‹ Les problèmes du XXe siècleChapitre 10 sur 18 · LE PROHLEME DU GOUVERNEMENT INDIVIDUEL I · texte numérisé non relu

LE PROHLEME DU GOUVERNEMENT INDIVIDUEL I

saires à raccomplissement de l'ensemble de ses devoirs envers lui-même et envers autrui. De plus, en s'enrichissant, au moins par les voies légitimes, il augmente ce qu'on pourrait appeler son pouvoir d'utilité. Mais il est rare que l'appétit immodéré de la richesse ne pousse pas l'individu à sortir de ces voies légitimes.

Bref, l'exercice du gouvernement individuel est devenu plus difficile depuis que l'individu est devenu plus libre et que les progrès de l'industrie ont augmenté à la fois les risques de la production et les tentations de la consommation, sans que la capacité du gouvernement de soi-même se soit développée dans la même proportion. Et si l'on songe que l'insuffisance et les vices du gouvernement individuel aussi bien que ceux du gouvernement collectif se répercutent sur la condition générale des sociétés, on s'explique que la somme du bien-être de la multitude ne se soit pas accrue, à beaucoup près, dans la mesure du progrès des moyens d'acquisition de la richesse.

Comme nous Tavons vu plus haut, les causes de Fimperfection du gouvernement individuel sont les unes extérieures, les autres intérieures. Les premières consistent dans la diversité et l'imperfection des codes qui prescrivent à l'individu les règles qu'il doit suivre dans le gouvernement de sa vie.

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Le code de la société civile énuinère et définit les actes contraires à la justice, qu'il qualifie, selon la gravité qu'il leur attribue, de crimes ou de délits, et qu'il sanctionne par des pénalités matérielles, proportionnées à leur gravité; le code delà société religieuse comprend, avec les mêmes actes, un grand nombre dautres. sous la domination générique de péchés, et les sanctionne par des pénalités exclusivement spirituelles, depuis que l'Eglise a cessé d'avoir à son service le bras séculier; enfin, l'opinion contrôle plus attentivement encore que le gouvernement religieux les actes individuels, et sanctionne ceux qu'elle condamne par des pénalités morales, — rupture des relations sociales, etc., — qui ont des effets matériels. Quand ces difïerents codes ne s'accordent point, leur autorité se trouve naturellement affaiblie par leur désaccord : elle l'est plus encore lorsque les gouvernements civils ou religieux n'observent pas eux-mêmes les lois dont ils imposent l'observation, ou lorsqu'ils établissent une inégalité monstrueuse entre les pénalités répressives des actes qu'ils jugent contraires à leur intérêt particulier et ceux qui portent dommage à la société. Comment l'individu peut-il démêler ce qui est juste, ce qui est moral, ce qui doit être la règle immuable de sa conduite dans ce fatras de lois et de jugements qui se contredisent ou qui sont visiblement adultérés par les intérêts ou les passions de ceux qui les imposent?

On peut soutenir toutefois qu'en dépit des contra-

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«lic'lions et des iinperfoctions des codes des goiiverineiits civils et religieux, sans oublier le code changeant de l'opinion, la morale, dont ils ont imposé les règles et assuré l'obéissance de génération en génération, sui'llt à guider la conscience de l'individu dans le gouvernement de soi-même. Il en est ainsi peut-être quand la conscience est éclairée et forte, mais combien sont peu noml)reux les hommes capables de discerner, en toute occasion, ce qui est juste et d'y conformer leurs actes!

Aux incertitudes résultant des contradictions, des imperfections des codes, se joignent, poiu" augmenter les difficultés du gouvernement de soi-même, les circonstances du milieu, l'état moral et matériel de la société, et, en particulier, de la catégorie sociale à laquelle appartient l'individu et dans laquelle il est, pour ainsi dire, immergé. Si la classe de la population au sein de laquelle s'écoule son existence lui donne l'exemple de la moralité, il sera naturellement porté à suivre cet exemple. Et de même l'observation de la loi raoï^ale lui sera rendue facile s'il trouve dans cette classe une situation qui lui procure la sécurité del' existence . Mais les circonstances morales et matérielles du milieu sont inégales et variables, et elles aggravent les difficultés naturelles du gouvernement de soi-même plus souvent qu'elles ne les allègent. S'il n'y a, dans la plupart des sociétés, qu'un petit nombre d'individus qui ne se font aucun scrupule de manquer avix prescriptions de la loi morale, le nombre est plus petit encore de ceux

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qui s'appliquent à n'y jamais manquer. La masse se compose d'individus d'une nu)raiité moyenne et rarement capables de résister aux impulsions des intérêts qui constituent leur « raison d'état ». De même les circonstances matérielles du ndlieu ne iavorisent guère que le petit nombre, et les statistiques de la criminalité attestent que les infractions à la loi morale se multiplient en raison des difficultés de la vie.

Mais tout manquement à la loi morale a pour conséquence invariable, certaine, une déperdition de forces vitales, partant un alïaiblissement de la société dont l'individu est membre, et, par répercussion, de l'espèce humaine toute entière, dont la société fait partie. Gela étant, la société a le droit incontestable de se défendre contre les atteintes que les vices et même la simple insuffisance du gouvernement individuel portent à son existence. Jusqu'où s'étend ce droit? Voilà ce qu'il importe de savoir.

Si tous les individus qui constituent la multitude des sociétés entre lesquelles se partage l'espèce humaine étaient également capables de supporter la responsabilité attachée à la liberté, sils remplissaient pleinement les obligations quelle implique, ils useraient de leur liberté de la manière la plus utile à eux-mêmes et à leurs semblables. Dans ce

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cas, la société n'aurait aucun motif et aucun droit d'intervenir dans leur gouvernement individuel. Mais la capacité de se gouverner soi-même n'existe qu'à des degrés fort inégaux, et elle est loin d'être complète chez les individus qui la possèdent au degré le plus élevé. Même dans les sociétés les plus avancées en civilisation, combien sont nombreux les individus incapables de régler et de contenir les appétits qui les poussent à porter atteinte au bien ou à la liberté dautrui ! Or, — et ceci est une observation essentielle, — chaque atteinte au bien ou à la liberté dautrui cause non seulement un dommage aux individus lésés, mais encore à la société entière dont elle diminue la sécurité et compromet par là même rexistence.

Mais l'insuftisance de la capacité de se gouverner soi-même n'a pas pour résultat unique et fatal de pousser l'individu à empiéter sur le domaine d'autrui. Il peut respecter le Gode, ne pas dépasser les limites de sa liberté, et cependant se gouverner d'une manière nuisible à lui-même et à la société, en ne remplissant qu'imparfaitement les obligations qu'implique la responsabilité attachée à la liberté. S'il détériore ses facultés productives par des consommations déréglées et des habitudes vicieuses, s'il nélève pas ses enfants de manière à en faire des membres utiles de la société, s'il gouverne mal son domaine, s'il ne remplit pas correctement les devoirs de sa profession, il ne nuit pas seulement à luimême, il nuit encore à la société dont il est membre.

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Tous 1('S luanqueincnls un devoir, même quand ils ne portent aucune atteinte au bien et à la liberté d'autrui, ont pour conséquence une déperdition de forces. Or. si les forces de la société diminuent par le fait des appétits vicieux des individus, des unions imprévoyantes, de la m.auvaise éducation des enfants, si le sol mal cultivé et réparé s'épuise, la société tombera en décadence. Et si elle se trouve en concurrence avec d'autres sociétés mieux gouvernées, elle succombera inévitablement dans la lutte. N'a-t-elle pas le droit de se défendre, et, au besoin, d'enlever aux individus les libertés dont ils sont incapables de faire un usage utile? En les leur enlevant, ne sert-elle pas leur intérêt même? Sa décadence et sa ruine n'entraînent-elles pas la leur?

N'oublions pas cpe dans toutes les anciennes sociétés, la multitude, incapable du self government, était assujettie à la tutelle des plus capables, tutelle imposée sous les formes de l'esclavage, du servage ou de la sujétion, et que les plus capables euxmêmes étaient soumis à des lois ou à des coutumes qui réglaient l'emploi de leur liberté, d'après un concept d'utilité, attribué à l'inspiration divine. Ce régime de tutelle imposée avait sa raison d'être à uue époque où la capacité individuelle du gouvernement de soi-même était, pour ainsi dire, encore à l'état embryonnaire. Peut-on affirmer quil l'ait complètement perdue, et que les sociétés dans lesquelles l'individu se gouverne lui-même, quelle que

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soit sa capacité gouvernante, ne se trouvent pas exposées à la décadence et à la ruine?

Mais s'il en était ainsi quel serait le remède? Consisterait-il à dépouiller l'individu du gouvernement do lui-même pour le remettre à la société? C'est la solution socialiste du problème. La société, agissant au moyen d'un pouvoir émané d'elle, assumerait la responsabilité de l'existence de chacun de ses membres, en leur assurant à tous des moyens de subsistance. Selon l'école communiste, toutes les parts devraient être égales; selon les autres écoles, elles pourraient être plus ou moins inégales, mais cette dissidence, en matière de distribution, n'a qu'une importance secondaire. Le trait essentiel du système, c'est la suppression de la responsabilité individuelle et, par conséquent, de la liberté. Si la société est responsable de l'existence de l'individu, si elle se charge de toutes les responsabilités individuelles, elle doit s'emparer aussi de toutes les libertés qui étaient employées à pourvoir à ces responsabilités. Dans ce concept, l'individu appartient à la société qui en dispose à son gré, il est sa chose, et, en fait, celle du gouvernement investi du pouvoir social. En admettant qu'un jtel régime fût possible, ne réduirait-il pas l'individu, débarrassé de toute responsabilité, mais privé de toute liberté, à la condition d'animal domestique?

Cependant, si la tutelle universalisée et imposée du socialisme n'est autre chose qu'une utopie rétrograde, l'expérience du régime actuel de liberté et de

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responsabilité individuelle n'atteste-t-elle pas que ce régime est une source abondante de maux, et n'est-ce pas une autre utopie que de vouloir le perpétuer? En cela, les socialistes auraient raison si les maux dont souffrent les sociétés étaient causés uniquement par l'imperfection et les vices du gouvernement individuel; mais la responsabilité n'en doit-elle pas être attribuée au moins, pour une grosse part, au gouvernement collectif de l'État, et est-ce bien en universalisant les attributions de ce gouvernement, dont ils dénoncent tous les jours l'incapacité, qu'on le rendra plus capable de les remplir?

Sans doute, tous les individus dont se compose une société ne sont pas capables de faire un usage utile à la société et à eux-mêmes des droits constitutifs de la liberté; il en est aussi dont la capacité est limitée à 1 exercice d'un certain nombre de droits, et qui se montrent incapables d'user utilement des autres. Tel est, parmi ceux-ci, le droit de participer par son vote au gouvernement collectif de la société. Partout, — quoiqu'il y ait à cet égard des diff*érences sensibles d'un pays à un autre, entre les nations de race anglo-saxonne et les nations dites de race latine, par exemple, — partout, disonsnous, la grande majorité des électeurs sont incapables d'user de leur droit d'une manière conforme

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à l'intéiH^t général et pcrmaiioiit de la société. La plupart (Ventre eux mettent leur vote au service d'intérêts particuliers, — intérêts de leur industrie, de leur profession ou de leur localité. — sans s'in- ({uiéter de savoir si ces intérêts particuliers s'accordent ou non avec l'intérêt général. La société n'estelle pas, en conséquence, autorisée dans l'intérêt supérieur de sa conservation à limiter le droit électoral aux individus capables de l'exercer utilement? Mais comment reconnaître cette limite et où la placer? On l'a établie, tantôt en exigeant le paiement d'une contribution plus ou moins élevée, d'un « cens électoral », tantôt certaines conditions d'instruction. Quel a été le résultat? Gomme ni la contribution, ni l'instruction n'apportaient avec elles des garanties de moralité, la classe pourvue du monopole électoral se servait, sans scrupule, de ce monopole pour favoriser ses intérêts particuliers aux dépens de l'intérêt général de la nation. On a cru remédier à ce vice du suffrage restreint par l'établissement du suffrage universel. Mais l'expérience a démontré encore que l'étalon moral ne s'élève pas à mesure que l'on descend dans les couclies inférieures des sociétés, et que l'étalon intellectuel s'abaisse. L'extension du droit électoral a simplement grossi le nombre des électeurs incapables et peuplé les Parlements des individus les plus aptes à exploiter l'ignorance de la multitude et à flatter ses passions. C'est ainsi que le niveau de la représentation s'est abaissé à mesure que s'étendait

le droit électoral, et que le régime parlementaire est devenu moins intelligent sans devenir plus moral. Le remède à l'insuffisance de la capacité électorale n'est donc ni dans la restriction, ni dans l'extension de l'électorat. Nous avons vu ailleurs ' que ce remède réside dans la limitation des attributions des gouvernements et des parlements, partant de leur pouvoir, demeuré illimité, de protéger certains intérêts aux dépens des autres.

Dans tous les pays civilisés, les gouvernements restreignent plus ou moins, ou même suppriment des libertés individuelles, en invoquant l'intérêt de la société.

Mais en supprimant, par exemple, la liberté d'association ou la liberté de la presse, c'est avant tout l'intérêt de leur domination qu'ils ont en vue, et en restreignant la liberté des échanges, ils obéissent à des intérêts dont l'appui leur est ou leur paraît nécessaire. D'ailleurs, même quand ces restrictions ou ces suppressions sont inspirées honâ fide par l'intérêt de la société^ elles ont un vice radical, en ce qu'elles atteignent les individus qui sont capables d'user de la liberté d'une manière utile à la société et à eux-mêmes, aussi bien que ceux qui en font un usage nuisible. D'où il résulte que la somme d'utilités dont elles empêchent la production, d'un côté, dépasse le plus souvent la déperdition qu'elles préviennent de l'autre. Ajoutons que l'assistance

^I^ Voir l'Ev'oLation politique cl la Rcv^olalion,. et La Morale économique.

que les gouvernements, en leur qualité de mandataires de la société, accordent aux individus les moins capables, c'est-à-dire à ceux qui ont besoin de recourir à l'aide d'autrui pour subsister, loin de remédier à ce mal, a pour résultat ordinaire de l'aggraver.

N'en déplaise aux socialistes et aux philanthropes, l'assistance de la société ne leur est point due, et ils n'ont aucun droit de la lui réclamer. Si un individu en tutelle a le droit d'être assisté par son tuteur, — et tel est le droit de l'enfant à l'égard de ceux qui l'ont appelé à la vie, — il en est autrement de l'individu libre et responsable de sa destinée, à l'égard de la société. Elle lui doit le service naturellement collectif de sécurité, pour lequel il lui fournit une contribution, de même que, de son côté, il lui doit cette contribution, rien de plus. En aidant un individu à vivre, quand il ne parvient pas lui-même à pourvoir à sa subsistance, soit par sa faute, soit par suite de calamités imprévues, ses semblables remplissent un devoir auquel ne correspond aucun droit, et on peut se demander si le gouvernement n'abuse pas de son mandat en imposant à tous les membres de la société l'exercice de ce devoir. En tout cas, si la charité, soit publique, soit privée, peut bien remédier à des maux actuels et urgents, elle est incapable d'apprendre à l'individu à se mieux gouverner; elle a, au contraire, pour effet accoutumé de diminuer l'aptitude au gouvernement de soi-même ou d'empêcher de l'acquérir, en alfai-

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blissant le sentiment de la responsabilité individuelle.

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Est-ce à dire qu'il n'y ait aucun remède à linsuffisance flagrante, même dans les sociétés les plus avancées en civilisation, de la capacité de se gouverner soi-même ?

Si les charges et servitudes du gouvernement collectif étaient réduites à la somme nécessaire à la garantie de la sécurité publique, si les lois dont il impose l'observation étaient uniquement inspirées par l'intérêt général et permanent de la nation, si elles n'étaient point employées à favoriser un petit nombre d'intérêts prépondérants aux dépens de la multitude, en un mot, si elles étaient justes; si la morale religieuse n'était point viciée par la raison d'état du clergé, si l'opinion publique était assez éclairée et morale pour ne rendre que des jugements équitables, si ces freins extérieurs prêtaient, en conséquence, un concours plus efficace au frein intérieur de la conscience individuelle, le gouvernement de soi-même deviendrait, sans aucun doute, à la fois plus facile et meilleur. Mais ces progrès sont lents et ils demeureront toujours incomplets. Or, si l'on songe que toute loi injuste, comme toute action ou toute pratique immorale du gouvernement individuel, aussi bien que du gouvernement collectif,

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