LE PUOI5LKME 1)1 GOUVERNEMENT INDIVIDUEL IT
détermine une déperdition de forces vitales ; que cette déperdition, soit qu'elle diminue la vigueur physique ou morale de riiomme, soit qu'elle atteigne les forces et les ressources du milieu où il vit, allaiblit la société et racliemine à la décadence, que toutes les sociétés entre lesquelles se partage l'espèce liumaine se trouvant en concurrence pour l'acquisition des subsistances, — concurrence manifestée tantôt par la guerre, tantôt par la lutte industrielle, — les moins fortes, celles qui sont le plus allaiblies par les vices de leur gouvernement collectif et individuel sont fatalement condamnées à périr, on sera amené à conclure que l'intérêt supérieur de la conservation des sociétés pourra exiger dans l'avenir, comme il a exigé dans le passé, la mise en tutelle des individus incapables de se gouverner utilement eux-mêmes, utilement, c'est-à-dire d'une manière conforme à l'intérêt général et permanent de la société et de l'espèce.
Mais il ne s'ensuit pas que les sociétés n'aient d'autre alternative que de revenir aux anciennes formes de la tutelle, ou de laisser se perpétuer ces formes anti -économiques de la tutelle gouvernementale, qui ont pour vice commun de restreindre la liberté des individus capables de se gouverner avec celle des incapables. On peut demander à la liberté elle-même une solution plus utile du problème de la tutelle.
A la fin du xviii^ siècle, la décadence des formes vieillies de la tutelle avait provoqué une réaction
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universelle contre ce régime. Les théoriciens du temps n'admettaient point que l'individu eût le droit d'aliéner sa liberté, en totalité ou même en partie, quand même il se sentirait incapable de supporter la responsabilité, inséparable de la liberté, autrement dit qu'il fût libre de n'être pas libre. De nos jours, l'expérience des maux causés par l'insuffisance de la capacité gouvernante a ébranlé la foi en cette théorie, qui ne tenait aucun compte de la responsabilité. D'ailleurs, elle a subi dans la pratique des atteintes multipliées. Quoique les vœux religieux aient cessé d'être reconnus et sanctionnés par la loi, les Congrégations monastiques se sont rétablies et elles recrutent un nombre croissant d'individus qui consentent de leur plein gré à se soumettre à des règles restrictives de leur liberté. De même, les armées attirent des volontaires qui acceptent la plus dure des servitudes pour se décharger du soin de leur subsistance. C'est, du moins en partie, au même besoin de sécurité, qu'il faut attribuer l'affluence des candidats aux fonctions de l'Etat, malgré les restrictions qu'elles apportent à l'indépendance individuelle. D'autres applications, à coup sûr plus fécondes, de la tutelle libre sont possD^les; mais nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'elles ne seront utiles qu'à la condition de développer le sentiment de la responsabilité et de rendre ainsi l'individu plus capable de se gouverner lui-même. Car tel est le but auquel il faut tendre. Comme le disait Charles Dunoyer dans son beau livre, un peu trop
Li: PROBLEME DU GOUVERNEMENT INDIVIDUEL T^S
oublié, de La Liberté du b-avaiL « c'est quand les hoinmes peuvent se servir avec le plus de liberté des facultés naturelles qui leur ont été données pour satisfaire leurs besoins de toutes sortes qu'ils acquièrent le plus de puissance. »
La connaissance des règles de conduite collective ou individuelle nécessaires à la conservation et au progrès des sociétés entre lesquelles se partage l'espèce humaine et par conséquent de l'espèce entière, tel est l'objectif de la morale considérée comme science. L'application de ces règles au gouvernement des sociétés, tel est ou devrait être l'objectif de la politique. La politique est donc un art dont la morale est la science,
L'application de la morale au gouvernement des sociétés est déterminée par le mode d'acquisition des subsistances. Dans la première phase de l'existence de l'humanité, c'est le mode destructeur du vol et du meurtre. Comme l'animalité intérieure, l'homme consomme les produits spontanés du sol et ne restitue
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rien au sol. 11 s'empare du gibier et ne restitue rien à Fespèce dont il se nourrit. Il est un simple destructeur.
Mais ce mode d'ac(|uisition des subsistances est peu productif, et, trop souvent même, stérile. La quantité des fruits spontanés du sol est étroitement limitée et ne peut s'accroître, le gibier se raréfie à mesure que s'augmente le nombre des chasseurs ; la conquête des domaines des autres tribus nécessite iine lutte dont le résultat est incertain. Alors, sous la pression du besoin, les variétés de Fespèce les mieux douées du génie de l'observation et de Finvention réalisL'nt un progrès décisif; elles mettent en culture les végétaux les plus propres à l'alimentation, et transforment en bétail les espèces de gibier les plus avantageuses à élever. Au lieu de se contenter, comme les espèces inférieures, des subsistances que lui fournit la nature, Fhomme les multiplie. Il n'est plus seulement un destructeur, il est un producteur, et il peut se multiplier lui-même, en raison de l'accroissement de ses subsistances. Le même domaine qui suffisait à peine à la nourriture d'une tribu de quelques centaines d'individus, peut subvenir aux besoins alimentaires et autres de plusieurs millions. Aux tribus primitives succèdent des (( États politiques ». Ces progrès ouvrent la seconde phase ou le second âge de Fexistence de Fhumanité.
Lli l'KOBLKMK 1)U OOU VEHNEMKN T COLLECTIF l'Ji)
Au mode destructif d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre, se joint, dans le second âge, le mode productif de l'échange. Après avoir épuisé les germes de fécondité que la nature a déposés dans le sol, Tagriculteur est obligé de les rétablir au moyen des engrais. S'il arrive encore à des agriculteurs ignorants et imprévoyants de transformer des régions fécondes en déserts stériles, les plus intelligents entretiennent et développent même les facultés productives du sol. C'est un échange avantageux à la terre aussi bien qu'à Fhomme. De même l'élève du bétail constitue un échange de services entre l'homme et l'animal domestique. De même encore, réchange prend une part croissante dans les rapports des hommes entre eux. Déjà, il avait commencé à apparaître dans le premier âge. S'il n'existait que des rapports d'hostilité entre les tribus, un échange continuel de services s'opérait dans l'intérieur de chacune, notamment entre l'homme et la femme. L'homme pourvoyait à la recherche du gibier ainsi (ju'à la défense de la tribu; la femme préparait la nourriture, portait les fardeaux, façonnait les vêtements, entretenait l'habitation. Mais dans le second fige, l'échange prend, dans la vie des sociétés, une importance de plus en plus grande; il se généralise dans l'intérieur des Etats sous forme d'échange imposé, et il s'étend au dehors, sous forme d'échange libre. Trois modes d'acquisition des subsistances,
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existent alors, quoique dans des proportions inégales et variables : i" le mode primitif du vol et du meurtre; 2° l'échange imposé; S*" rechange libre.
Lorsque les industries productives de l'élève du bétail et de la culture du sol eurent rendu possible la fondation des Etats politiques, l'organisation des sociétés s'adapta aux nouvelles conditions d'existence que ce progrès leur avait faites. Elle procéda du mode primitif d'acquisition des subsistances. Les individus les plus forts de la tribu, ceux qui participaient de la nature des animaux carnassiers, le lion, Faigle, la panthère, et qui remportaient sur les autres dans la pratique du vol et du meurtre, s'associèrent aux plus intelligents pour asservir les moins forts et les moins intelligents; ou bien encore, ce qui était le cas ordinaire, les tribus appartenant aux variétés qui se nourrissaient de la chair des animaux et des hommes, trouvèrent profit à assujettir les variétés végétariennes, plus faibles et moins courageuses, et à les appliquer à la productiondes subsistances, plutôt qu'à les exterminer et à les dévorer. La tribu conquérante s'appropria le sol avec ses habitants, et le partagea entre ses membres, en proportion de la part qu'ils avaient prise à l'œuvre de la conquête. Assistée d'une élite intelligente issue des sorciers de la tribu, elle constitua la classe gouvernante et exploitante de l'Etat.
Cette constitution des entreprises d'exploitation du sol et de ses habitants, que l'on a désignées sous le nom d É^ats politiques, marque un progrès sensi-
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ble dans le mode d'acquisition des subsistances . Au procédé primitif du vol et du meurtre, commun à l'homme et aux espèces inférieures, se substitue le procédé à la fois plus économique et plus approchant de la justice, de l'échange imposé. Le maître impose à l'esclave l'obligation de travailler et de lui livrer le produit de son travail; en échange, il pourvoit à sa subsistance et assure sa vie contre les risques imminents de destruction qui menacent partout le plus faible. Seulement, le maître fixe à son gré le taux de rechange, et ne laisse communément à l'esclave que le minimum strictement indispensable à la conservation de ses forces productives. Il convient néanmoins de remarquer que la valeur du service que le maître fournissait à l'esclave dépassait, communément aussi, le prix qu'il en exigeait, car ce service l'esclave était incapable de se le fournir à luimême. Son asservissement n'attestait- il point son incapacité à se protéger contre les risques de destruction qui le menaçaient, de même que l'infanticide et l'abandon des vieillards dans les tribus dont il était issu, démontraient son incapacité à se gouverner? Ce système de constitution des Etats apparaît donc comme le plus utile et même comme le seul adapté à une époque où les tribus guerrières, qui continuaient à demander leur subsistance au meurtre et au vol, auraient détruit les sociétés adonnées aux industries productives si elles n'avaient été intéressées à les protéger en se les appropriant.
Cependant, si la classe propriétaire et gouver-
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liante demandait, dans l'intérieur de l'État, ses moyens de subsistance à 1 échange imposé, elle s'efforçait de les augmenter au dehors par la conquête, c'est-à-dire par le procédé primitif du meurtre et du vol. Elle s'appropriait, par ce procédé, un supplément de territoire, d'esclaves, de serfs ou de sujets, dont elle tirait ensuite un supplément de subsistances au moyen de l'échange imposé. Et, sauf dans le cas où ces acquisitions ont été faites par héritage ou par achat, c'est ainsi qu'elles se sont opérées jusqu'à nos jours.
Le procédé du meurtre et du vol a nécessité et déterminé la création d une industrie spéciale ayant la destruction pour objet, lindustrie ou l'art de la guerre. Gomme toutes les autres industries, celle-ci exige la coopération du travail et du capital, et elle se perfectionne par l'exercice. Mais à mesure qu'elle s'est perfectionnée, la proportion des deux sortes d'agents productifs qui y sont engagés a subi une modification profonde : le capital y a pris une importance de plus en plus considérable. En même temps, le perfectionnement du matériel, comme dans toutes les autres industries encore, a déterminé un changement dans la nature du travail ; la science et la force morale qui sont, comme le capital, des produits de la civilisation, Font emporté sur la vigueur et le courage purement physiques ^
Sous Finfluence de ces progrès, les Etats les plus avancés à la fois dans les arts de la production et de