CHAPITRE VI
Y a-t-il dans l'ôtre vivant des manifestations qui, en dernière analyse, ne puissent pas être réduites à des phénomènes physico-chimiques ? Outre les forces ordinaires connues des physiciens et des chimistes, les physiologistes en trouvent-ils d'autres enjeu dans les organismes animés ? Ceux qui répondent à ces questions par l'affirmative ne prétendent plus pour cela soustraire les forces vitales à la loi générale de la transformation des forces. La vie se lie seulement dans leur pensée à une métamorphose particulière de l'énergie potentielle des substances organiques, la mort à une métamorphose inverse. Quand l'oxyde de carbone, entrant dans le sang, tue en les minéralisant les globules du sang, il n'amène, il n'emporte aucun principe inconnu et mystérieux, il met simplement en jeu des affinités normales. Sitoutefois des mouvements seproduisaient dans le corps vivant qu'on ne pût mettre en
bh LES PROBLÈMES DE LA VIE.
comparaison avec aucun des mouvements que provoque raflSnité, la chaleur, Télectricité, le magnétisme, etc., on serait assurément en droit d'afiirmer que les organismes vivants se prêtent au jeu de forces particulières, issues temporairement des forces physico-chimiques. Deux ordres de phénomènes sont principalement invoqués par ceux qui penchent vers cette opinion, les phénomènes nerveux et les mouvements musculaires. Le dynamisme physico-chimique est contraint de ranger les mouvements nerveux parmi ceux qui dépendent de l'électricité : assimilation d'autant plus naturelle que rélectricité est le moyen d'investigation communément employé pour, étudier le système nerveux. Elle
ne résiste pas cependant h un§ critique un peu s6vère. La force mrveuse^ en donnant co nom à la cause inconnue des mouvements qui se propagent dans les nerfs, ne doit pas ôtre confondue avec rélectrieité, La oon* dition essentielle 4 rétablissement d'un courant éieo» trique, c'est un circuit, un circulm, dans lequel des actions chimiques et physiques puissent »e propager sans trouver en quelque sorte de point d'arrêt. Le ciis cuit électrique n'a pas de fin; le nerf a deux bouts, il plonge d'un cûté dans l'animal, de l'autre dans le monde externe ; c'est un trait d'union. Que les tubes nerveux ou les muscles soient quelquefois traversés de courants, cela n'a rien de surprenant : mais on ne doit point en inférer que toute action nerveuse soit simple-» ment électrique.
Les nerfs sont de mauvais conducteurs de Télectri^ cité, plus mauvais que les muscles^ leur conductibilité
n'est égale qu'4 celle de Teau un peu salée» Quand on réunit par un bon conducteur les surfaces de section d'un nerf avec les surfeces naturelles, on n'obtient que
des traces d'électricité.
Pour les saisir, Dubois-Raymond a dû avoir recours à un appareil d'une extrême délicatesse. Ce savant physiologiste attribue aux nerfs une force éleç(ro* nique^ par quoi il exprime que lorsqu'un courant électrique traverse un tube nerveux sur une certaine étendue, il se répand en dehors du circuit comme par l'etfet d'une tension qui se fait sentir en tous sens,
Les molécules nerveuses jouissant sans doute d'une sorte de solidarité, et leurs mouvements font plutôt penser au magnétisme qu'à l'électricité. Toute agitation moléculaire qui se produit sur une partie d'un nerf se transmet & quelque distance \ les contractions se répandent souvent fort loin, par un effet analogue à la transmission de la force vive dans le phénomène vulgaire du coup de fouet. Est-il permis de comparer le courant électrique, dont la vitesse est si prestigieuse, au courant nerveux , qui, suivant Helmboltas, a seulement une vitesse de trente-deux mètres par seconde?
Certains animaux , il est vrai , la torpille , la raie (comme l'a montré Robin), ont de véritables appareils électriques ; mais là encore l'électricité est plutôt h rétat de tension que de courant. Les nerfs, sous l'influence de la volonté, peuvent ou empêcher ou produire la séparation des deux électricités, En irritant le nerf sécréteur de l'organe qui produit l'électricité, on
provoque aussi la décharge ; ce phénomène bizarre n'est pas encore bien analysé et doit se ramener à certaines combinaisons de mouvements qui restent inconnus.
L'empoisonnement des nerfs ne peut guère se comparer à l'interruption du courant électrique dans un circuit. Dans le cas particulier de Tempoisonnement du nerf moteur par le curare, qui a été si savamment analysé par Claude Bernard, l'action du poison se localise à l'extrémité musculaire de ce nerf: action si fugace, si étrange, que dans l'empoisonnement d'une glande seule, il suffit de laver l'extrémité du nerf moteur avec du sang non empoisonné pour que les propriétés vitales reparaissent immédiatement. La vie peut encore persister dans un nerf, lors même qu'il reste entièrement insensible à l'irritation du courant électrique ; ce cas se présente, par exemple, dans la paralysie saturnine.
Si les nerfs n'étaient que des fils électriques, comment expliquerait-on que les courants n'y changent point de sens? Pourtant, on le sait, il y a deux espèces de nerfs, les uns sensitifs, les autres moteurs, dans lesquels le courant nerveux a une direction toujours constante. Les uns ne font que porter des sensations, toujours aux mêmes points; les autres que porter le mouvement à tous les organes, à ceux de la locomotion, aux vaisseaux, aux appareils sécréteurs (1).
(1) Les expériences de M. Sert sur les greffes animales prouvent, il est vrai, que la direction du courant dans les nerfs sensitifs peut
Une fois développée, la force nerveuse reste comme enfermée dans le contenu des tubes nerveux ; elle ne se perd point, ne se transmet point dans les autres liquides de Torganisme. Aussi le nerf ne peut-il jamais agir directement sur ces liquides, ou sur les corpuscules qu'ils charrient, tels que les globules du sang.
L'action du nerf sur le muscle est un mystère qui n'a jamais été expliqué : si l'on voulait se contenter d'analogies pour s'en rendre un compte grossier, il faudrait peut-être la comparer à une induction. Je compare un moment les molécules d'une fibre musculaire à autant de petits cylindres en fer doux, placés les uns derrière les autres à petite distance ; le courant nerveux s'établit dans le voisinage. Au môme momeltit les molécules musculaires s'aimantent pour ainsi dire, se polarisent ; ces petits aimants se jettent les uns sur les autres ; de là, une contraction, une diminution dans la longueur de la fibre et un mouvement correspondant des parties auxquelles le muscle est attaché. Je ne présente point cette hypothèse comme une théorie scientifique, mais plutôt pour montrer qu'on peut découvrir quelques analogies entre des phénomènes physiques ordinaires et les phénomènes nerveux. Je n'en conclus pas, loin de là, à identifier à la force magnétique la
en certains cas se renverser et qu'elle ne dépend que de leurs liai^ sons avec l'ensemble du système nerveux. La queue d'un cochon d'Inde greffée dans le dos^ puis coupée à son origine, demeure un appendice vivant et sensible, bien que tous ses rapports physiologiques soient renversés.
r>H LES l»t\OBLÊMËS bE LA VlË.
fbrce nerveuse et musculaire : de ce quil y a une certaine parenté entre le magnétisme et l'électricité, on ne doit point croire à leur identité. De ce qu'on peut saisir des ressemblances vagues entre les forces physiologiques qui remuent muscles et nerfs et les forceîj électriques et magnétiques, on n*a point davantage le droit de les identifier. On sait seulement que tout mouvement imprimé à Vextrémitê dW nerf sensitif s'y transforme en un mouvement de nature spéciale qui se répand de proche en proche jusqu'au centre nerveux : en ce point, la vibration se métamorphose encore et, se répercutant dans le nerf moteur, se transforme finalement, par Tintermédlaire des muscles, en mouvement organique. H liiul, apparemment, jusqu'à trois transformations successives de la force pour qu*un mouvement organique réponde à une sensation extérieure. Le clignement des paupières, par exemple, est séparé par un triple phénomène de l'apparîtion inattendue de l'objet qui a effrayé l'œîl i courant nerveux ascendant dans la rétine, courant nerveux descendant dans le nerf moteur de la paupière , mouvement des muscles de la paupière.
bans les deux systèmes, les tubes nerveux semblent avoir la même composition; leurs fonctions diffèrent en fait, mais on ne comprend pas pourquoi les uns exercent et les autres n'exercent pas une acUon indue* tive sur les muscles. Telle est la ressemblance entre les deux espèces de nerfs qu'il est extrêmement difficile de les distinguer dans l'enchevêtrement des centres nerveux. Leurs différences anatomiques sont à peu
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pt*ès nulles et te sens de» ooura&to fournit le seul moyen pratique de le» nettement distinguer» Dans la même classe de nerfs, les propriétés varient. Les nerfs des sens sont comme un clavier où chaque touche rend des sons différents; on peut, sans produire aucune dou«> leur^ pincer, brûler, couper le nerf acoustique ou op» tique î on ne produit qu'un phénomène acoustique ou
optique.
La transmission du mouvement nerveux d*un système à rautre est une métamorphose semblable aux trans* formations ordinaires des forces. La substance grise seule transmet la sensibilité et Tinfluence motrice, bien qu^elle soit elle-^même entièrement dépourvue de rune et de l'autre* KUe conserve partout cette propriété fondamentale. Mais dans l'encéphale, qui est le centre tterveux le plus noble, cette transformation coïncide d'une part avec une sensation, de l'autre avec un phénomène de volonté. La sensation semble le mouvement particulier de la substance cérébrale qui sert de lien efttreles deux organismes sensitif et moteur : mais, physfologiquement, qu'est-ce que la volonté? La science nW pas en état de répondre à cette question. On peut afArmer toutefois que la volonté n'est point une force qui se crée elle-même ; elle metseulement enliberté des forces emmagasinées dans rorganîsme> et leur Imprime une dilution déterminée. Ainsi le mécanicien sur sa locomotive peut, en tournant un régulateur, fttîre entrer la vapeur dans les cylindres moteurs et remuer tout un train : 11 touche un levier et les lourdes voitures démarrwt. ïl n'y a aucun rapport absolu entre le très-
faible essor qu'il imprime au régulateur et la force qui entraîne des poids immenses avec une extrême vitesse. On peut supposer un organisme assez bien agencé, assez délicat pour que la force élective ou directrice qui met en action une force motrice soit absolument insignifiante. On conçoit ainsi que le léger ébranlement d'une sensation puisse déchaîner une quantité considérable d'énergie potentielle.
L'encéphale seul sert de point de départ aux mouvements dits volontaires ; les autres centres nerveux transforment les impressions en mouvements involontaires, dits réflexes. Chaque partie de la moelle a son département moteur, ses esclaves particuliers : la moelle commande aux mouvements du cœur 'et de la circulation, aux actes de sécrétion et de nutrition; le bulbe rachidien, aux mouvements de la respiration ; le cervelet sert de régulateur à la marche. Les ganglions du grand sympathique sont le centre de phénomènes plus obscurs ; ils possèdent aussi le pouvoir réflexe, mais c'est à la condition que leurs connexions avec Taxe cérébro-spinal demeurent entières. Les ganglions du grand sympathique tiennent sous leur dépendance spéciale les filets vaso-moteurs, c'est-à-dire les nerfs moteurs des vaisseaux.
La moelle allongée et la moelle épinière jouent le rôle d'une force directrice inconsciente; Tinstinct s'y est logé comme dans le cerveau la volonté. La tête représente le moi, l'individu; l'axe cérébro-spinal représente l'espèce. On a remarqué que les actions réflexes se localisent et s'isolent d'autant plus facilement que
l'animal tien t une place plus humble dans réchelle organique. La volonté trouve en nous-mêmes toutes sortes de frontières ; nous sommes incessamment traversés d'une multitude de courants nerveux, dont^le sens et la direction nous échappent; agités de mouvements inconscients, sympathiques, subordonnés les uns aux autres, que nous ne pouvons ni empêcher ni guider, et dont nous ne sentons qu'une sorte de retentissement général, vague» et confus.
Bichat aperçut nettement cette vie double ; il sépara les fonctions de nutrition ou de la vie organique des fonctions de relation ou de la vie animale. A chacune d'elles il attribua un organisme nerveux spécial, à la première la chaîne ganglionnaire du grand sympathique, à la seconde l'axe cérébro-spinal. La physiologie n'admet plus cette distinction absolue : elle a reconnu l'unité du système nerveux, et découvert les liaisons entre les deux systèmes; elle ne considère plus les ganglions du grand sympathique comme autant de petits cerveaux absolument indépendants.
L'influence du grand sympathique sur le diamètre des vaisseaux a été démontrée dans ces dernières années par Cl. Bernard; elle s'exerce surtout sur les vaisseaux de moyen et de petit calibre qui pénètrent dans le sein des organes. Les nerfs de ce système gouvernent les fibres de la tunique musculaire des vaisseaux : leur paralysie amène une augmentation de calibre, des engorgements sanguins et une surélévation de température. Par son action sur le calibre des vaisseaux, le
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j grand sympathique réagit nécessairement sur les phé-
nomènes sécréloîres (1).
Le système nerveux ne peut être subdivisé en départements absolument indépendants : il fait penser plutôt à une armée en bataille. Une yolonté combine et règle les principaux mouvements : mais le général en chef, qui remue les énormes masses des combattants, n'entend pas tous les cris de commandement ; il ne voit point, il ne connaît point tous ses soldats: leurs émotions ne sont pas les siennes. Partout se jouent des drames qu*il ignore ou dédaigne. Sa pensée reste dans une sphère où n'arrive point chaque cri de triomphe ou de douleur ; sa volonté libre se meut au-dessus de ces milliers de volontés obéissantes. Et pourtant, général et soldats ne font, à vrai dire, qu'un ; ils doivent vaincre ensemble ou succomber ensemble.
Si obscurs que demeurent encore les phénomènes nerveux, on ne peut les considérer que comme des transmissions variées de mouvements qui s'opèrent par les filets sensitife, les cellules nerveuses et les filets moteurs. On n'a pas encore bien pénétré les lois de ces transmissions : on demeure confondu devant les différences de propriétés des centres nerveux, où Ton rencontre toujours la substance grise, mais où tantôt entre en action la volonté individuelle, tantôt cette sorte de volonté spécifique qu'on nomme l'instinct II
(1) Voyez : J. Béclard^ Traité élémentaire de physiologie ; — A. Vulpian, Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux. 1862.
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n'en est pas moins certain que tout travail nerveux est accompli aux dépens d'une certaine quantité de force. Il est toujours accompagné de changements physi* ques et chimiques opérés dans les tissus ; chaque fois que des nerfs moteurs contractent un muscle, une certaine quantité de chaleur est mise en liberté, la substance musculaire brûle plus vite qu'à Tordinaire et il s'en exhale plus d'acide carbonique. C'est pour cela que les exercices violents activent la combustion naturelle de tous les éléments que le corps doit rejeter, pour être sain. L'oxygénation, qu'on pourrait définir la santé, ne s'opère pas seulement dans les capillaires. Helmholtz a découvert que, dans les actions musculaires énergiques, les produits azotés de la sécrétion urinaire sont augmentés : ces produits sont enlevés aux muscles, qui changent donc de constitution chimique pendant leur contraction.
La force nerveuse ne peut plus être engendrée, dès qu'on met obstacle à l'accès du sang ; aussi la décapitation, qui arrête le flux du sang dans Tencéphale, entraine-t-elle la mort immédiate; la rupture du cœur ou d'un gros tronc vasculaire entraîne le môme effet, en suspendant l'arrivée du sang sur Taxe nerveux cérébro-spinal.
Durant la nuit elle sommeille, parce que la respiration et la circulation sont ralenties. Toute dépense extraordinaire de force nerveuse est suivie d'un profond abattement, qui n'est que l'indice d'une usure extraordinaire des tissus.
Les moindres modifications dans la composition du
sang se trahissent tout de suite par les phénomènes de rinnervation : ainsi s'explique l'action des toniques, des stimulants, des poisons. Dans le laboratoire du corps vivant, Taffinité chimique se joue en mille canaux divers, elle transforme incessamment les matières que lui livre la nutrition ; elle fournit ici des éléments anatomiques nouveaux, ici du travail moteur^ ailleurs du travail nerveux. Le corps en bonne santé est comme une ville bien aérée et drainée, d'où les miasmes et les immondices sont promptement expulsés; le corps malade, une ville dont les égouts sont bouchés, et les aqueducs à sec. La quantité de force vive que Talimentation livre au corps doit être, si Ton me permet le mot, aménagée avec prudence. Ce n'est pas quand la provision est presque épuisée, qu'il faut demander aux centres nerveux un surcroît d'activité, ni aux muscles, ces esclaves muets, des efforts exceptionnels. Si la vie consciente et volontaire est trop exigeante, la vie réflexe et spécifique souffrira forcément. N'essayez point surtout d'obtenir de l'enfance une tension cérébrale trop patiente et trop continue. L'excès de force a besoin de se dépenser, chez elle, en mouvements, sa vie étant plus vasculaire que nerveuse. La croissance absorbe une quantité considérable d'énergie vitale : il n'en faut point faire dériver une trop forte proportion vers le cerveau. L'enfant aime le mouvement comme l'oiseau : il se baigne dans l'air, dans la joie, dans le bruit: ne jetez point trop vite le mors à cette jeune liberté, avide de sensations, curieuse et remuante : laissez-lui goûter cette santé pleine et dé-
bordante et se livrer, heureuse, au flux qui remporte.
Le temps viendra assez vite où le travail intérieur prendra le pas sur le travail extérieur ; où la vie se concentrera en ses centres obscurs, mystérieux et solitaires; où l'homme se cherchera lui-même plus souvent qu'il ne cherchera le monde ; le temps où le soleil et la chaleur passeront du dehors au dedans, où les yeux de l'âme seront plus souvent ouverts que ceux du corps.
Avec la force nerveuse, apparaissent dans l'animal le mouvement, la sensibilité, l'instinct, l'intelligence Mais cette force est-elle tout ce qui distingue le monde animé du monde inorganique? Dans les foules humbles et méprisées qui s'agitent aux derniers rangs de l'échelle animale, on ne retrouve aucun indice du système nerveux. Les mouvements n'ont plus de direction visible. Chez ces êtres ambigus l'activité semble passive, la passivité active. Voyez, dans le sarcode des Rhizopodes, le mouvement lent, intérieur, continu, qui sans cesse les anime, les saillies qui s*épanchent lentement, et lentement font retour sur elles-mêmes pour rentrer dans la masse du corps. Ces expansions saisissent, rapprochent et s'incorporent les aliments ; le bras devient estomac ; parfois il se détache et devient un nouvel animal. Les fonctions ne sont nulle part localisées ; il semble que les éléments anatomiques de la haute animalité soient encore disséminés au hasard et à l'état de mélange. La sensibilité, la contractilité, n'y trouvent que des chaînes d'éléments
mobiles, discontinues et sans rigidité.
Le Protée se meut avec une extrême rapidité ; on croirait qu'il roule comme une boule, mais il s'emporte seulement en projetant incessamment des jambes nouvelles devant lui et en retirant celles dont il n'a plus besoin à l'arrière. Dans sa masse transparente tout semble homogène: on ne distingue qu'une petite vésicule contractile, qui se remplit et se vide tour à tour.
Chez les Polypes, l'organisation est plus complexe : le corps est formé de cellules : il y a une cavité digestive, des tentacules contractiles autour de la bouche, mais point de nerfs^ ni de centres nerveux» La volonté de l'animal est pourtant manifeste, elle dirige les bras qui vont chercher la proie, s'y appliquent et la frappent d'une sorte de paralysie.
Muscles et nerfs ne sont que l'appareil le plus parfait de sa mobilité animale, et encore leur liaison u'est- - elle pas très-visible. Le cœur du petit poulet bat déji dès les premières heures de l'incubation, avant que soient tracés les premiers linéaments du système nerveux.
Outre le mouvement musculaire et du mouvement sarcodiguCy le physiologiste observe encore le mouvement ciliaire, dû à l'oscillation de cils ou poils libres à une extrémité et implantés à l'autre en des cellules isolées ou des membranes. Les paramécies (infusoires) ne sont que des cellules ciliées et vibratiles. Le canal digestif des vertébrés a des mouvements vibratiles depuis la bouche jusqu'à l'estomac. On peut en dire autant des membranes des organes femelles de la
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génération; et les spermatozoïdes, sont-ils autre chose que des cils vibratiles? L'opium, le curare, la strychine, qui agissent si énergiquement sur le système nerveux, n'arrêtent point le mouvement ciliaire; on le voit per-^ sister môme assez longtemps après la mort*
Si la vie a besoin d'employer des forces qui lui soient propres, il ne suffit pas qu'on me les montre en action dans l'animal, je veux les trouver aussi dans le végétal. Car la plante vit aussi bien que la bête : elle est, comme celle-ci, une fonction du temps. Son existence est un petit drame complet qui a un commencement, un milieu, une fin. L'équilibre qui retient ses diverses parties n'est point l'équilibre stable du cristal,c'cst un équilibre toujours mobile.
Les forces physiologiques, si l'on me permet ce mot, conservent leur empire dans tous les organismes vivants. Aussi la science ne sait-elle où tracer une ligne bien précise entre les deux règnes végétal et animal ? Cette sensibilité sourde, vague, que j'ai montrée chez les Rhizopodes, les Polypes, qui se passe de système nerveux, a sans doute quelque chose de commun avec l'irritabilité que l'on signale chez certaines plantes (1). Nous sommes habitués à associer l'idée de sensibilité, de contractilité avec la structure nerveuse et musculaire, et nous ne pouvons croire à.la sensibilité de la plante, parce que nous n'y trouvons rien d'analogue. On cherche naturellement à rapporter à quelque cause pure-
(1) Voyez, VAX la isensibilité des pUnt#« : F, Coho, Cantradite Ge'^ mebe in Pflonzenreichfi. Breslflv, 1862,
ment physique, action de la chaleur, de la lumière, dilatations inégales, capillarité, pression, action chimique, affinité, les mouvements propres des végétaux. Le dernier mot d'un phénomène chez Tanimal, comme chez le végétal, est sans doute une simple altération physique et chimique; mais si ces altérations dans ranimai sont l'œuvre et la trace de forces physiologiques spéciales, il peut, il doit en être de même dans la plante.
Dans ce royaume paisible des feuilles et des fleurs, il semble que soit aboli tout ce qui ressemble à une sensation, au plaisir, à la douleur. Nous n'éprouvons nul remords à effeuiller une rose, à fouler un gazon, à déchirer une branche ; les silencieuses amours des fleurs restent livrées aux caprices des vents et des insectes. EL pourtant la beauté muette, immobile de la plante, nous touche d'une autre manière que celle des choses inanimées ; elle nous tient je ne sais quel langage doux et mystérieux. Nous sommes émus, en dépit de nous, quand nous surprenons çà et là dans le monde végétal des signes d'une impressionnabilité subtile et délicate. Sur le rebord de ma fenêtre se balancent les liserons de V Ampélopsis hederacea. Il semble que je les voie chercher un appui. Ceux qui n'en rencontrent point s'effilent lentement et meurent. Mais que l'un d'eux rencontre le mur, il s'y attache, son extrémité se développe en un disque vigoureux, véritable ventouse qui se colle à la pierre rugueuse. A l'aide de ses petits bras tordus et vigoureux, la plante monte, monte sans cesse, s'étale, cherchant le soleil,
la chaleur; à la partie inférieure, les bras, devenus inutiles, se détachent de la pierre, et les petites pattes, si tendres et vertes au début, passent à Tétat de sarments (1).
On a souvent cru distinguer les végétaux des animaux en refusant aux premiers la faculté de mouvement Mais la gymnastique et les enroulements des plantes grimpantes ne semblent-elles point démontrer que la plante possède le don du mouvement? Fixée à la terre, elle attend sa nourriture de Tair et de la pluie, mais quand il le faut elle se tord pour affermir son tronc (ce fait se voit dans tous les Thuja) ou pour chercher en tous sens l'appui nécessaire à ses branches délicates. Mais que penser de Texcitabilité des mimosées, de la sensitive pudique endormie par le chloroforme ou réther, de celle du sainfoin à folioles oscillants du Bengale, du sommeil de Tacacia? Que penser de la Diùnœa muscipula^ attrape-mouches, dont les feuilles sont autant de pièges qui se ferment et se serrent sur les insectes ?
11 semble en vérité qu'il y ait dans la plante comme une motilité latente, et virtuelle qui, bien rarement il est vrai, trouve à se manifester. L'histologie végétale a encore beaucoup à faire, et la science ne possède point
(1) Voyez, sur les plantes grimpantes : Ludwig H. Palm, Uebev dos Winden der Pflanzen; — Hugo von Mtfhl, Ueber den Bau und dos Winden der Ranken und Schlingpflanzen, 1827 ; — Dutrochet, Comptes rendus, t. XVII, p. 989; t. XIX, p. 295. — Sur les mouvements et les habitudes des plantes grimpantes, neuvième volume du Journal de la Société linnéenne, par Charles Darwin.
de dennée& précises sur les forces physiologiques qui contribuent à construire et h entretenir les plantes. II semble pourtant qu'entre le monde minéral et le monde végétal il n'y a point de liaison directe, au lieu que les deux règnes végétal et animal se touchent et se débordent. Le domaine de la vie est unique : le temps règne en souverain dans le vaste empire de la métamorphose: le minéral peut se décomposer, se dissoudre, mais il ne porte point en lui-même ce qui le fait changer. La plante, l'animal, meurent sans cesse en même tenops qu'ils vivent.
a Nascentes morimur : Hnisque ab origine pendel. »