QO'EST-CE QUE U VIE
Qu'est-ce donc qu'il faut entendre par la vie ? Le dynamisme montre le corps vivant formé d'une substance chaTigeante, toujours renouvelée, maintenue pourtant en certaines formes organiques par l'action perpétuelle de forces diverses. C'est l'ensemble même de ces forces, qu'elles soient simplement des forces physicochimiques ou qu'elles se mêlent à des forces physiologiques de nature spéciale, que l'on doit regarder comme constituant la vie : on n'y doit rien retrancher des forces physico-chimiques, car elles sont essentielles, indispensables, toujours et partout sôuve* raines, dans les troubles de l'être animé comme dans le silence de la nature inerte ; et ceux-là se trompent qui veulent empoisonner la vie dans je ne sais quoi de supérieur et d'extérieur aux forces vulgaires. On n'y doit pas non plus retrancher les manifestations spéciales de l'énergie potentielle de l'être qui ne se lais ^
sent pas encore expliquer convenablement par raction de ces agents ordinaires ; et c'est aussi faire violence aux faits que d'assimiler à priori toutes les opérations vitales à celles d'un laboratoire ou aux merveilles d'un cabinet de physique.
Dire que la vie est la résultante de toutes les forces physiques et physiologiques qui se trouvent en action dans un corps, serait se servir d'une expression trop unie : nous n'avons point affaire ici à un cas aussi simple qu'une combinaison de poids, de tensions, de pressions, en jeu dans un appareil où toutes les parties sont rigides.
La vie n'est point logée en quelque centre de gravité: elle emplit le corps entier. C'est l'intégrale d'une multitude de forces élémentaires qui produisent ici le globule sanguin et ailleurs le décomposent, qui bâtissent en même temps avec une patiente lenteur la charpente de l'os ou la fibre musculaire, et jouent avec des vitesses que l'imagination ne peut concevoir sur les appareils délicats des organes de la sensation et dans toutes les parties du réseau nerveux. Ces forces élémentaires ne ressemblent pas à des voyageurs réunis dans une même hôtellerie et qu'un hasard seulement rapproche: une profonde solidarité lie toutes leurs actions. Elles ne sont, à vrai dire, que les transformations variées et perpétuelles d'une même énergie potentielle, qui varie elle-même avec le temps, l'âge, la race, l'état de santé. La vie est comme un fleuve dont les eaux coulent dans un lit changeant, tantôt paresseusement égarées dans la plaine, tantôt près-
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sées et furieuses au fond d'un ravin ; les sources lui apportent un tribut incertain et Taile des vents s'y mouille avec une vitesse toujours changeante.
La force emmagasinée dans Tétre vivant, sans cesse entretenue par la nutrition et la respiration, a mille emplois qui n'ont rien d'arbitraire; chaque état du corps détermine l'état suivant: les métamorphoses succèdent aux métamorphoses, et sortent pour ainsi dire les unes des autres. Tantôt l'innervation, tantôt le mouvement visible des organes, tantôt les mouvements invisibles de démolition ou de reconstruction moléculaire, absorbent une part prédominante dans la force disponible du corps vivant. La nature ne s'inquiète point des désirs, des sensations, du repos et du bien-être de l'individu : elle plie à ses desseins secrets les forces dont ce dernier voudrait conserver la pleine et libre jouissance. La femme est condamnée presque toute sa vie à sacrifier aux aveugles besoins de sa maternité potentielle une part précieuse de vitalité : elle est mère par la souffrance, quand même elle reste vierge. Nous sentons presque tous en notre chair une pointe que nul effort ne peut retirer, et qui de temps à autre s'y retourne douloureusement. La force vitale n'est point tout entière à la merci de l'être vivant : il ne peut user à son gré que d'une faible part de ce trésor.
Quelle est pourtant la tâche assignée, dans l'ordre nalurel , à cette énergie ingouvernable qui travaille sourdement dans lanuit des organes internes, dans les replis de la fibre musculaire, dans les méandres capricieux de l'appareil circulatoire, dans les roides enlacements
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des cartilages et les pores rugueux de l'ossature ? On en voit une tout d*abord^ qui est la cohservation et le développement de rindividu ; au second plan, apparaît la conservation et le développement de l'espèce.
Ce n'est pas assez de dire que les forces se conservent ; les formes aussi tendent à se perpétuer. Pourquoi le chêne est-il déjà dans le gland ? Voyez ce germe où se trouvent combinés en certaines proportions quelques principes immédiats. Faites seulement agir sur ce mince et chétif agrégat, élément différentiel de la vie, un peu, de chaleur, de lumière, d'électricité, d'aiBnité chimique, un peu de force, en un seul mot, et la vie complète en surgira lentement, paisiblement, par une magique transfiguration, avec ses complexités, ses propriétés, ses merveilles sans égales.
La puissance directrice et géométrique de la vie est ce qui étonne et confond l'esprit, car il n'y a rien d'arbitraire en cette succession de formes qui grandissent et se rapprochent sans cesse d'une certaine figure idéale : les premiers mouvements du germe y tendent déjà. C'est ainsi qu'il suffit à un géomètre de connaître trois points d'une ellipse pour la reconstruire tout entière; donnez-lui quelques éléments d'une courbe et par le calcul il en fera sortir la courbe entière, avec tous ses enroulements, ses branches infinies, ses points singuliers.
Cette analogie ne saurait cependant satisfaire tout à fait l'esprit. La loi qui relie les éléments de la vie dans un môme lieu et dans le temps n'est point à notre portée* Aussi nous obstinons-nous à chercher inutilement,
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dans cet élément primordial, le germe, je ne sais quel diminutif de Fétre achevé. Nous ne pouvons concevoir comment des accidents de composition, qui se réduisent au poids de quelques atomes^ comment des modifications de structure que nul scalpel ou nul microscope ne saurait saisir, peuvent aboutir à des formes aussi étrangement différentes. Non-seulement l'homme est déjà presque tout entier dans Tenfant nouveau-né, mais l'œil de la science peut déjà le découvrir dans la cellule qu'une volupté douloureuse arrache aux entrailles mêmes de la mère. Il faut s'incliner devant la terrible menace biblique : « les péchés des pères seront punis sur la tête des enfants jusqu'à la septième génération » ; elle n'est point trop sévère et nous portons tous en nos corps amollis, en nos courages refroidis, dans les impatiences et les faiblesses de notre chair, dans notre laideur ou notre beauté mutilée, dans toutes nos infirmités physiques et morales, la peine et la marque d'un passé qui n'est point le nôtre.
Bien que les formes de la vie fléchissent, se dégradent ou s'affinent sans cesse, une force cachée tend à les retenir entre des limites idéales et permanentes. Elles restent asservies à des types immuables, en présence desquels les individus, les espèces, les genres euxmêmes disparaissent tour à tour comme autant d'ébauches grossières. Ces types ou styles dominent la nature animée, de même que certaines figures géométriques dominent le monde cristallin. Si la simplicité fondamentale des formes inorganiques n'exclut point la multiplicité des facettes et des modifications dur les
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angles, quelle limite l'imagination peut-elle âssigneî» aux formes dont la puissance créatrice peut envelopper ses modèles divers?
On ne peut regarder une « Tentation de saint Antoine» , — un sujet qui a tenté tant de peintres, — sans se sentir humilié par la comparaison entre la pauvreté de rinvention humaine et l'exubérante fécondité de la création. Dans ce débordement môme, on sent toute-» fois la règle ; la fantaisie n*a rien d'absurde ni d'anarchique. Tout s'harmonise : les monstruosités ont leux* loi ; il n'est pas une plante, pas un animal qui ne soit lié par des parentés profondes et multiples au cadre où nous le trouvons jeté. Dans le poisson, le reptile, l'oiseau, le quadrupède, je retrouve le type idéal du vertébré. Ce qui est la main chez l'homme, cet organe subtil, caressant, presque intelligent, devient une aile hideuse chez la chauve-souris, une patte qui fixe la proie chez le Carnivore, une colonne chez les ruminants et les solipèdes, la rame des phoques et des morses, la nageoire des cétacés, l'aile enfin chez l'oiseau. Le dedans change comme le dehors. Si dans le poisson, je transforme en appareil pulmonaire la double vessie natatoire, je crée le reptile.
L'évolution silencieuse et invincible des formes organiques obéit à des lois éternelles. Van Helmont plaçait dans Tœuf un arckeus faber^ une idée^ pour diriger l'évolution. Dès le premier mouvement de la vie, quand les premiers atomes se cherchent avec un lent effort dans le vitellus, tout est déjà cordonné, tout est prévu. Dans la simple cellule qui doit devenir l'être, gît ime