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CHAPITRE XI

Depuis que rhomme a ouvert les yeux sur le monde, il se demande avec anxiété quelle est son origine et quelle doit être sa fin. Il a fouillé jusqu'aux plus lointaines distances et jusqu'aux plus minutieux détails la nature au sein de laquelle il est jeté, il en a découvert les plus mystérieux ressorts, les plus magnifiques lois ; mais il ne sait encore quel est son rôle dans ce drame, dont seul pourtant il semble appelé à deviner le sens. Il se connaît et connaît l'univers, mais le spectateur et le spectacle demeurent en face l'un de l'autre comme les deux termes d'une insoluble antinomie. D'où partons-nous? Où allons-nous? Quel degré occupons-nous dans cette échelle d'existences innombrables que le temps élève et abaisse sans cesse? L'homme estil le dernier terme d'une longue série, ou reste-t-il seul, sans points de comparaison, ignorant si sa petitesse est grandeur ou sa grandeur petitesse?

Les réponses n'ont jamais manqué à ces questions, que Tesprit se pose aussitôt qu'il est traversé par les premières lueurs de la raison ; mais que ces réponses sont confuses et contradictoires ! Frappés du caractère tragique de la vie humaine, effrayés de la responsabilité qui pèse sur nos consciences, la plupart des penseurs ont en quelque sorte mis l'homme aux pieds mômes de Dieu ; ils l'ont proclamé roi de la création, mais en traçant entre ses sujets et lui, comme dans certaines cours d'Orient, des barrières infranchissables. Ils l'ont porté sur les hauteurs de la pensée, et lui ont appris à dédaigner tout ce qui n'était pas lui-môme. L'analyse scientifique a de tout temps réagi contre ces nobles entraînements de la philosophie : ih s'est toujours trouvé des hommes qui, bornant leur horizon et leurs espérances , ont étudié notre espèce dans ce qu'elle a d'humble, de matériel, de tangible. Les observateurs ont patiemment démoli la base fragile de tant de grands édifices qui montaient jusqu'aux cieux. Ils ont étudié l'homme ailleurs que dans son âme : ils ont scruté ses besoins physiques, ses fonctions, sa chair, ses maladies ; ils ont découvert ainsi des similitudes, des affinités de plus en plus nombreuses par où notre espèce se rattache au reste de la création animée. La plus grande découverte des sciences modernes, celle en qui se résument presque toutes les autres, c'est l'unité du plan organique de la nature. Dans ce vaste tableau, on ne peut refuser une place à l'homme : il la prend de plein droit, et ce serait faire violence aux faits les mieux constatés que de l'en ex-

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dure, a II est dangereux, écrivait Pascal dans ses Pensées^ de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer Tun et l'autre, mais il est très-avantageux de lui représenter Tun et Tautre. »

La question des origines de l'espèce humaine telle que la science la pose et la discute aujourd'hui est une de celles qui font le mieux ressortir la justesse du mot de Pascal. C'est ici que notre grandeur et notre faiblesse se montrent avec le plus d'évidence. Dans le domaine un peu confus des recherches entreprises sur cette question se rencontrent plusieurs sciences particulières, la géologie, la physiologie, la zoologie, la philologie elle-même. Elles s'y donnent la main pour faire alliance contre des doctrmes demeurées longtemps à l'abri de toute contradiction, ou pour mieux dire reléguées en dehors de toute discussion* La science moderne ne se contente pas de renverser les bases, bien fragiles, il faut l'avouer, des chronologies classiques et de faire remonter la naissance de l'homme à un terme si éloigné, que notre histoire écrite apparaît comme un moment fugitif dans une incalculable série de siècles ; elle va plus loin, elle prétend nous arracher nos titres de noblesse, et nous cherche les plus étranges parehtés; Elle relègue parmi les mythes, les chimères, la tradition d'un homme primitif, brillant de jeunesse et de beauté, errant.dans les jardins de l'Eden, avec son innocente compagne, au milieu d'une cour familière

d'animaux, pour nous montrer sur des rivages glacés je ne sais quel être abject, plus hideux que rAustralion, plus sauvage que le Patagon, une brute féroce luttant avec de simples pierres taillées en biseau contre les animaux auxquels il dispute sa misérable existence.

La vérité est souveraine, et jamais il ne n'est per^ mis de voiler son image. Il y a pourtant, qui ne le comprend ? des âmes délicates que certaines vérités épouvantent ou révoltent, comme il y a des hommes incapables de demeurer dans le cabinet d'un anatomiste^ au milieu des irritantes fumées de Tesprit^de* vin, alourdies par les fétides vapeurs du sang. Qui songerait pourtant aujourd'hui, comme on le faisait jadis, à interdire aux savants la dissection des cadavres ? Quelle colère puérile irait briser dans les collections tous ces bocaux où, dans un liquide jauni, se balancent les gluants embryons, les monstres étranges^ les fœtus livides, les organes de tout genre, mis à nu par un scalpel habile ? Qui n'est prêt à profiter des importantes leçons qu'on a su tirer de ces études longtemps regardées comme une impiété et une profanation? Il faut bien qu'on permette aussi à la géologie de rechercher dans les restes du passé les traces de l'homme primitif, à la zoologie de ressaisir les fils épars qui rattachent notre espèce à la faune terrestre. Quelle que soit notre origine, nos devoirs restent les mômes : si notre berceau, comme celui du Christ, a été dans une étable, notre royaume actuel n'en est pas moins assez vaste, assez beau; nous rachetons par la grandeur de notre pensée^ par la faculté de concevoir l'infini, toutes les

misères de notre existence matérielle. Les comparaisons entre Thomme et les bêtes n'inspiraient point au ferme esprit de Bossuet des craintes efféminées : « Dieu, s'écriait-il dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , sous les mêmes apparences a pu cacher divers trésors », pour faire comprendre que, si les organes sont communs à l'homme et à la brute, on en peut conclure que Tintelligence n'est pas seulement attachée aux organes.

Le problème de l'antiquité de l'espèce humaine ne se définit pas de la même manière pour l'archéologue et pour le géologue. Le premier a une chronologie rigoureuse , mais bornée par nos connaissances historiques : tout ce qui recule au delà des premières civilisations ouvertes à ses recherches se confond pour lui dans la plus haute antiquité. Le géologue mesure le temps autrement que par des années : qu'on lui montre un débris de l'industrie humaine, il lui importe assez peu que ce fragment ait dix mille, vingt mille ou cent mille ans de date ; il veut savoir si on l'a extrait d'un terrain antérieur à ceux que déposent actuellement nos mers, nos lacs et nos fleuves, et renfermant les débris d'espèces animales aujourd'hui éteintes.L'archéologue, en un mot, cherche l'homme ancien, le géologue l'homme fossile. On peut donc démontrer l'antiquité absolue, chronologique de notre espèce, sans prouver son antiquité géologique.

Les dépôts les plus superficiels que nous rencontrons à la surface de nos continents se divisent en dépôts modernes et en depuis diluviens» Les premiers compren-

nent toutes les alluvions inférieures au niveau des plus hautes inondations : tout ce qui dépasse ce niveau est diluvien; de vastes terrasses s'étendent dans toutes les vallées à des hauteurs que les eaux ne peuvent plus atteindre. La vallée du Rhin, entre Bâle et Strasbourg, peut être citée comme un exemple de la différence qui sépare le terrain diluvien des alluvions actuelles. Ces dernières forment une lisière plus ou moins étroite sur les bords du fleuve; mais la grande vallée creusée parles eaux diluviennes s*étend jusqu'aux falaises parallèles des Vosges et de la forêt Noire. Que des restes humains se rencontrent dans les alluvions actuelles du Rhin, qui s'en étonnerait? Mais qu'on en trouve dans lès fertiles limons de la plaine, et l'on aura mis la main sur l'homme fossile.

Le problème dans ces termes est, nous l'espérons, assez nettement défini, bien que sur Torigine même du terrain que j'ai nommé diluvien les géologues soient bien loin d'être d'accord. Suivant les uns, les dépôts diluviens ont été charriés par les eaux au moment même où nos vallées ont été creusées; des masses boueuses, entraînant des blocs de toute grandeur, ont été déversées dans les grands sillons terrestres, en abandonnant des sédiments de plus en plus fins à mesure qu'ils se rapprochaient des embouchures. Les partisans des cames actuelles, refusant d'admettre que la terre ait subi de semblables cataclysmes, sont obligés d'avoir recours à d'autres hypothèses pour expliquer la présence dans les vallées de tant de matériaux erratiques, venus quelquefois de montagnes très-éloignées.

Ils supposent toutes les montagnes, môme les moins élevées^ couvertes de vastes glaciers, font descendre ceux-ci jusque dans les rameaux inférieurs de nos vallées, ou promènent sur les terres submergées des radeaux de glaces flottantes chargés de pierres de toute grandeur. Ce n'est pas ici le lieu d'examiper la valeur relative de ces théories. Si Torigine et la classification du terrain diluvien demeurent incertaines, il se définit au moins assez nettement par ses caractères extérieurs en même temps que par les débris fossiles qu'il ren^ ferme.

Il importe d'ajouter que l'on rattache aussi au terraia diluvien les dépôts qui ont rempli certaines cavernes élevées, actuellement placées hors de Taccàs des eaux fluviatiles ou marines. C'est dans ces grottes ossifères qu'on a cru d'abord découvrir l'homme fossile; depuis bien longtemps, on a recueilli sur divers points de l'Europe des ossements ou des ouvrages humains awo« ciés dans le rouge limon des cavernes h des restes d'hyènes, d'ours, d'éléphants, de rhinocéros, appartenant à des espèces aujourd'hui disparues; mais les observations faites dans les cavernes ont toujours été mises en suspicion. L'homme y a souvent cherché un lieu de retraite et de sépulture : les grottes soQt traversées par des eaux sorties des fissures qui communiquent avec le sommet des plateaux, et pendant les grandes pluies des débris de toute sorte peuvent y être entraînes. Les inductions tirées de la présence simultanée des restes humains et des espèces d'ani^ maux éteintes dans le sol des cavernes ont toutefois

repris une grande importance depuis la découverte des silex taillés de main d'homme dans les graviers de la vallée de la Somme , en France, et de nouvelles recherches ont ramené Tattention sur les grottes ossi^ fores.

Ces préliminaires posés , il faut chercher les traces les plus effacées de l'homme en sortant des temps historiques et en s'enfonçant dans un passé de plus en plus lointain, Pour retrouver Thomme primitif, la géologie ne nous conduit pas sur les plateaux de TAsie centrale, dans cette région que la philologie a quelquefois nommée l'ombilic du monde, et dont elle ne parle qu'avec une sorte de religieuse vénération, car elle en fait descendre les deux grandes races iranienne et sémitique qui ont marché en tête de la civilisation et ont fourni à la pensée humaine les idées qui sont ses vrais titres de noblesse. Il y a lieu de croire qu'une exploration des hautes vallées de l'Iran, entreprise non pas au point de vue archéologique, mais au point de vue géologique, fournirait des résultats précieux et peut-être très4nattendus; mais jusqu'à présentrhomme antéhistorique n'a été trouvé que dans le Danemark^ en Suisse, en Angleterre, dans les plaines du nord de l'Ai» lemagne, en France, dans une zone en résumé plutôt septentrionale que méridionalet

Avant la domination romaine , les vastes plaines du nord de TEurope, encore recouvertes par d'épaisses forêts, nourrissaient déjà une population à laquelle Tusage du bronze n'était pas inconnu, et qui était en conséquence arrivée à un état de civilisation relative-

ment assez avnnfté, car le bronze est un alliage de cuivre et d*étain, et ces métaux ne sont extraits de leurs minerais qu'avec quelque difficulté. Cette civilisation grossière était assez uniformément répandue depuis la Scandinavie jusqu'aux Alpes et môme dans le vaste bassin du Danube. On en a trouvé les monuments dans les tourbes duDanemark; ils s'y rencontrent au-dessous descouches superficielles qui contiennent les débris de l'âge de fer. Des épées et des boucliers de bronze ont été retirés des couches plus profondes et sont conservés aujourd'hui au musée de Copenhague. On a recueilli môme les moules qui servaient à couler ce métal, avec des poteries où se révèle déjà quelque recherche du style et de l'ornementation.

Pour trouver d'autres vestiges nombreux de l'âge de bronze, il faut explorer ce qu'on a nommé les habitations lacustres des lacs de la Suisse. C'est en 1854 qu'on signala pour la première fois, à Meilen, sur le lac de Zurich, d'anciens pilotis autour desquels gisaient des ustensiles divers de bronze et de pierre. Pendant les hivers de 1858 et 1859, les eaux de ce lac étant restées très-basses, on rechercha avec beaucoup de soin les objets disséminés autour des vieux pilotis. Ces découvertes se multiplièrent tellement, qu'on fut forcé d'en conclure que des peuplades ou des familles amphibies s'étaient jadis bâti des cabanes sur des pieux, à une petite distance du rivage, soit pour s'isoler et se défendre contre leurs ennemis, soit pour éviter l'attaque des bêtes sauvages répandues en grand nombre au pied des Alpes.

Comme les lacs du versant suisse des Alpes, ceux du versant italien ont conservé des traces de ces habitations anciennes. M. Gastaldi a publié récemment à Turin un beau travail sur les stations lacustres du nord de ritalie. C'est sans doute des Étrusques que les habitants des lacs alpins avaient appris l'art de fondre le bronze et de faire de la poterie non vernissée; c'est en effet à la période dite de bronze que se rapportent la plupart de ces établissements. Il en est très-peu où Ton ait retrouvé des armes ou des ornements en fer, et les habitudes amphibies des populations anciennes des Alpes ne paraissent pas avoir survécu longtemps à l'introduction de ce métal.

Pendant l'âge de bronze, de petits villages étaient semés à fleur d'eau sur tous les lacs : on en a retrouvé douze sur le lac de Neufchâtel, vingt sur le lac de Genève, dix sur le lac de Bienne. Les ornements découverts dans ces stations depuis si longtemps abandonnées ne diffèrent pas de ceux qui ont été enfouis dans les tourbes du Danemark; ce sont les monuments d'une civilisation très-grossière et très-uniforme répandue dans presque toute l'Europe.

Si nous faisons un pas de plus dans le passé, nous arrivons à la période dite de pierre, pendant laquelle les hommes ne connaissaient pas encore l'usage des métaux. Tout donne à penser que l'enfance de notre espèce a été d'une extrême longueur : on a dédoublé la période de pierre en deux âges, le plus récent ou celui de la pierre polie^ le plus ancien ou celui de la pierre ébauchée ou simplement taillée. Durant la der-

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nièrc de ces deux époques, les peuplades de la Suisse coDtruisaient déjà des cabanes sur les lacs alpins; près de Berne, les babitanls du petit lac deMoosseedorf avaient des instruments en pierre, en corde et en os. Ils polissaient des haches et des coins en sileic et en jade, et possédaient de l'ambre, qui sans doute leur était apporté des bords de la mer Baltique. A Wangen, sur le lac de Constance, était un village d'au moins mille habitants, bâti sur plus de quarante mille pilotis; on y employait des armes et des ustensiles en serpentine, en diorite et en quartz ; on savait feutrer grossièrement le chanvre, on cultivait jusqu'à trois céréales, et l'on avait déjà réduit à la domesticité le chien, le bœuf, le mouton et la chèvre.

Autour des pilotis de l'âge de pierre reste une in^ nombrable quantité d'ossements qui ont servi à en reconstituer la faune. Le professeur Rûtimeyer, de Bâle, s'est acquitté, en 1862, de cette tâche avec un soin digne des plus grands éloges. 11 a montré que la faune de l'âge de pierre ne différait pas de celle que plus tard Jules César trouva dans la Gaule; avec vingthuit espèces de mammifères aujourd'hui encore répandus dans nos latitudes, elle comprenait le bœuf sauvage {Bos primigenius\ cet animal que César dépeint comme si agile, si farouche et d'une taille si colossale, l'aurochs, qu'un caprice des empereurs de Russie conserve encore dans les vastes forêts lithuaniennes, et l'élan, qui a émigré vers des latitudes polaires. Le^euple qui habitait la Suisse pendant l'âge de pierre avait déjà, je l'ai dit, plusieurs animaux

domestiques, le bœuf, la chèvre, le mouton et le chien; bien qu'adonné à certaines occupations agricoles, il vivait principalement de chasse, et le renard paraît avoir été un de ses gibiers favoris. En revanche, on trouve peu de restes de lièvres autour de ses habitations; cet animal était peut-être dès lors protégé par une superstition que César trouva encore vivante parmi les habitants de la Grande-Bretagne. Les os des ours, des cerfs, du bœuf sauvage, du chevreuil, du chamois, recueillis autour des anciens pilotis, sont tous brisés; les chasseurs en suçaient sans doute la moelle, et Ton se demande avec surprise comment, seuls ou avec des chiens de petite taille, à pied, car le cheval ne fut apprivoisé que pendant la période de bronze, armés de simples pierres, ils pouvaient venir â bout d'animaux aussi redoutables ou aussi agiles.

L'âge de la pierre polie a également laissé une trace dans les tourbes du Danemark. Des tribus de pêcheurs vivaient sur les côtes de la Baltique, et rejetaient les coquilles des mollusques qui leur servaient de nourriture sur des tas que le temps a respectés [kjbkkenmoddtngs). Dans quelques-unes de ces accumulations, qui ont de trois à dix pieds de hauteur et quî couvrent parfois des espaces immenses, on a trouvé des couteaux et des coins de silex. Le bœuf sauvage parcourait les plaines danoises comme les régions alpines; le castor y vivait encore avec le pingouin, maintenant disparu de l'Europe et relégué au Groenland ; le phoque venait aussi s'ébattre sur»ces Côtes^ qu'il a depuis longtemps abandonnées. Les naturels

ià^ LES PROBLÈMES DE LA VIE.

de cette triste région étaient plus barbares que ceux des latitudes plus méridionales, car ils n'avaient d'autre animal domestique qu'un petit chien. A en juger par la forme des crânes humains trouvés dans les tourbes et près des tas de coquilles, la race qui habibitait alors les rivages de la Baltique était petite; par Ja rondeur dé la tête, les arcades sourcilières proéminentes, elle rappelle tout à fait les Lapons d'aujourd'hui.

La nuit des âges barbares régnait d'un bouta l'autre de l'Europe pendant l'époque de la pierre polie; mais cette nuit devient bien plus épaisse quand on pénètre dans l'âge antérieur durant lequel l'homme ne donnait encore à aucun de ses ouvrages une forme achevée, et n'avait d'autres instruments que des silex grossièrement taillés, des esquilles tranchantes et ébréchées. Il faut se séparer ici de l'archéologie et prendre la géologie pour guide. Elle nous amène au milieu d'une faune bien différente de celle des âges qui ont suivi; elle nous montre deux espèces de rhinocéros se baignant dans les fleuves de la France et de l'Angleterre, des troupeaux d'éléphants errant dans nos latitudes avec le bœuf sauvage, avec des cerfs et des chevaux d'espèce aujourd'hui inconnue; elle pénètre dans les cavernes, et y découvre des tigres, des hyènes, des ours différents de ceux qui vivent aujourd'hui : nous entrons dans le monde qu'on est convenu de nommer antédiluvien.

Dans cette période, si obscure et si éloignée qu'elle soit, la paléontologie a pourtant cherché à tracer

GëNÈSË D£ L'HOMME. — SA PLAGE GÉOLOGIQUE. 145

quelques limites chronologiques. Un savant français, M. Lartet, considéré aujourd'hui à bon droit dans notre pays comme la première autorité en matière d'anatomie comparée, y distingue quatre ères différentes. Pendant celle qui se rapproche le plus de nous, Taurochs lithuanien vivait encore en France; M. Lartet en a signalé des restes trouvés dans la caverne de Massât (département de TAriége), avec des flèches, une sorte d'épingle grossière faite d'un os d'oiseau, une corne de cerf sur laquelle une main inhabile a gravé une tête d'ours. Au pied des Pyrénées, M. Lartet a trouvé à Aurignac (département de la Haute- Garonne) une sépulture d'hommes primitifs : une dalle de pierre, cachée par des éboulis, servait de porte à une chambre ouverte dans le roc, où Ton trouva entassés dix-sept squelettes humains. Malheu* reusement ces restes précieux ont été perdus pour la science : on les a déposés au cimetière d'Aurignac, et M. Lartet n'a pas été assez heureux pour les retrouver. Il a fait des fouilles dans la grotte, et devant la porte il a trouvé une couche assez épaisse de cendre et de charbon avec beaucoup d'ossements et une centaine d'objets en silex. Parmi les ossements, le savant anatomistc a reconnu ceux de neuf animaux carnivores et de dix herbivores, chiens, hyènes, éléphants, rhinocéros, cheval, cerf^ aurochs> etc. On peut croire j avec M. Lartet, que les dix-sept morts avaient été déposés au fond de l'étroite caverne dans la posture d^hommes assis, qu'un repas funéraire avait eu lieu en leur honneur devant la porte, et que plus tard

des hyènes étaient venues ronger les restes du repas.

A une époque antérieure à Tère de Taurochs, le renne habitait encore nos latitudes; ses ossements ont été retrouvés en abondance dans la grotte de Savigné, près Civray (département de la Vienne). Mille bois de cet animal ont été recueillis par le colonel Wood dans une caverne nommée Bosco's Den (la retraite de Bosco), dans le sud du pays de Galles (Glamorganshire). Près de Torquay, dans le Devonshire, un géologue anglais, le docteur Falconer, a également trouvé le renne dans la célèbre grotte de Brixham, très-riche en silex taillés de main d'homme.

Les deux ères de Taurochs et du renne forment en quelque sorte une transition entre les deux âges de pierre : c'est dans les graviers stratifiés de la vallée de la Somme qu'on a trouvé les restes les plus nombreux de la période de la pierre ébauchée. Cette découverte est due à M. Boucher de Perthes. Dès 1847, dans un ouvrage intitulé Antiquités antédiluviennes^ M. de Perthes décrivit de nombreux silex recueillis aux environs d'Amiens et d'Abbeville, et diflférant des haches celtiques en ce qu'ils n'ont reçu qu'une taille grossière et ne sont point polis.

Depuis cette époque, divers explorateurs ont démontré que la France n'a pas le privilège des haches antédiluviennes. On s'est mis partout en campagne. Citerai-je tous les endroits où l'on a trouvé des armes primitives : la vallée de la Lark dans le Suffolk , la vallée de l'Ouse dans le Bedfordshire, le Kent, le Surrey, le Middlescx? Il ne faudrait point décourager le

zèle qui s'attache à la recherche de ces précieux débris; toutefois un grand nombre n'ont été recueillis que dans des dépôts tout à fait superficiels. Pour établir la contemporanéité de Thomme avec les mammifères éteints, il faut que les restes de son art primitif puissent être trouvés m sîtu^ mêlés aux ossements de ces animaux, dans un terrain vierge. La multiplicité des silex taillés trouvés en dehors de semblables gisements serait bien plus propre à infirmer qu'à fortifier les inductions fondées sur la première découverte de ces instruments.

Les plus sceptiques admettent aujourd'hui que les silex recueillis en si grand nombre par M. Boucher de Perthes doivent leur forme et leur tranchant à une main humaine : les ouvriers ont fait eux-mêmes un grand nombre de ces langues de chat pour les vendre aux géologues ; mais les silex authentiques ont, comme les vieilles médailles, la patine du temps. Néanmoins, tout en reconnaissant la vraie nature de ces silex, que ne regte-t-il pas à dire pour en contester l'ancienneté géologique?

Certains géologues nient que les silex taillés se trouvent dans un terrain diluvien vierge, et considèrent ces dépôts superficiels d'où on les extrait comme remaniés par les eaux. M. Élie de Beaumont les range dans ce qu'il nomme les dépôts meubles sur des pentes, qui, sur le flanc des vallées, ont été formés par l'action des simples agents atmosphériques. Après le phénomène qui a ouvert les grands sillons de nos vallées, le régime des fleuves n'a pas été immédiate-

ment régularisé. Les eaux n'ont pas été tout de suite resserrées entre des berges étroites; elles ont rempli sans doute une série de grands lacs étages les uns audessus des autres; ces lacs ont plus tard été drainés, tantôt graduellement, tantôt subitement, et Ton peut imaginer ainsi que les premiers dépôts diluviens aient subi des remaniements nombreux et considérables. Je n'étonnerai d'ailleurs aucun géologue en disant que, de tous les terrains, c'est le plus récent, le plus rapproché de nous dont l'histoire demeure cependant la plus obscure (1).

Le peuple primitif qui vivait dans le nord de la France et en Angleterre a laissé ailleurs des traces de son séjour dans un grand nombre de cavernes. Tandis qu'on n'a jamais vu d'ossements humains dans les graviers des vallées, on a été assez heureux pour en découvrir dans les profondeurs qui ont servi d'ossuaire à tant d'animaux. Dès 1828, M. Tournai avait trouvé des os humains, mêlés à ceux d'espèces éteintes, dans la grotte de Bize (département de l'Aude); l'année suivante, M. Ghristol fit une découverte semblable à Gondres, près de Nîmes. Ces explorateurs en conclu-

(1) Je ne parle point de la mâchoire humaine prétendue fossile découverte à Âhbeville. Après beaucoup de bruit, il ne semble rien rester de cette découverte pour la science (voyez sur ce point \si Revue de géologie de MM. Delesse et Laugel, t. III), Je dois ajouter que postérieurement, M. Boucher dePerthesa signalé la découverte d'ossements humains très-nombreux dans le terrain ^aveleux qui contient les silex ébauchés, en même temps que des ossements d'espèces aujourd'hui éteintes. (Comptes rendus de l'Académie^ 13 juillet, 1864.)

rent que rhomme avait été le contemporain du rhinocéros, de l'hyène, de l'ours, et d'autres animaux antédiluviens, aussi bien que du renne et de l'aurochs. Cette opinion, qui pouvait alors passer pour trèshardie, fut combattue par M. Desnoyers, le savant bibliothécaire du Muséum* Suivant lui, les haches et les flèches en silex, les os épointés, les grossières ]^<y^ teries des cavernes françaises ou anglaises, ressem-^ blent tout à fait à ce qu'on trouve sous les tumuli et sous les dolmens des habitants primitifs de la Gaule, de la Grande-Bretagne et de la Germanie. Les ossements humains, dans les cavernes où ils sont réunis à ces objets, ne peuvent donc appartenir à des périodes antédiluviennes, mais à un peuple qui était au même état de civilisation que celui qui construisait les tumuli et les autels de pierre. A cette époque, la distinction n'avait, on le voit, pas encore été établie entre les silex polis et les haches simplement ébauchées.

En 1833, le docteur Schmerling, de Liège, fouilla avec une patience assidue toutes les cavernes des environs de Liège. A Ëngis, il eut la bonne fortune de découvrir plusieurs crânes humains, dont l'un est entier et a pu être conservé dans le musée de l'université; ce spécimen précieux, qui ne dillère pas beaucoup des crânes européens modernes, fut ramassé dans une brèche stalagmiteuse contenant des dents de rhinocéros, de cheval, de renne, et des débris de ruminants fossiles. Dans toutes les cavernes de la vallée de la Meuse, M. Schmerling trouva des armes, des ustensiles en silex et en os. Il n'hésita pas à admettre la

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contemporanéité de Thomme et de la faune antédiluvienne; mais il ne put faire partager à personne son ardente conviction.

Depuis cette époque, on a fait dans les ossuaires des cavernes la découverte d*un squelette humain entier; il a été trouvé en 1857, dans le Neanderthal, près Dusseldorf, par le professeur Fuhlrott. La forme du crâne est si extraordinaire, que les savants allemands réunis à Bonn en 1857 doutèrent d'abord qu'il pût appartenir à un homme, et furent disposés à Tatlribuer à un singe. Cependant le professeur Schaflfhausen a levé à cet égard toutes les incertitudes; il a déclaré que le squelette était celui d'un homme dont le développement cérébral était très-faible, et qui était doué d'une force musculaire très-remarquable. Ces affirmations sont d'accord avec celles de M. Huxley, qui a étudié avec beaucoup de soin le crâne du Neanderthal. On trouverait facilement en Europe, aujourd'hui, des crânes à peu près semblables à celui d'Engis; mais celui des environs de Dusseldorf se rapproche beaucoup des crânes du gorille et du chimpanzé pîir ses énormes arcades sourcilières, par sa faible hauteur verticale et par la forme de la région occipitale. Certains anatomistes seraient disposés à y voir la preuve de l'existence d'une race intermédiaire entre les hommes actuels et les grands singes anthropoïdes; mais l'examen d'une tête unique ne peut, ce semble, servir de base à une théorie de ce genre : il faudrait posséder des séries nombreuses de tètes, suivre les dégradations de forme depuis les belles lignes du type

caucasique jusqu*aiix contours où s'imprime la trace d'une complète bestialité. Les crânes ont leurs monstruosités individuelles; souvent la maladie les altère, certains sauvages les déforment eux-mêmes chez les enfants. Il ne faudrait donc point tirer d'un cas isolé des conclusions trop absolues; néanmoins on ne peut se refuser à considérer le crâne du Neamierthal comme un des monuments les plus précieux des âges passés. Il n'est pas étonnant que le crâne d'Engis se rapproche de la forme caucasique, puisqu'on a trouvé tout auprès des ossements de renne, et que l'ère du renne se rattache d'assez près à la période de la pierre polie. Quant au crâne du Neanderthal, il y a lieu de croire qu'il lui est bien antérieur; mais, comme on ne l'a trouvé associé à aucun reste fossile, son âge demeure encore incertain.

L'étude de la faune des cavernes peut-elle donner i'assuranee que l'homme a vraiment été le contemporain des grands animaux parmi les os desquels se retrouvent, avec ses propres ossements, les débris de sa primitive industrie? Peut-on croire que l'homme ait choisi pour sa demeure les fétides repaires des hyènes, des tigres et des ours? Les dépôts des cavernes n'ont ils jamais été remaniés par les eaux sorties des fissures de leur toit? Ces remaniements n'ontils pu avoir lieu à de très-grandes profondeurs avant le dépôt des stalagmites, qui servent en quelque sorte de linceul aux ossements semés dans les limons? La découverte de l'homme fossile ne repose éh résumé que sur des preuves qui ne sont pas encore universellement

admises; les seuls monuments de l'âge lointain auquel on fait remonter Torigine de notre espèce sont jusqu'ici les crânes d'Engis et du Neanderthal, quelques ossements humains, ces milliers de silex retrouvés dans les vallées et les cavernes, quelques ossements d'animaux façonnés par la main humaine. Le gisement de ces objets est malheureusement tel qu'on n'en peut fixer l'âge géologique avec une sécurité et une précision absolues. L'avenir dissipera sans doute ces incertitudes : qui sait si l'on n'extraira pas quelque jour des restes humains d'un terrain antérieur môme au terrain diluvien? Du temps de Cuvier, on n'avait pas encore rencontré de singes fossiles; on en connaît aujourd'hui onze espèces : deux dans l'Amérique du Sud, trois en Asie, six en Europe. M. Albert Gaudry, dans les fouilles qu'il a fait exécuter à Pikei'mi, en Grèce, y a trouvé jusqu'à vingt têtes de singes. Il a pu reconstituer entièrement le squelette du mésopithèque du Pentélique, et lui donner une place clans cette curieuse faune de l'Attique qu'il a fait connaître au monde savant.

Si l'antiquité géologique de l'homme rencontre encore des incrédules, l'ancienneté absolue de notre espèce devient pourtant de moins en moins contestable. L'espèce humaine nous montre dans son état actuel quelque chose de semblable à ce qu'observe la paléontologie dans le spectacle général de la nature : à côté des formes les plus parfaites se sont conservées les formes les plus rudimentaires, les plus humbles, déjà en existence dès que la vie essaya ses forces à la sur-

face de notre planète. De môme, à côté de tant de grandes civilisations, nous retrouvons éparses des agrégations humaines, retardées dans Tignorance et la grossièreté des premiers âges. Les tribus les plus dégradées ne nous rendent pourtant pas, on peut l'affirmer, l'image de l'homme primitif luttant avec des pierres contre les monstres qui lui disputaient l'empire de la terre : l'imagination seule peut nous ramener à cet âge herculéen et nous montrer l'humanité à peine dégagée encore des puissantes étreintes de l'animalité.

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