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compris dans son code que les actes qui interessaient rcxistence temporelle de la société et plus encore la sienne; le gouvernement religieux a continué, au contraire, à s'occuper de l'ensemble des manifestations de l'activité des individus, toutes ces manifestations, môme les moindres, devant influer, en bien ou en mal, sur leur destinée future. A la différence du gouvernement civil, le gouvernement religieux est devenu moins onéreux pour l'individu. Les lourdes charges que la dîme et les autres redevances imposaient jadis aux populations ont été sensiblement réduites. Mais les lois religieuses n'ont pas cessé d'être viciées sous l'influence de l'intérêt temporel du clergé. Elles contribuent à fausser la conscience individuelle en attribuant aux prescriptions relatives au culte, une valeur égale, sinon supérieure, à celle des devoirs qui intéressent la société, et en autorisant le rachat des atteintes à la la loi morale, par des offrandes ou des donations, au profit de l'Église.
Les lois du gouvernement religieux ont, de plus, perdu de leur efficacité morale, non seulement sous l'influence du vice que nous venons de signaler, mais encore parce que les dogmes immobiles des anciennes religions ont cessé d'être en harmonie avec les données progressives de la science. La foi s'est affaiblie dans les âmes et, avec elle, l'efficacité de la sanction religieuse de la morale.
Enfin, le gouvernement de l'individu par lui-même est soumis au contrôle de l'opinion. Comment se
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forme Topinion? De quelles sanctions dispose-t-elle, et quelle est leur valeur? L'opinion est née de la solidarité qu'implique Fétat de société. Dans une association quelconque, tous les actes des individus qui en font partie sont conformes ou contraires à l'intérêt collectif, utiles ou nuisibles, dans quelque mesure. Chacun est donc intéressé à les connaître et à les juger, en prenant pour critérium l'intérêt de la société. Une enquête et un jugement, telle est l'opération utile de l'opinion. Le jugement qu'elle prononce est sanctionné par l'approbation ou le blâme, lesquels ont des conséquences avantageuses ou désavantageuses à lindividu qui est l'objet de ce jugement. Malheureusement, l'opinion est faillible. Elle est rarement capable de procéder à une enquête approfondie et impartiale, et ses jugements sont influencés par des intérêts ou des passions, qui n'ont rien de commun avec l'utilité sociale. Quant aux sanctions dont elle dispose, leur eflicacité a naturellement diminué, depuis que l'accroissement de la facilité des déplacements a permis de se dérober plus aisément aux condamnations qu'elle prononce. L'opinion n'en est pas moins un frein aux passions et aux intérêts qui excitent l'individu à manquer à ses devoirs, mais c'est un frein qui porte trop souvent à faux, et dont l'influence sur la vie privée a diminué plutôt qu'elle ne s'est accrue.
A ces freins extérieurs des lois civiles et religieuses, et des jugements de l'opinion, se joint le frein intérieur de la conscience individuelle. Qu'est-ce
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que la conscience et (|uclle esl sa l'onction? La conscience est un régulateur. Elle a pour ionction nécessaire de régler les impulsions des appétits et des passions de l'individu, de manière à les empêcher de produire des actes nuisibles à autrui et à luimême. Elle examine les actes qu'il se propose de commettre, ou, si elle est trop lente, ceux qu'il a commis et les juge. Gomment s'opère ce jugement et quelle est sa sanction? C'est Fintelligence qui instruit le procès et prononce le jugement, sous l'excitation du sentiment de la justice, inné mais inégalement fort dans l'espèce humaine. L'intelligence juge que l'acte est juste ou injuste, utile ou nuisible, selon qu'il est ou non conibrme à la loi civile ou religieuse. à l'appréciation de l'opinion ou à sa propre appréciation du caractère d'utilité ou de nociveté sociale dtîs actes de cette sorte. Si elle le juge juste, utile, le sentiment de la justice en éprouve une satisfaction; si elle le juge injuste, nuisible, le sentiment delà justice en ressent une peine. Cette satisfaction ou cette peine est proportionnée au caractère plus ou moins juste ou injuste, utile ou nuisible, de l'acte et elle agit pour en autoriser ou en interdire la production ou la reproduction.
Nous avons remarqué que ces diftérents codes s'accordent généralement sur les points essentiels. Cependant, il n'en est pas toujours ainsi. Le code de la société civile est sur plus d'un point en désaccord avec le code de la société religieuse, et ni les jugements de l'opinion ni ceux de la conscience indi-
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viduelle ne sont toujours d'accord avec Tun ou avec l'autre. Auquel de ces codes ou de ces jugements Findividu doit- il obéir? Sans aucun doute, au code que la société a établi dans l'intérêt de sa conservation, car il est le produit d'observations et d'expériences accumulées de génération en génération. 11 y a toutefois des lois, visiblement dictées par des intérêts et des passions de caste ou de parti qui peuvent faire hésiter la conscience. Il y en a même, telles sont les lois de proscription, politiques ou religieuses, auxquelles la conscience doit refuser d'obéir, si redoutables que soient les pénalités qui les sanctionnent.
Les deux gouvernements, civil et religieux, qui établissement les lois auxquelles ils obligent l'individu d'obéir, ne se font d'habitude aucun scrupule de déroger à ces lois, quand leur intérêt est en cause. La morale qu'ils praticpient est trop souvent en opposition avec celle qu'ils imposent. Ils la justifient en invoquant la « raison d'Etat », c'est-à-dire l'intérêt de conservation de leur existence, soit qu'ils aient à lutter contre des ennemis du dehors ou des concurrents du dedans, soit encore qu'ils veuillent augmenter leurs revenus ou obtenir un appui qui leur est nécessaire. Ils se plaisent à croire que l'existence de la société est liée à la leur, par conséquent que
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tous leurs actes sont conformes à l'intérêt de la société et à ce titre « moraux », quand même ces actes sont condamnés par les lois dont ils prescrivent l'observation aux individus. Cette morale de la raison d'Etat n'a pas cessé d'être celle de tous les gouvernements civils ou ecclésiastiques. 11 convient de remarquer, toutefois, à la décharge des personnalités dirigeantes des gouvernements des nations ou des églises, qu'elles obéissent généralement aux lois de la morale individuelle dans le gouvernement de leurs aft'aires et de leur vie, tout en pratiquant la morale de la raison d'Etat dans le gouvernement de la nation ou de l'Eglise. Elles ne sont donc qu'à demi immorales et malhonnêtes.
Elle n'en donnent pas moins un exemple démoralisateur. L'individu, assujetti à l'observation des lois de la morale ordinaire, en présence de la violation de ces lois par le gouvernement, qui a pour mission de les faire observer, ne peut manquer d'être troublé dans sa conscience. Car il s'aperçoit qu'il y a deux justices, deux morales, et il se demande pourquoi il ne suivrait pas celle que pratique le gouvernement plutôt que celle qu'il impose. Si on lui objecte que le gouvernement a sa raison d'Etat, déterminée par les nécessités de sa conservation, ne peut-il pas répondre qu'il a la sienne, et qu'il obéit, lui aussi, aux nécessités de sa conservation en faisant main basse sur le bien d autrui?
De là, une diminution de la capacité morale nécessaire à l'accomplissement de l'enseudjle des devoirs
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qiiiiiiplique le gouvernement individuel. Or, le gouvernement de rindividu par lui-même est devenu plus difficile sous le régime de la liberté, qu'il ne Tétait sous le régime de la servitude, et il exige, par conséquent, une capacité morale plus grande.
La responsabilité de l'individu s'est naturellement accrue avec sa liberté et dans la même proportion . Elle n'existait point chez l'esclave, qui était entretenu par son maître et n'avait point de famille. Elle commence à apparaître lorsque le servage et la sujétion corporative succèdent à l'esclavage. Le serf, attaché à la glèbe, et l'ouvrier, attaché à la corporation, sont obligés de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance et à celle de leur famille; mais le serf est pourvu d'un morceau de terre dont l'étendue est communément proportionnée au nombre de bras que chaque foyer peut fournir à la corvée, et l'ouvrier des corporations, le compagnon aussi bien que le maître, possède un emploi qui lui est assuré de génération en génération. La limitation des marchés et même l'état stationnaire de l'industrie contribuent à procurer aux coopérateurs de la production une sécurité qui allège le poids de leur responsabilité. Dans des marchés étroitement limités par des obstacles de toutes sortes, défaut de moyens de communication, morcellement des États politiques, guer-
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res, etc.. lu production pouvait être aisément mise en équilibre avec la consommation, an nivean du prix nécessaire, imposé par la coutume. Seuls, les accidents de la température troublaient temporairement cet équilibre qu'aucune des crises que suscite le progrès ne venait rompre. De là, une certaine stabilité économique qui se répercutait sur les moyens de subsistance de l'individu. Kn revanche, il n'avait guère la possibilité de les accroître. Mais il n'y était que faiblement sollicité par suite de la distance qui séparait les prix des articles de luxe et même de simple confort de ceux des nécessités de la vie. Les consommations de luxe n'étaient généralement accessibles qu'à l'aristocratie gouvernante. D'ailleurs, des coutumes ou des lois somptuaires les interdisaient fréquemment aux classes moyeime et inférieure. Dans ces classes, de beaucoup les plus nombreuses, l'individu était donc peu intéressé à augmenter ses moyens de subsistance, car les jouissances qu'il aurait pu se procurer en les augmentant, lui étaient défendues. Si cet état de choses enrayait le développement de son activité et faisait obstacle aux progrès de l'industrie, il modérait l'excitation à s'enrichir, fût-ce aux dépens d'autrui.
Il n'en est plus ainsi depuis que ragrandissement des marchés et les progrès de l'industrie ont accru pour l'individu la possibilité d'augmenter ses moyens de subsistance, tout en les rendant moins stables. Or il ne faut pas oublier qu'en même temps que s'accomplissait cette évolution économique, l'abolition
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de Tesclavage. du servage et du régime corporatif imposait à l'individu l'obligation de pourvoir luimême à sa subsistance, sans qu'il pût compter désormais sur aucun secours extérieur. Il acquérait, à la vérité, la liberté d'employer à sa convenance son capital de forces productives, la liberté de travailler et de disposer des fruits de son travail, mais sa production et sa consommation demeuraient grevées d'impôts et de servitudes, hors de proportion avec les services qu'ils avaient pour objet de rétribuer, et aggravaient ainsi les difficultés du problème du gouvernement de soi-même. Aux risques qui avaient leur source dans la transformation progressive de l'industrie s'ajoutaient ceux de l'instabilité des lois fiscales et protectionnistes. Et tandis que ses ressources étaient rendues précaires, sinon diminuées, l'individu, libre maintenant d'en user à sa guise, voyait s'accroître le nombre des articles de consommation et, parmi eux, les excitants qui lui apportaient les jouissances les plus vives en lui faisant oublier les embarras et les misères de sa situation.
De cette augmentation de l'instabilité et des risques qui ont rendu de plus en plus difficile l'acquisition des moyens de subsistance, tandis que les matériaux de jouissance, en se multipliant, aiguillonnaient des tentations qui ne pouvaient être apaisées que par cette acquisition, est née la préoccupation constante et exclusive de la recherche de la richesse. Sans doute, le désir de la richesse est légitime en soi. Il faut que 1 individu se crée les ressources néces-