CHAPITRE IV
i£ DYNAMISME.
Si ce qui donne la vie n'est ni l'âme, ni un principe différent de Tâme et du corps, que peut-ce être encore? Une force; impossible de chercher plus arrière et plus bas. Qu'est-ce que la vie, sinon un mouvement? et le mouvement ne se peui imaginer sans des forces qui le produisent. « Les corps qui ont vie, disait Descartes, ne sont que de petits ruisseaux qui coulent toujours. » Le tourbillon vital charrie sans cesse des matériaux nouveaux à travers des moules qui pendant quelque temps se conservent.
Des forces, des formes, voilà à quoi se réduit le monde animé comme le monde inorganique ; mais dans le premier^ tout équilibre est un équilibre mobile: les apparences y sont changeantes et couvrent sous leur voile éphémère des changements bien plus rapides encore. Des forces de tout genre s'emprisonnent momentanément dans une sorte de champ clos et s'y livrent une guerre perpétuelle.
L'esthétique ne saisit dans le vaste domaine de la
vie que les formes ; la science moderne y poursuit les forces. Entre les premières et les secondes, il y a des liens mystérieux que Ton ne cherche, que Ton ne soupçonne pas encore. La géométrie de la nature inorganique, si simple, réduite aux lignes droites et aux plans, est à peine comprise ; cpmment aurait- on pu trouver déjà les lois de la ♦géométrie organique, si complexe, si muable? La vie* ne se plaît qu'aux courbes, aux ondulations, aux rondeurs; elle flue, elle s'enferme, s'enroule, et, obéissant à des polarités cachées, semble concentrer et resserrer toujours ses matériaux ; elle n'en laisse fuir que le moins qu'elle peut en angles aigus, en pointes acérées; elle construit des ouvrages si merveilleusement noués et ajustés, que les plus grands génies ont peine à en reproduire sur la toile ou par le marbre les délicates enveloppes.
La science peut du moins pénétrer dans ces merveilleux ouvrages, examiner quels matériaux y sont employés et comment ils y trouvent une place. Le dynamisme considère tous les phénomènes vitaux comme des mouvements : il a pourtant deux manières de les interpréter : 1° ils sont l'effet des forces universelles auxquelles est soumis le monde physique ; 2° ils supposent des forces spéciales et différentes de toutes celles que recèle la nature inorganique.
Je nommerai, pour plus de netteté, lé premier de ces systèmes le dynamisme physico-chimique, le second le dynamisme vital.
Les phénomènes si variés du moiide physique ne sont plus regardés que comme des traiisformationè dé
LE DYNÂMtSMfc. Si
mouvement. J'ai montré dans les ^Problèmes de la nature » de quelle façon là forcé rive répandue dans une masse peut s'y métamorphoser, soit en chaleur, àoit en électHcitéj soit en déplacements atotniques. Rien ne s*en perd ; quand elle ne produit plus de mouvements visibles^ elle accélère ou niUdiflë des ttlbUvements invisibles de nature variée. J'ai fait voiraUssi comment chaque rtlodé particulier du mouvement invisible se traduit en une qmlitéi une propriété physique particulière ; et, comme on peut suppose^ datis l'dtomë, dii daris la molécule ôomplexe, des ordres, des systèmes de mouvement extrêmement divers, il ep faut ebilclure que les fcorps peuvent jouir d'une richesse de propriétés en quelque sorte illimitée.
11 n'y a rieri à priori d'absurde à supposer que la force vive qui dans la matière inorganique produit chaleur, électricité, couleur et le reste, puisse donner naissance, en certains cas, aux Combinaisons plus complexes de la matière organique, et que, ces composés une fois formés, elle leur imprime les mouvements spéciaux que nous surprenons dans l'être vivant. La formation d'un cristal est une création tout comme la formation d'une cellule. Nous ri'àvons aucun droit de poser des limites à la grandeur, à la fécondité, à la puissance de cette énergie que nous savons répandue dans les corps, et dont rien ne saurait être distrait ou perdu.
Ce dont il est peut-être permis de s'ëtônner, c'est que la théorie dynamique de \A vie ait pu être devinée ft une époque où l'Oil était hilbittlé à ft'ôbser*er d'àuttô
mouvement que le mouvement visible des masses et où Ton n'avait surpris encore aucun lien entre la mécanique grossière des déplacements, des translations^ et la mécanique raflSnée des oscillations, des vibrations, des rotations. Comment appliquer une géométrie toute rcctiligne et rigide, en quelque sorte^ à ces composés élastiques, traversés d'actions et de réactions perpétuelles, qui forment les tissus vivants? En vain multipliez-vous les leviers, les points d'appui ; en vain vous composerez et décomposerez les forces dans ce dédale tourbillonnant et confus. On devine instinctivement qu'ici les poids, les masses ne sont pas tout^ et qu'il y a autre chose que de vulgaires ressorts. L'être vivant n'est pas un automate ordinaire.
Mais la métaphysique no saurait devancer la science; et longtemps le dynamisme physique ne fut qu'une sorte d'automatisme. Le génie de Descartes dépassa pourtant cette notion toute grossière. L'histoire de la philosophie charrie des lieux communs dont personne ne prend plus la peine de rechercher l'origine. On entend sans cesse répéter que Descartes regardait l'homme comme un automate : bien loin de se contenter d'une théorie purement mécanique des mouvements vitaux, il avait au contraire, avec une pénétration qui lui fait le plus grand honneur, deviné que tous ces mouvements sont entretenus par la chaleur vitale. Il lui plaît d'exposer sa théorie sur une « statue ou machine qu'il forme exprès le plus semblable possible à l'homme », mais ce n'est point a\ec des poids et des ressorts qu'il met son automate humain en mouve*
ment, ni par Tapplication de forces ordinaires. Écoutez plutôt les dernières lignes de aTHomme» :
«Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil ; la respiration de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur, et de telles autres qualités dans les organes des sens extérieurs; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination; la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire; les mouvements intérieurs des appétits et des passions ; et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent aux sens et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme; je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent tout naturellement en cette machine de la disposition de ces organes, ni plus ni moins que font les mouvements d'une horloge, ou autre automate, de celle de ses contre-poids et des roues ; du forte qu'il ne faut à leur occasion concevoir en elle aucune autre âme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie^ que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur^ et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés (1). »
(1) OEuvref de Descaries publiées par Victor Cousin, t. IV, p. 227.
Traduisons, si vous voulez, cette phrase dans la langue scientifique moderne ; que veut-elle dire, sinon que tous les mouvements vitaux sont une transformation de la chaleur respiratoire; et dans les mouvements vitaux, Dcscartos comprend jusqu'aux impressions, jusqu'au travail de l'imagination, de la mémoire, et des passions. «Parce que nous avons éprouvé dés Tenfance, écrit-il au commencement de son Traité sur la formation du fœtus, que plusieurs des mouvements du corps obéissent à la volonté, qui est une des puissances de l'âme, cela nous a disposés à croire que l'âme est le principe de tout ; à quoi aussi a beaucoup contribué l'ignorance de l'anatomie et des mécaniques; car, ne considérant rien que l'extérieur du corps humain, nous ne nous sommes point imaginé qu'il eût en lui assez d'organes ou de ressorts pour se mouvoir de soi-même en au'tant de diverses façons que nous voyons qu'il se meut; et cette erreur a été confirmée de ce que nous avons jugé que les corps morts avaient les mêmes organes que les vivants, sans qu'il leur manquât rien autre chose que l'âme, et que toutefois il n'y avait en eux aucun mouvement...
«Au lieu que, lorsque nous tâchons à connaître distinctement notre nature, nous pouvons voir que notre âme, en tant qu'elle est une substance distincte du corps, ne nous est connue que par cela seul qu'elle pense, c'est-à-dire qu'elle entend, qu'elle veut, qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient et qu'elle sent, parce que toutes ces fonctions sont des espèces de pensées; et que, puisque les autres fonctions que quelques-uns
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lui attribuent, coname de mouvoir le cœur et les artères, de digérer lie$ viandes dans l'estomac et semblables, qui ne contiennent en elle aucune pensée, ne sont que |des mouvements corporels, et qu'il est plus ordinaire qu'un corps soit mû par un autre corps que non pas qu'il soit mû par une âme, nous avons moins de raison de les attribuer k elle qu'à lui...
» Et encor.e que ces mouvements cessent dans le corps lorsqu'il meurt et que l'âme le quitte, on ne doit pas inférer de là que c'est elle qui les produit, mais seulement que c'est une même cause qui fait que le corps n'est plus propre à les produire et qui fait aussi que l'âme s'absente de lui...
» Et afin qu'on ait d'abord une générale notion de toute la machine que j'ai à décrire, je dirai ici que c'est la chaleur qu'elle a dans le cqeur qui est comme le grand ressort et le principe de tous les mouvements qui sont en elle (1). »
Ces extraits montrent combien peu le dynamisme de Descartes diiïere de celui des physiciens modernes. Dans l'homme-machine de la philosophie cartésienne, la chaleur est la source, la fontainie de vie ; tout est son œuvre exclusive, sauf la pensée, qui reste la fonction propre de l'âme : « Même les mouvements qu'on nomme volontaires^ écrit Pescartes au même endroit, procèdent principalement de la disposition des organes, puisqu'ils ne peuvent être excijLés sans elle, quelque volonté que nous en ayoïis, bien que ce soit l'âme qui
(1) Œuvres de Descartes publiées par Victor Cousin, t. IV, p» A32 et suivantes.
d6 LES PROBLÈMES DE LA VIE.
les détermine. » L*Ame volontaire est contrainte d'emprunter l'aide du moteur vital, moteur tantôt docile et tantôt désobéissant.
Le dynamisme thermique de Descartes était véritablement une intuition du génie : songez qu'il fut formulé avant les découvertes qui ont créé la physique, la chimie, l'anatomie modernes. La métamorphose de la chaleur en une infinie variété de mouvements fut pressentie, devinée, deux siècles avant les expériences qui établissent les lois de la transformation de la chaleur en travail.
Le travail de la vie n'est, aux yeux des dynamistes modernes, qu'une variété du travail universel : la force qui remue les mondes ne difl^ère point, en essence, de celle qui resserre ou dilate les chaînons d'une fibre musculaire. Mais l'analyse scientifique ne s'occupe pas de la force \ elle étudie les forces^ c'est-à-dire les transformations diverses de Ténergie universelle. Dans la variété des mouvements^ elle opère une classification, elle découvre des systèmes particuliers de mouvements, auxquels correspondent autant de propriétés naturelles. Elle assiste à la transformation de ces systèmes de mouvements les uns dans les autres, la chaleur devenant électricité, Télectricité affinité chimique, la vibration moléculaire convertie en déplacement de masses.
En face de l'être vivant, la science peut se demander si les systèmes de mouvements qui s'y opèrent ne sont pas d'un autre ordre que ceux qu'elle a trouvés dans le monde inori^aniquC; ou s'il y faut en ajouter un autre
OU quelques autres, pour rendre compte de tous les phénomènes. Les forces physico-chimiques ordinaires s^y transforment-elles, oui ou non, en quelque force particulière, qui soit le propre de l'organisation? Nul dynamiste n'admettra sans doute aujourd'hui que cette force hypothétique soit soustraite aux lois générales de la transformation des forces; elle n'entre point dans le moule vivant comme un conquérant envahit une province ; elle ne saurait être qu'un allié des forces ordinaires, un auxiliaire : entre elles, toute hiérarchie serait hors de propos, puisqu'elles sortent les unes des autres et rentrent les unes dans les autres. Subordonne-t-on la chaleur à la lumière^ ou la lumière à la chaleur? Qui s'avise de donner le pas • à l'affinité chimique ? la force vitale, s'il y a une force vitale, doit donc se contenter d'aller de pair avec les autres forces.
Le dynamisme physico-chimique croit pouvoir se passer de toute force vitale : il lui suffit, pour expliquer l'admirable mécanisme de l'organisation, des forces ordinaires. C'est cette doctrine qui m'occupera d'abord.
LAUGEL.— PROBL. DE LA VîE.