphes si embarrassantes pour les classificateurs, et qui ne sont devenues telles que parce que la nature les a elle-même disséminées sur une immense étendue de pays. »

Si les espèces ont tant de propension à se différencier, à se subdiviser en variétés, celles-ci à leur tour, une fois en parfaite harmonie avec leur milieu, tendent à devenir des espèces. La force créatrice passe entre les mailles de nos classifications.

Il n'est pas étonnant que les botanistes aient accueilli avec complaisance les idées de M. Charles Darwin sur la filiation des formes organiques. Voici comment s'exprime à ce sujet le docteur Hooker, le savant directeur des jardins botaniques de Kew, dans son Introduction à la description de la Flore australienne : « Les relations mutuelles des plantes de chaque grande province botanique, et en fait du monde entier, sont exactement ce qu'elles seraient si la varia-

lion avait continué pendant des périodes indéfinies à s'opérer de la façon dont nous la voyons agir pendant un nombre délimité de siècles, de façon à donner graduellement naissance aux formes les plus diver* gentes. » M. de GandoUe, une autre autorité en ces matières, a, dans un travail récent sur Tespèce^ parlé avec beaucoup de faveur des théories de M. Darwin, sans les admettre toutefois dans leur entier. Un des passages de cette étude renferme une attaque trèsrésolue contre les partisans des créations directes. (( La probabilité de la théorie de l'évolution devrait frapper surtout les hommes qui ne croient pas à la génération spontanée et ceux qui répugnent à l'idée d'une force créatrice, aveugle ou capricieuse, ayant donné aux mammifères du sexe masculin des mamelles rudimentaires inutiles^ à quelques oiseaux des ailes qui ne peuvent servir à voler, à l'abeille un dard qui la fait mourir, si elle l'emploie pour sa défense, au pavot et à plusieurs campanules dont la capsule est dressée, uqe déhiscence de cette capsule vers le sôm* met qui rend sa dissémination difficile, aux graines stériles de beaucoup de composées une aigrette, et aux graines fertiles point d'aigrette, ou souvent une aigrette qui se sépare de la graine, au lieu de la transporter. Toutes ces singularités, tranchons le mot, ces défauts, répugnent et embarrassent dans la théorie d'une création directe des formes telles que nous les voyons, ou telles qu'on les a vues à l'époque du trias ou du terrain miocène; mais il en est autren^ent dans le système de l'évolution. Ces inutilités ou cas défec^

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tuosités d'organisation seraient pour chaque être un héritage, d'aïeux à qui elles profitaient, dans des con* ditions d'organisat*\on plus ou moins différentes, avec des ennemis différents ou des conditions physiques d'une autre nature. L'héritage est-il devenu inutile ou même nuisible, les espèces s'éteignent. Leur orga* nisation primitive les a fait prospérer autrefois, elle les fait décliner aujourd'hui, et finalement s'éteindre, de même que certaines grandes qualités d'un peuple ou certains avantages naturels qui le faisaient pros* pérer jadis lui deviennent quelquefois inutiles, môme nuisibles, au point de le faire périr. Les anomalies rentrent alors dans une grande loi, et je trouve naturel que des hommes fort éloignés des idées matérialistes, ayant même une tendance prononcée vers d'autres opinions, préfèrent la doctrine de l'évolution et s'at« tachent plus ou moins aux doctrines ou aujc études par lesquelles on s'efforce de la démontrer, )>

La fécondité et la stérilité variables des hybrides et des métis végétaux sont liées h une foule de circonstances fort obscures, dont l'étude, à peine commen* cée, réclame la minutieuse attention des meilleurs observateurs. Dans le règne animal, il n'y a peut-être pas un seul cas authentique d'hybride fécond. Il faut reje-» ter dans la fable pure ces formes ambiguës où l'imagi* nation a associé les traits des espèces les plus différentes : satyres aux pieds de bouc, centaures et centauresses, sphinx accroupis à la tête rêveuse, sirènes et chimères.

Les espaces animales s'enferment en des limites plu»

précises que les espèces végétales. Leur anatomie est bien autrement complexe, leurs caractères sont plus originaux. Les espèces, toutefois, *se morcellent aussi dans le règne animal en variétés ou races ; les effets merveilleux des croisements et d'une habile sélection donnent la preuve que les formes les plus élevées de l'organisation restent encore plastiques, souples, dociles.

Si les espèces organiques se transforment, ce ne peut être que sous trois influences : 1® l'action du milieu physique ; 2" l'action de la population vivante, considérée comme un tout, sur chacune de ses parties ; 3^ l'action profonde et intime de l'élément anatomique mâle sur l'élément femelle.

Lamarck a surtout tenu compte de la première de ces trois influences , tout en ne méconnaissant pas l'iniportance des deux autres ; il exagérait jusqu'à l'absurde le rôle perturbateur du milieu physique sur le monde animé. On est pourtant trop habitué à croire que Lamarck faisait la nature organique esclave de la seule nature inorganique. Il considérait bien le milieu comme le modificateur premier des organes ^ mais il pensait que les aptitudes naissantes se transmettaient par la génération, se développaipnt par l'exercice et finissaient par produire ainsi des caractères organiques complètement nouveaux. « Ce ne sont pas les organes, (îcrivait-il {Philosophie zoologique ^ page 237), c'est-àdire la nature et la forme des parties du corps d'un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières ; ce sont, au contraire, ses habitudes^

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sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient , qui ont^ avec le temps^ constitué la forme de son corps, enfin^ les facultés dont il jouit, » Dans ces quelques lignes est toute la philosophie zoologique de Lamarck ; elle ne diffère point de celle de Darwin (1).

Le grand mérite de Gh. Darwin a été de faire ressortir et de mettre en pleine lumière les actions et réactions qui s'opèrent au sein même de la nature organique. La formule de la vie est : solidarité ; les espèces végétales et animales sont comme autant de peuples ou de tribus qui se partagent et se disputent la terre.

« Nous voyons, dit Darwin, la nature étincelante de beauté, et nous y apercevons en abondance tout ce qui peut servir à nourrir les êtres; mais nous ne voyons pas ou nous oublions que les oiseaux qui chantent paresseusement autour de nous vivent principalement d'insectes ou de graines, et sont ainsi toujours occupés à détruire; nous oublions comment ces chanteurs, leurs œufs ou leurs nids, sont détruits par les oiseaux ou les bêtes de proie; nous ne nous rappelons pas que la nourriture que nous voyons aujourd'hui abondante ne Test pas dans toutes les saisons. Quand on dit que les êtres luttent pour vivre, il faut entendre ce mot dans le sens le plus large et le plus métaphorique, y comprendre la dépendance mutuelle des êtres, et, ce qui est encore plus important, les difficultés qui s'op-

(1) Voyez On the Ongin ofSpecies, par Charles Darwin.

posent à leur propagation. Dans un temps de famine, on peut dire que deux carnassiers sont en lutte pour obtenir de quoi soutenir leur existence; on peut dire aussi que la plante jetée sur la marge du désert Jutte pour vivre contre la sécheresse. Un arbuste qui donne annuellement un millier de graines, lutte en réalité contre les plantes de la môme espèce ou d'espèce différente qui déjà couvrent le sol. »

Le monde animé est une bataille sans frein, sans merci, sans trêve. Celui qui a le plus mince avantage triomphe de ses voisins, et tout caractère nouveau qui peut servir d*arme et constituer un avantage, se perpétue par cela seul que ceux auxquels il est transmis font disparaître autour d'eux ceux qui n'en reçoivent point l'héritage. Il s'opère ainsi, par le combat môme des races, une sélection naturelle analogue à la sélec^ tion artificielle des éleveurs. Mais tandis que ces derniers n'agissent qu'au hasard, sur des caractères équivoques, et dans un laps de temps borné, la nature va jusqu'au fond môme des organismes ; les siècles, les âges travaillent pour elle. L'homme ne peut altérer que quelques contours dans le tableau du monde; la force créatrice, par des métamorphoses graduelles, renouvelle entièrement la population terrestre.

L'ensemble des phénomènes que Darwin résume heureusement sous le nom de sélection naturelle, joue assurément un rôle considérable, décisif en quelque sorte, sur les transformations de la nature vivante. Dire que l'animal, que la plante, subissent sans cesse l'empreinte du milieu extérieur, n'est pas dire assez, si

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par oe milieu on n'entend qu'un cadre purement physique et si on ne lo remplit d'une multitude de forces vivantes.

J'ai dit pourtant qu'outre le milieu purement physique, outre ce qu'on pourrait nommer le milieu orga-nique, il y a lieu de chercher encore une troisième influence perturbatrice qui sans cesse tend à modifier l'espèce ; c'est la variabilité des éléments anatomiques dans l'individu. C'est à cette cause intime, cachée, pro» fonde, qu'il faut descendre en dernière analyse pour se rendre un compte satisfaisant de tant de mutations et de métamorphoses,

J^a théorie entière de Darwin, qui donne une si ma^^ jestueuse et si dramatique unité h l'histoire de la créa^ tion, repose entièrement sur ce fait que les variétés dq structure individuelle sont transmissibles par voie d'héredite; cela admis, tout s'enchaîne; un caractère quel» conque s'accentue dans un individu, est par lui transmis à d'autres, et devient enfin le signe d'une variété favorisée et plus tard d'une espèce, Mais pourquoi des caractères particuliers se produiraient-iU chez certains individus? La théorie ne l'explique pas, elleattend les variations du hasard, d'un accident, On voit bien comment une perturbation primordiale est suivie de perturbations nouvelles, qui $e lient, se déroulent, s'étendent; mais d'où vient la perturbation priraor" diale? Est-ce le pur hasard qui trace ces traits, qui de l'individu seront transmis à l'espèce? Est-ce une fantaisie déréglée qui fait un triage parmi les caractères individuels, et n'accorde aux uns qu'une heure, tandis

i2^ LES PROBLÈMES DE LA VIE.

qu'elle donne aux autres Ta venir? Pourquoi certains traits personnels sont ils transmissibles^ tandis que les autres sont dinutiles accidents ?

Il serait malaisé de répondre à ces'questions ; en lisant, toutefois^ dans le^ ouvrages paléontologiques, des fragments, si écourlés qu'ils soient, de l'histoire du monde organique, on se convainc que l'anarchie n'y règne point. Le changement des formes organiques s'opère par une lente sélection ; mais la loi de cette variation se lie à la loi de variation des individus mômes et de leurs éléments anatomiques.

Au sein d'une môme espèce, tous les individus ne peuvent se ressembler, parce que Tindividu isolé n'est pas toujours identique avec lui-même; dans chaque tissu, chaque fibre, chaque cellule, je trouve une cause de variation. La nature les multiplie encore et grandit presque démesurément les chances perturbatrices en créant les sexes. Le type de l'espèce est une image double. L'homme^ ce n'est pas Adam, c'est Adam et Eve. Les variations de l'élément qui féconde et de l'élément qui est fécondé peuvent s'ajouter, que dis-je, se multiplier. Il ne faut point s'étonner qu'il n'y ait point deux feuilles semblables dans une forêt, ni deux individus dans une foule.

La variété est le propre même de la vie. Gomment naître, mourir, sans changer? L'élément anatomique a son histoire, il naît, vit et meurt : ce n'e^^t point un composé stable, fixe, comme le cristal; c'est un petit monde aussi complexe que le système solaire, où s'opèrent des rotations, des girations aussi étranges que celles de l'an-

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neau de Saturne ou de la Lune. Faut-il croire que Taction réciproque des éléments mâle et femelle tende à faire retomberles individus dans une sorte de moyenne, à effacer, à atténuer ce qu'il y a d'excessif chez Tun des parents? Sans aucun doute, cet effet peut se produire, mais si un même caractère est saillant chez les deux parents, n'y a-t-il pas chance qu'il le soit encore davantage chez l'être nouveau? Les forces peuvent s'ajouter comme elles peuvent se retrancher. Il ne faut point d'ailleurs envisager seulement la figure purement extérieure des êtres, ces traits que révèle l'examen le plus superficiel ; les êtres se transforment aussi dans leur structure intime ; c'est à bon droit que nous di-sons de nos enfants qu'ils sont la chair de notre chair et le sang de notre sang.

La variation de l'élément anatomique entraîne celle des individus, la variation des individus celle de l'espèce, la variation de l'espèce celle des genres, et ainsi de suite. Il y a dans toutes les parties du monde organique une tendance à la différentiation; et une ligne droite qui va d'un infini à l'autre ne saurait en être l'image symbolique ; il rappelle plutôt ces arbres généalogiques, oh de chaque branche sortent des branches nouvelles; les rameaux surgissent en tous sens, et continuellement s'écartent.

Les traditions humaines, qui, à vrai dire, ne remontent pas bien haut, prouvent cependant que les traits de la nature vivante ne s'altèrent qu'avec une excessive lenteur; notre esprit, habitué à calculer avec

des jours et des années^ ne peut former aucune oonception du temps qui a été nécessaire à ces transformations radicales dont nous n'apercevons que les résultats. Non-seulement les mots nous manquent pour évaluer la longueur des grandes périodes de Tbistoire géologique, mais la pensée elle^mâme ne peut se familiariser avec ces sortes d'éternités, remplies par le travail incessant de la vie et de la mort. Les images mêmes font défaut, nos comparaisons babituôlles perdent tout sens en face^de ces accumulations de siècles.

gi le temps altère perpétuellement la figure du . monde, on ne peut logiquement fixer de limites aux métamorphoses qu'il opère. On peut se demander pourtant si la vitesse de ces transformations est toujours constante ou si elle a des accélérations périodiques. Il y a une école de géologues qui aiment à se figurer que l'histoire de notre planète n'a jamais été troublée par de grandes convulsions ; les traits de notre vieille terre n'ont jamais, suivant eux, été tracés avec vio^lence et d'un seul jet; ih en résument l'bistoire en un mot, usure : usure des eaux, usure des vents, usure des glaces, usure chimique. Ils ne croient point au surgissement violent et colère des montagnes, ce ne sont que des plis de l'étoffe terrestre, lentement, graduellement froissée et gonflée. Sur cette terre toujours au repos, ou qui jamais n'a été troublée d'autre façon qu'elle l'est encore aujourd'hui parles trombes, les tremblements de terre, les lents mouvements de terrain, le monde végétal et animal, main-

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tenu daqs une sorte d'équilibre stable, oc peut se transformer lui -môme qu'avec une lenteur ex-^ trême (i).

Si Ton admet, au contraire, que de distance en dis* tance U surface de la terre, ou du moins une vaste partie de cette surface ait été bouleversée par quelque grande catastrophe géologique, on peut imaginer de nouvelles causes perturbatrices agissant dans le monde animal» des populations entières détruites ou disper^ sées, des migrations en tous sens, des espèces jetées dans des stations nouvelles, des rapprochements inat«tendus, la vie jetée hors de ses sentiers familiers et faisant aveo angoisse et curiosité des efforts nouveaux. Partout les confuses traditions des peuples remontent jusqu'à des déluges ; la mort ne frappe pas toujours les êtres vivants un à un, silencieuse et traîtresse. Il est des heures od elle fauche à grands coups, où elle ap* pelle à son aide les forces les plus irrésistibles de la nature, les feux souterrains de la terre, leur irrésistible pression qui tord en montagnes sa frôle enveloppe, les mers portées d'un corps hors de leur lit et versées sur les continents.

L'homme voudrait en vain se persuader que sa demeure est un séjour de paix et de stabilité : il n'est pas de jour où, sur quelque point, la terre ne soit ébranr lée par quelque tremblement. Que de merveilleux ouvrages la nature iconoclaste n'a-t-elle point renversés en Grèce^ en Asie Mineure et dans le sud de l'Italie !

(1) Voyez Principles ofGeology, par Sir Ch. lyell.

Mais que sont les mouvements légers qui agitent aujourd'hui répiderme terrestre, comparés à ceux qui ont mis en place les sommets des Andes, des Alpes ou de THimalaya!

La géologie fait, je le crois, fausse route quand elle cherche à supprimer dans Thistoire de notre planète toute révolution violente. A force de regarder la nature dans ses menus détails, elle ne l'aperçoit plus dans Tensemble. On fouille les plus minces couches, pour y rechercher les plus chétifs animaux, on n'aperçoit plus les montagnes. L'équilibre de la surface terrestre n'est pas un équilibre stable : il a été à de nombreuses reprises violemment dérangé. Ces grands événements n'ont pu être sans action sur le développement de la vie sur le globe ; elles ont dû être suivies de ce qu'on pourrait nommer des crises créatrices ; la vie a été poussée à des combinaisons, des mariages, des essais nouveaux ; elle a tourné les obstacles ; sa souplesse et sa fertilité merveilleuses ont triomphé de tout, et ses richeses se sont accrues par ce qui avait d'abord semblé devoir la dépouiller. A mesure que la surface de la terre devenait moins uniforme, elle perdait ellemême son uniformité ; elle semait aux latitudes diverses des forêts moins monotones que celles de l'époque carbonifère ; elle divisait mers et terres en grandes provinces, traçait les limites capricieuses de la géographie végétale et animale; elle appelait enfin l'homme sur ce théâtre déjà si achevé, et l'invitait à en faire la conquête.

L'histoire de la vie organique sur le globe se résume

en un mot : variation. Variation d'éléments, d'individus, d'espèces, de genres, de familles. On peut ana* lyser tant bien que mal les forces perturbatrices qui altèrent incessamment la face du monde animé; mais sans doute leur action, liée à celle du temps, se résume en quelque loi qui nous échappe. Il y a un sens caché dans ce drame séculaire où les acteurs se pressent et se succèdent sans eux-mêmes se comprendre. Plus heureux que tous les autres, Fhomme, sans le bien pénétrer complètement, le devine à demi et vaguement l'interprète par cette magique parole; progrès.

Lamarck, qu'on supposes! matérialiste, croyait à une idée créatrice; il plirlait « de la progression qui se montre dans lacomposition de l'organisation», o Cette progression, dit-il, subit çà et là, dans la série générale des animaux, des anomalies opérées par l'influence des circonstances d'habitation et par celle des habitudes contractées. » La vie est comme un grand courant marin, poussé en une certaine direction, les anomalies sont les vagues de la surface qui n'altèrent point cette direction générale. Écoutez encore ces lignes : « Je reconnus que la nature, obligée d'abord d'emprunter des milieux environnants la puissance excitatrice des mouvements vitaux et des actions des animaux imparfaits, sait, en composant de plus en plus l'organisation animale, transporter cette puissance dans l'intérieur même de ces êtres, et qu'à la fin elle parvint à mettre cette même puissance à la disposition de l'individu. » Les instruments mêmes du progrès changent donc euxmêmes et suivent une série ascendante: après le milieu

130 LES phoblèmes de la vie.

extérieur vient le milieu intérieur, puis le système nerveuT, la volonté.

L'idée créatrice, cachée sous tant de formes et d'apparences, saillit çà et là et se trahit en quelque sorte en une foule de phénomènes : je la retrouve dans les organes rudimentaires (les mamelles de l'homme, par exemple); dans l'unité de plan organique, si visible dans les articulés et les vertébrés ; dans les phénomènes de la parthénogenèse; 'dans l'analogie de certaines formes embryonnaires avec les formes adultes des animaux inférieurs; dans l'apparition contîftuelle de nouvelles espèces dans l'histoire géologique; dans la venue tardive des mammifères, dans cette règle invariable que l'espèce disparue, jamais ne revient, ne ressuscite ;. dans la merveilleuse ressemblance de certaîfles espèces paléozoïques avec des embryons actuels, qui appartiennent à la môme classe ou au même ordre. Les forces qui modifient, diversifient, éparpillent la vie, restent les ouvriers de je ne sais quelle esthétique profonde, immuable, éternelle : les phases éphémères du déve»loppement d'un chétif embryon reflètent en quelques moments les changements opérésf pendant des âges lointains et dans le travail d'innombrables générations. L'heure présente est le miroir d'un passé infini. De éoUective, la vie tend à devenir individuelle, d'inconsciente consciente, d'instinctive intelligente. Par un lent efi'ort elle s'élève sans cesse vers Tesprit. L'homme est son œuvre dernière. C'est ce qui fait ' qu'il lui est si difficile de se définir lui-môme. Il embrasse toutes les catégories, etn*est lui-même embrassé

par aucune catégorie supérieure. Il traîne à ses pieds la chaîne du monde entier, et ses mains libres cherchent en vain où s'appuyer dans le vide. Sa royauté lui fait mieux sentir son esclavage. Bête par Tinstinct, par la chair, par son dur égoïsme, par sa naturelle servilité, il est fait homme parle langage, par le raisonnement, par la redoutable faculté qu'il possède de sejuger lui-même, par sa conscience troublée, par Tennui, ce douloureux mal de l'inconnu, du nouveau, du meilleur. Dans la monotone symphonie du monde, sa voix est une disso* nance, une note sans rapport avec l'éternelle mesure du temps. Celui-là n'est pas vraiment homme, qui n'a fait entendre un lamentable appel contre le monde et cotitre lui-même, qui n'a jeté un cri de détresse en sombrant dans la mer sans rivages du doute, qui n'a senti son cœur se gonfler sans raison et ses yeux étonnés se remplir de larmes.L'animalsouffre,maissou£rre* t-il comme nous, sans recevoir de blessure? Fatale sensibilité qui t'émeus pour des maux inconnus I rai* son qui assièges l'impossible, l'inconnu^ l'inabordable ! volonté qui n'es plus guidée par l'instinct, et que suit sans cesse le remords! esprit de justice et de vérité qui construis ton idéal au-dessus des injustices et des erreurs I conscience qui cherches en vain un chemin entre l'égoïsme et l'oubli de toi-même ! faut-il vous bénir? faut-il vous maudire? Qu'ôtes-vous? que voulezvous de moi? Que pouvez vous m'apprendre sur moi-même?

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