I. Appendice. Note F
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la destruction ont fini par acquérir une prépondérance décisive. Ils sont devenus propriétaires de la plus grande partie du gdobe, et ils ont cessé d'avoir à redouter les invasions des peuples arriérés qui continuent à demander leurs moyens de subsistance au meurtre et au vol. Ces invasions ont pris fin parce qu'elles se sont heurtées à la puissance croissante et maintenant irrésistible des peuples civilisés, et qu'après avoir été une source de profits, elles se sont soldées par des pertes. La sécurité de la civilisation s'est trouvée ainsi assurée contre les atteintes de la barbarie extérieure. Mais l'accroisse, ment de la puissance destructive et productive des peuples civilisés a eu un autre résultat non moins utile, c'est de frapper d'improductivité chez euxmêmes le procédé d'acquisition des moyens de subsistance par le meurtre et le vol. Des expériences de plus en plus probantes ont démontré que l'emploi de ce procédé coûte invariablement aux vainqueurs plus qu'il ne leur rapporte, et qu'il inflige de plus à l'ensemble de la communauté civilisée des dommages croissants et désormais sans compensation. Les progrès de la puissance destructive et productive ont changé ainsi successivement les conditions d'existence des sociétés ; d'une part, en rendant de moins en moins utile et productif le procédé du meurtre et du vol; d'une autre part, en faisant surgir un nouveau mode d'acquisition des subsistances plus économique que l'échange imposé : l'échange libre.
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D'autres progrès encore ont déterminé la substitution graduelle de rechange libre à l'échange imposé. L'échange imposé impliquait un double asservissement et une double charge : le maître était obligé non seulement de contraindre son esclave au travail et de pourvoir aux frais de la contrainte et delà surveillance, mais encore de lui fournir régulièrement une quantité de subsistances qui suffît à l'entretien et à la reproduction de ses forces productives; Tesclave^ de son côté, était condamné à supporter les charges et les servitudes qu'il plaisait au maître de lui imposer. C'était un procédé d'acquisition des subsistances onéreux pour l'un comme pour l'autre et qu'ils étaient presque également intéressés à remplacer par un procédé plus économique, autrement dit plus conforme à la loi naturelle de l'économie des forces. Mais ce progrès ne pouvait être utilement réalisé qu'à la condition que l'esclave devînt capable de supporter la responsabilité attachée à la liberté ; qu'au lieu de rétrograder au mode antérieur du vol et du meurtre, il continuât de coopérer à une industrie productive, d offrir son travail à l'échange et d'en appliquer utilement le produit à l'accomplissement de ses obligations envers luimême et envers autrui. Cette capacité, les esclaves qui n'avaient à déployer que de la force physique dans les fonctions inférieiu'es de la production, ne pouvaient pas plus Tacquérir que les bêtes de somme dont ils remplissaient lofiîce; mais il en était autrement de ceux qui étaient employés à des travaux
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exigeant dans quelque mesure l'intervention de l'intelligence et des facultés morales. Or, à mesure que l'industrie, en se perfectionnant, substituait une force mécanique à la force physique du travailleur, cette intervention était réclamée davantage, et les facultés ainsi mises en œuvre se développaient par Texercice. La capacité de se gouverner soi-même croissait avec elles. Alors l'échange libre devenait profitable à la fois pour le maître exonéré des frais d'entretien et de surveillance de l'esclave et assuré de pouvoir se procurer le travail dont il avait besoin, et pour l'esclave débarrassé des entraves de la servitude et encouragé à rendre plus productif un travail dont il pouvait débattre le prix. L'affranchissement des esclaves s'est successivement accompli dans ces conditions utiles quand il n'a pas été retardé par la routine aveugle des maîtres ou hâté par une philanthropie non moins aveugle, et peutêtre encore plus malfaisante. L'échange libre du travail a remplacé l'échange imposé, et ce progrès, en imprimant un vif essor au développement de la puissance productive, a contribué non moins que l'accroissement de la puissance destructive, à changer les conditions d'existence des sociétés civilisées.
Fondés par les tribus guerrières auxquelles l'exploitation permanente des populations vouées à
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ragricultiire et aux autres industries procurait désormais plus de profits et surtout des profits plus réguliers que le pillage, autrement dit que le procédé primitif d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre, les États politiques n'étaient autre chose que de vastes fermes appropriées à la société conquérante et partagées entre ses membres, à charge par eux de fournir les services nécessaires à la conservation, et autant que possible à l'agrandissement de ce domaine, d'où ils tiraient leurs moyens de subsistance.
Ces sociétés propriétaires d'États avaient à pourvoir à deux sortes de risques qui menaçaient incessamment leur existence, — extérieurs et intérieurs.
Les risques extérieurs provenaient d'abord de la concurrence des tribus guerrières qui continuaient à vivre de chasse et de pillage, et que l'exercice habituel de leurs facultés de combat rendait particulièrement redoutables. Pendant une longue suite de siècles, les sociétés propriétaires d'États furent continuellement exposées à leurs invasions. Parmi ces tribus, les plus arriérées se contentaient de piller les richesses accumulées dans les régions qu'elles envahissaient et dont elles se retiraient après les avoir ruinées ; les moins barbares et les plus intelligentes s'y établissaient, au contraire, après en avoir dépossédé en totalité ou en partie les propriétaires. A ces luttes contre les tribus barbares se joignaient les luttes entre les sociétés propriétaires d'États elles-mêmes. Gomme tous les propriétaires, elles
s'clïoivaient d'agrandir leurs domaines afin d'augmenter leurs moyens de subsistance, et ce but, elles ne pouvaient l'atteindre qu aux dépens les unes des autres, c'est-à-dire par la guerre et la conquête. Tous les établissements politiques étaient donc exposés à un risque extérievu' d'invasion et de destruction provenant de la persistance du mode primitif d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre.
D'une autre part, le régime de l'échange imposé en plaçant la multitude vouée aux travaux de la production, sous la domination de la société propriétaire de l'État, exposait, de même, cette société à un risque de destruction et de dépossession, pt-oveiiant des révoltes de ses esclaves ou de ses sujets. A la vérité, ce risque intérieur n'avait ni la gl'avité, ni la continuité du risque extérieur, car les populations vaincues et assujetties étaient inférieures à leurs vainqueurs sous le rapport des aptitudes de combat, et le sentiment de leur infériorité, en présence du danger auquel les exposaient les invasions des barbares, exterminateurs et pillards, leur faisait reconnaître toute la valeur du service d'assurance qui leur était rendu, en échange de la corvée de l'esclave ou du serf, et de l'impôt du sujet. Il en alla toutefois autrement lorsque la disparition du péril des invasions barbares eut diminué la valeur de ce service d'assurance, sans que le prix dont il était payé en fût réduit en proportion. Alors, les populations assujetties supportèrent moins patiemment les char-
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ges de la corvée ou de Fimpôt, et l'on vit s'élever le risque intérieur tandis que s'abaissait le risque extérieur.
Pour subvenir à ce double risque, auquel s'ajoutait le danger de la discorde entre ses membres, la société propriétaire de l'Etat avait besoin d'un pouvoir dirigeant établi en permanence et disposant d'un appareil de destruction assez fort pour surmonter toutes les résistances, en un mot d'un gouvernement. La conservation et la prospérité de la société dépendaient de la capacité de ce pouvoir et de la puissance de cet appareil. Si l'on observe comment les gouvernements ont été constitués dans les nombreux Etats politiques qui ont succédé aux tribus primitives, on s'apercevra que sous des formes difïérentesils répondaient aux mêmes nécessités.
Comme tous les organismes, le gouvernement des sociétés a sa constitution naturelle déterminée par son objet. Cet objet, c'est la conservation de la société, impliquant celle du domaine qui lui fournit ses moyens de subsistance. Or, les sociétés propriétaires et exploitantes des Etats politiques ont été, comme nous venons de le voir, exposées dès l'origine à des risques de deux sortes, extérieurs et intérieurs, auxquels il a été nécessaire de pourvoir sous peine de destruction de 1 Etat et de la société.
C'est par Tinstitution d'un gouvernement qu'il y a été pourvu. Un gouvernement n'est donc autre chose qu'une entreprise d assurance sui generis.
Si Ton analyse la maclûnerie de cette sorte d'assurance on la trouvera partout et de tout temps composée des mêmes organes, quoique sous des formes et à des degrés d'avancement dilïérents : c'est d'abord un organe de direction qui imprime le mouvement à toutes les pièces du mécanisme. Cet organe de direction doit être unique et permanent. Il comprend trois pouvoirs qui commencent par être réunis, et qui sont ensuite séparés, car ils exigent chez ceux qui les exercent des facultés particulières : pouvoir d'agir, de légiférer et de juger. Le pouvoir d'agir s'exerce parla mise en œuvre de la machinerie du gouvernement pour engager toutes les entreprises et prendre toutes les mesures qu'exige la conservation, et, d'une manière générale, l'intérêt de l'État. Le pouvoir de légiférer s'exerce par l'établissement des règles ou lois reconnues de même nécessaires à la conservation de l'Etat, et des pénalités destinées à empêcher la production des actes nuisibles; le pouvoir judiciaire a pour objet la poursuite des actes nuisibles et l'application des pénalités établies par les lois. Telles sont les trois pièces constitutives de l'organe de direction d'un gouvernement. Cet organe commande et met en œuvre trois rouages d'exécution : l'armée, la police et l'administration. L'armée, c'est la force organisée pour la défense de l'Etat, et, s'il y a lieu, pour l'ex-
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tension de son domaine. Comme les antres rouagres de la macliinerie d'un c^onvernenient, elle a sa constitution naturelle fondée sur la loi de Téconomie des forces, savoir la production d'un maximum de puissance destructive en échange de la moindre dépense. La police est une autre force organisée pour prévenir ou réprimer les atteintes à la sécurité intérieure de l'Etat, poursuivre les auteurs deâ actes nuisibles et les contraindre à subir les pénalités auxquelles les a condamnés le pouvoir judiciaire. Enfin l'administration per(,^oit, gère et distribue le montant des ressources prélevées, d'une manière ou d'une autre, sur les consommateurs des services nécessaires à la conservation de l'Etat. Telles sont les pièces indispensables de la machinerie d'un gouvernement.
Plus qu'aucune autre entreprise, cette sorte d'assurance exige la coopération d une somme considérable de capital fixe et circulant, de travail intellectuel et matériel. Le capital fixe est immobilisé sous la forme du matériel et de l'outillage adaptés aux différents services, forteresses, casernes, magasins, armes pour les forces organisées de l'armée et de la police, bâtiments pour les cours et tribunaux, les prisons, bureaux, etc. Le capital circulant consiste dans les sommes nécessaires à hi solde ou aux appointements du personnel, et dans les approvisionnements. Le personnel comprend les fonctionnaires de tout ordre, civils et militaires. Dans les grands États modernes, c'est par milliards que se comptent les capitaux
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investis dans nn c^oiivernonient, et par millions les Individus qui constituent son personnel, surtout depuis que les jçouvernements ont joint à leurs fonctions primitives d'assureurs de la sécurité de l'Etat une foule d'autres fonctions et attributions.
Mais dans les anciens Etats, le gouvernement n'avait d'autre objet que Fassurance de la sécurité de l'association propriétaire de l'Etat et l'extension de son domaine. Lorsque cette association avait conquis et s'était approprié un domaine pour en tirer ses moyens de subsistance par 1 échange imposé aux populations assujetties, elle était organisée comme une armée. Cette organisation s'était immobilisée et perpétuée pour parer aux risques extérieurs et intérieurs de dépossession. Les membres de la hiérarcliie militaire s'étaient partagé le domaine en portions correspondant à leurs grades et aux services qu'ils avaient rendus dans la conquête. Le chef avait reçu la portion la plus forte, tandis que les simples soldats n'avaient eu qu'un petit lot et le plus souvent même étaient de préférence demeurés à la solde d'un chef passé à l'état de seigneur d un domaine plus ou moins vaste. Chaque seigneur gouvernait, suivani son bon plaisir, ou en se conformant à la coutume^ lorsqu'il avait alïaire à une population résistante j les esclaves, les serfs ou les sujets de son domaine. Comme les autres membres de la hiérarchie, le che vivait du produit du domaine ([ui lui avait été attribué dans le partage. Son pouvoir ne s'étendait pas au delà. Seulement, lors([u'uiie guerre survenait
soit qu'il s'agît de repousser une agression, ou d'étendre le domaine dans l'intérêt commun, il usait de son pouvoir de chef militaire, héréditaire comme tous les autres grades, pour convoquer ses subordonnés et rassembler l'armée. Chacun participait aux frais de la campagne, et, en cas de victoire, entrait en partage des fruits, en proportion de son apport en personnel et en matériel. En fait, le domaine était divisé entre autant de gouvernements quil y avait de lots, partant de seigneuries, et ces gouvernements étaient, au début, indépendants les uns des autres. Mais chaque propriétaire seigneurial s'efforçait, comme tout autre propriétaire, d'agrandir son domaine, afin d'accroître ses revenus, et il recourait dans ce but au procédé ordinaire de la conquête, c'est-à-dire au meurtre et au vol. Les plus forts s'emparaient des domaines des plus faibles. Alors ceux-ci eurent recours à l'assurance pour se préserver de ce risque. Ils se placèrent sous la protection des plus forts, en payant cette protection par l'abandon d'une partie de leurs droits seigneuriaux. Ce système d'assurance connu sous le nom de féodalité devait naturellement aboutir et à la domination du plus fort, et à l'unification du gouvernement du domaine, sous la réserve des droits et privilèges qui étaient restés attachés à la possession de chaque seigneurie, et qui subsistèrent en France jusqu'à la révolution. Dans ce travail naturel d'unification, les populations assujetties, ou du moins celles que rechange imposé grevait des charges les plus lourdes.
accueillirent, comme une délivrance, la domination du plus fort, jusqu'à ce que l'expérience leur eût appris que sa supériorité de forces ne lui servait guère qu'à ajouter de nouvelles charges aux anciennes. Or, les progrès de la puissance destructive réalisés dans le cours des siècles sous l'influence de concurrence politique et guerrière, allaient nécessiter l'augmentation successive de ces charges tandis que, d'un autre côté, ceux de la puissance productive augmentaient le pouvoir de résistance des classes qui en supportaient le fardeau.
Aussi longtemps qme les États civilisés furent en butte aux invasions des barbares qui demandaient leurs moyens de subsistance au procédé primitif du meurtre et du vol, la guerre s'imposait comme une nécessité inéluctable. Car il ne dépendait pas d'eux de l'éviter. Les invasions des barbares avaient le caractère des phénomènes destructeurs de la nature ; elles survenaient à l'improviste, et le seul moyen d'empêcher leurs ravages consistait à leur opposer une puissance destructive supérieure. Cette puissance^ les sociétés propriétaires des Etats en voie de civilisation ne pouvaient l'acquérir que par les progrès combinés des arts de la destruction et de la production, et ces progrès ne pouvaient naître que de l'exercice de l'industrie destructive aussi bien
que des industries productives. Mais un jour arriva où, o^ràce surtout aux inventions qui. en transformant le matériel de guerre, firent prédominer la science, le capital et la force morale dans l'industrie de la destruction, la puissance destructive des États civilisés dépassa celle des barbares. Alors les invasions, après avoir été profitables, se soldèrent par des pertes, et, comme toutes les entreprises qui ne couvrent plus leurs frais, elles disparurent. A dater de ce moment, la guerre cessa de s'imposer comme un agent nécessaire de sécurité. La civilisation étant désormais assurée, non seulement la guerre perdait sa raison d'être, elle cessait d'être utile, autrement dit conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce, mais il dépendait des peuples civilisés, devenus les plus forts, de renoncer à ce mode primitifd'acquisition des subsistances. Cependant elle s'est poursuivie, quoique avec des interruptions de plus en plus longues entre les États civilisés, aussi bien qu'entre les barbares, et entre les barbares et les États civilisés. L'explication de ce phénomène se trouve dans la prépondérance des intérêts belliqueux dans le gouvernement des États. Jusqu'à une époque récente, les gouvernements n'ont eu d'autre objectif que l'intérêt des sociétés propriétaires des États. Mais aussi longtemps que les États civilisés avaient été menacés de destruction par les invasions barbares cet intérêt s'était étendu aux populations assujetties. Il en alla autrement lorsque, le péril des invasions ayant disparu, la
guerre, quel qu en tut le résultat, ne procura plus aucune utilité appréciable à ces populations vouées aux industries productives, ou tout au moins aucune utilité comparable aux charges qu'elle leur imposait.
Si la guerre était heureuse, si elle procurait un a;;i-andissement de territoire à la société propriétaire de l'Etat, le bénéfice que celle ci pouvait en retirer ne s'étendait pas à la population assujettie, dont les charges n'en étaient pas diminuées. Peut-être y trouvait-elle une extension de débouchés pour son industrie, mais le bénéfice qu'elle recueillait de ce chef équivalait rarement à la contribution de sang et d'argent que la guerre lui avait coûtée. Même dans ce cas, la guerre se soldait pour elle par une perte. Si la guerre était malheureuse, si le territoire de l'Etat était envahi, la population souffrait des déprédations et des destructions qui marquaient le passage et les opérations des armées ; si la conquête les faisait passer d'une domination à une autre, elles pouvaient craindre que leurs nouveaux maîtres ne fussent pires que les anciens, car il leur arrivait rarement de gagner au change.
Mais si la guerre était toujours onéreuse pour les populations assujetties, si elle le devint même de plus en plus à mesure que ses frais s'accrurent, et que son action perturbatrice alla s'étendant avfec la sphère des échanges, elle demeurait une Source de profits pour les membres de la société propriétaire de l'État.
Ces descendants des fondateurs de l'État tiraient
en efïet leurs moyens de subsistance de deux sources : de l'exploitation de leur domaine foncier et des droits qui y restaient attachés, et des services militaires et civils du gouvernement. Les revenus de leurs domaines étaient limités par la coutume, et ils appartenaient d'ailleurs pour la plus grosse part à l'aîné. Les emplois de FEtat suppléaient à leur insuffisance et étaient presque l'unique débouché des cadets, les emplois de l'industrie et du commerce étant interdits à la noblesse. Elle avait en revanche le monopole des fonctions de la hiérarchie militaire et des emplois supérieurs de la hiérarchie civile. Elle était, par conséquent, intéressée à l'extension de ce débouché. A cet égard, elle ne différait point des classes inférieures vouées à l'industrie et au commerce, qui demandaient à l'extension de leurs débouchés, l'augmentation de leurs profits. Mais le mode d'acquisition des débouchés de l'industrie et du commerce était l'échange, tandis que celui de la classe gouvernante des Etats était la conquête, c'est-à-dire le procédé primitif du meurtre et du vol. Or, toutes les classes gouvernantes ayant la même visée, le risque de guerre demeurait permanent dans toute l'étendue du monde civilisé aussi bien que du monde barbare. Il fallait donc que tous les Etats maintinssent sur pied une armée destinée tant à se préserver de ce risque qu'à le faire échoir. Mais à mesure que les Etats les plus forts avaient absorbé les plus faibles, la puis sance de résistance de chacun s'était accrue; en
LE PROBLÈME DU GOUVERNEMENT COLLECTIF Uj'j
conséquence, les guerres étaient devenues plus longues et les progrès de l'outillage de la destruction avaient contribué encore à les rendre plus coûteuses. Quelle que fut leur issue, heureuse ou malheureuse, elles n'en demeuraient pas moins une source de profits extraordinaires pour la hiérarchie militaire : les campagnes comptaient double et les avancements dans la hiérarchie étaient rapides. A la vérité, les frais delà guerre allant croissant, nécessitaient de continuelles aggravations d'impôts. Mais les classes gouvernantes ne s'en ressentaient que dans une faible mesure, le fardeau des impôts pesant principalement sur les classes assujetties.
Cependant, la puissance productive s'était développée avec la puissance destructive ; et quels que fussent les profits que la classe propriétaire et gouvernante de l'État tirât des procédés du meurtre, du vol et de l'échange imposé, ils n'égalaient point ceux que procurait aux classes vouées à la production le procédé d'échange libre. Devenues plus fortes, celles-ci entrèrent en lutte avec la société gouvernante et cette lutte eut pour résultat final leur entrée en partage du gouvernement de l'État.
A mesure que l'outillage des industries productives s'était perfectionné, que les facultés intellectuelles et morales avaient été davantage requises dans l'œuvre de la production, l'esclavage avait fait place au servage puis à la simple sujétion, et l'échange libre à l'échange imposé. Le paysan qui cultivait le sol était soumis à des redevances et à des impôts'payés,
igH LES PROBLÈMES DU XX"' SIECLE
les uns au propriétaire du sol. les autres au gouvernement de rÉtat, et dont il ne pouvait débattre les conditions et le taux; c'était la part de l'échange imposé. (Nous avons remarqué, toutefois, que dans les pays où la population assujettie avait assez d'énergie pour résister aux exigences abusives de ses maîtres, la coutume limitait dans quelque mesure le taux des redevances.) Mais, ses redevances et ses impôts payés, le cultivateur était libre de disposer du restant des produits de son travail; il pouvait, selon sa convenance^, les consommer ou les échanger, en demeurant seulement assujetti à des règlements plus bu moins restrictifs de la liberté de l'échange. Dans la production industrielle et commerciale, dans les professions dites libérales, la part de l'échange libre était généralement plus forte que dans la production agricole ; en outre, la sphère dans laquelle se mouvait l'échange était plus étendue. A mesure que la sécurité et les moyens de communication se développaient, que les débouchés de l'industrie et du commerce s'élargissaient, les classes vouées à ces branches de la production croissaient en nombre et en richesse, et leur puissance s'augmentait en proportion. D'abord, elles se bornèrent à en user pour acquérir, ici en totalité, là en partie, la gestion des gouvernements locaux des communes; ensuite, elles demandèrent à débattre et à consentir l'impôt qu'elles fournissaient en échange des services du gouvernement de l'Etat; enfin, leur ambition croissant avec leur puissance, elles voulu-
LE PROBLÈME DU GOUVEkXEMEM COLLECLIF I99
rent avoir leur part dans la direction et la gestion (le ce gouvernement. Alors s'ouvrit l'ère des réformes et des révolutions politiques qui ont dépossédé du monopole du gouvernement des États, les sociétés ([ui les avaietit fondés par le procédé du meurtre et du vol et qui les exploitaient au moyen de l'échange imposé. Mais la suppression de ce monopole ou, pour mieux dire, son extension successive aiix classes qui lui étaient auparavant assujetties, n'a pas amélioré autant qu'on se plaisait à l'espérer, la situation des gouvernés. La puissance des gouvernements s'est accrue sans que les gouvernés aient réussi jusqu'à présent à découvrir le moyen d'en empêcher l'abus.
Yl
Il y a un phénomène politique dont on n'apprécie pas assez la portée : c'est l'énorme supériorité de la puissance des gouvernements des États modernes, comparée à celle des gouvernements de l'ancien régime. Cette supériorité, ils en sont principalement redevables au développement du crédit, à la multiplication et au perfectionnement des moyens de communication. Tandis que les gouvernements des plus grands États de l'ancien régime ne pouvaient disposer que du produit de l'impôt et du revenu de leurs domaines, les gouvernements des plus petits États peuvent demander au crédit des ressources extraordinaires, et contracter des dettes qui s'élèvent
parfois au décuple de leurs revenus annuels. A la vérité, le crédit des gouvernements a été plus lent à s'établir que celui des entreprises particulières, parce qu'ils ne se croyaient pas obligés de servir exactement les intérêts de leurs emprunts, et que leurs prêteurs ne possédaient aucun moyen matériel de les y contraindre, mais l'expérience ayant fini par leur faire reconnaître la nécessité de remplir leurs engagements, ils ont trouvé dans le crédit des ressources extraordinaires qui ont singulièrement accru leur capacité défensive et offensive. En même temps, les progrès des moyens de communication en leur permettant d'être informés d'une manière presque instantanée dun péril extérieur ou intérieur et d'y pourvoir sans retard, ont pour ainsi dire accru leurs forces dans la mesure de l'augmentation de leur mobilité. Il faut remarquer, toutefois, que les gouvernements des peuples civilisés, profitant presque également aujourd'hui de ces progrès, leui' situation respective ne s'en trouve que peu modifiée, mais il en est autrement de leur situation vis-à-vis de leurs sujets. Grâce à l'accroissement de leur puissance, ils peuvent réprimer beaucoup plus facilement et plus vite toute tentative de résistance à leur autorité. Ce qu'on pourrait appeler la capacité d'oppression d'un gouvernement s'est accrue dans la proportion de l'augmentation de ses ressources et de la mobilisabilité de ses forces.
En revanche, les théoriciens politiques se sont ingéniés à inventer des appareils destinés à protéger
les individus contre cette puissance d'oppression croissante des gouvernements. Dans la plupart des pays civilisés, des constitutions, des lois dites organiques, et un mécanisme représentatif plus ou moius ingénieusement combiné ont été établis pour garantir la vie, la propriété et la liberté des gouvernés contre les abus de pouvoir des gouvernements. Presque partout, la liberté de la presse et de l'association leur fournit les moyens de dénoncer ces abus et d'en réclamer le redressement. Presque partout aussi, le gouvernement, ayant cessé d'être la propriété d'une caste ou d'une maison, appartient à la nation elle-même et celle-ci possède le pouvoir souverain , inhérent à son droit de propriété , de nommer des mandataires, investis à leur tour du pouvoir de désigner ou de choisir le personnel dirigeant de la machinerie du gouvernement. Que peut-on demander de plus ? D'ailleurs, pour quelle raison le gouvernement abuserait-il de son pouvoir? Son intérêt n'est-il pas indissolublement lié à celui de la nation? Et n'est-ce pas en faisant respecter et en respectant lui-même les droits individuels, en préservant de toute atteinte la vie, la propriété et la liberté des individus qu'il peut assurer l'existence de la nation et par conséquent la sienne?
Il n'y a pas bien longtemps encore que l'opinion générale des peuples civilisés attribuait une importance extraordinaire à la forme et à l'agencement de la machinerie du gouvernement. On faisait une ré\ olution sans regarder au prix qu'elle pouvait
lOQ. LES PROBLEMES DU XX« SIECLE
coûter pour substituer une république à une monarchie, un régime représentatif et parlementaire à un régime plus ou moins aristocratique, ou simplement pouréteudre l'exercice du droit électoral ; on croyait, pour tout dire, que l'existence et la prospérité d'une nation dépendaient du plus ou moins de perfection de ses institutions politiques ; et l'on s'évertuait à confectionner des constitutions suivant toutes les règles de l'art. L'expérience a fait justice de ces illusions en démontrant que les mêmes institutions sont loin de donner partout les mêmes résultats ; que la monarchie constitutionnelle réussit mieux en Angleterre que sur le continent, et la république dans l'Amérique du nord que dans l'Amérique du sud, enfin qu'aux États-Unis même le régime républicain et démocratique n'a pas été un préservatif plus efficace de la corruption du personnel politique et administratif que le régime autocratique en Russie. Sans refuser toute importance à la forme et à la nature des institutions politiques on peut constater qu'elles n'exercent sur le gouvernement des nations qu'une influence bien inférieure à celle que les réformateurs et les révolutionnaires leur ont trop longtemps attribuée.
Si l'on veut connaître les influences qui déterminent la politique intérieure et extérieure d'un gouvernement, quelle que soit sa forme, monarchique ou républicaine, aristocratique ou démocratique, il faut se rendre compte de la composition et de la force des diff'érentes classes, constituant au-
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tant des catégories- d'intérêts, qui composent une nation, et du degré d'intelligence et de moralité de chacune. On s'expliquera ainsi que les institutions politiques les plus vantées n'aient pas atteint le but que se proposaient leurs inventeurs et leurs propagateurs, saA oir d'améliorer les services des gouvernements et d'en abaisser le prix.
Les révolutions et les réformes politiques ont pu changer la forme des gouvernements, elles sont demeurées sans influence sur la composition des sociétés. Dans les États modernes comme dans ceux auxquels ils ont succédé, on constate l'existence, à la vérité dans des proportions diverses et variables, de trois classes superposées.
La première se compose, en Europe, des descendants de raristocratie gouvernante de l'ancien régime. Quoique le monopole du gouvernement lui ait été enlevé, elle possède encore, partout, une influence hors de toute proportion avec le nombre de ses membres. Cette influence est due à la situation, prépondérante qu'elle a occupée et à la portion considérable de la propriété foncière qu'elle n'a pas cessé de détenir. En Angleterre, le sol lui appartient presque tout entier, et dans la plupart des pays du continent elle en conserve une grande part. En France, cette part s'élève encore, en dépit d'un code égali-
Qo4 LES PROBLÈMES DU XX^ SIECLE
taire, àplus d'un quart. Aux revenus que les membres de cette classe aristocratique tirent de leur domaine foncier s'ajoutent, dans des proportions diverses, ceux de leur participation à la propriété du sous-sol et des entreprises industrielles. Ils trouvent une autre source, plus ou moins abondante, de revenus et d'influence dans les fonctions politiques, militaires et civiles, pour lesquelles ils jouissent, sous tous les régimes, d"une situation privilégiée. En Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Russie, ils occupent la plupart des hautes fonctions de la hiérarchie politique, militaire et civile, et presque exclusivement celles de la hiérarchie politique. En France, ils n'ont pas cessé de posséder le plus grand nombre des hauts grades de la hiérarchie militaire.
A cette classe aristocratique qui occupait seule la région supérieure des anciennes sociétés s'est annexée dans les nouvelles, mais sans réussir toujours à s'élever socialement à son niveau, la classe enrichie par la pratique de la finance, de l'industrie et du commerce. Partout, celle-ci met son ambition à se confondre avec la noblesse ; elle achète au besoin des titres, ou elle donne aux noms qui s'y prêtent une tournure nobiliaire; elle aspire particulièrement aux fonctions qui appartenaient d'une manière exclusive à l'aristocratie, notamment à celles de la diplomatie. Cependant, aussi longtemps qu'a duré, entre ces deux classes, la lutte pour la possession du gouvernement, la seconde s'est montrée violemment hostile à la première et elle a soulevé, pour arriver à
ses fins, les éléments démocratiques de la population Aux États-Unis, la lutte s'est engagée entre l'aristocratie foncière des Etats à esclaves et la bourgeoisie industrielle et commerciale des Etats du nord. Celle-ci a Uni par rem|)orter, grâce à la supériorité de ses capitaux et de son crédit ; elle a ruiné sa rivale par l'abolition de l'esclavage et Ta dépossédée du gouvernement de l'Union. En Allemagne, l'aristocratie foncière et militaire a conservé son ancienne prépondérance politique, tandis qu'en Angleterre elle la perdue depuis l'abolition des lois-céréales. En France, les deux classes, tout en demeurant politiquement hostiles, se sont unies sur le terrain économique en vue de se partager les profits de la protection douanière. Mais partout, ces deux classes font trêve à leurs luttes ou à leurs dissensions intestines, lorsqu'elles se sentent menacées par la poussée des éléments démocratiques de la population.
Ces éléments démocratiques, petite bourgeoisie urbaine et ouvriers de l'industrie, constituent une troisième classe, plus nombreuse que les deux premières réunies et qui a commencé à leur disputer la prépondérance politique. Mais elle ne possède pas encore au même degré les deux facteurs principaux de l'influence, savoir les capitaux et la culture intellectuoUo, que la supériorité du nombre ne suffit point à compenser. D'ailleurs, cette supériorité même est loin de lui être acquise, car les petits propriétaires et les ouvriers agricoles obéissent généra-
âo6 LES PROBLÈMES BU XX^ SIECLE
leraentàrinfluencedcraristocratie agraiienne. Selon toute apparence donc, — et quelles que soient leurs institutions politiques, — les nations appartenant à notre civilisation échapperont longtemps encore à la domination de la démocratie, non toutefois sans être exposées fréquemment à ses assauts. Mais aussi longtemps que la balance des forces penchera du côté des deux classes supérieures unies, elles remporteront, et conserveront la prééminence dans le gouvernement des sociétés.
Car c'est de la puissance respective des intérêts, et, par conséquent, des influences des différentes classes entre lesquelles se partage une société, beaucoup plus que de ses institutions politiques, que dépend la politique intérieure et extérieure de son gouvernement. Et cette politique est plus ou moins conforme à l'intérêt général et permanent de la société, c'est-à-dire plus ou moins morale, selon le degré de moralité de la société elle-même.
YIII
La politique, avons-nous dit. est ou devrait être l'application de la morale au gouvernement des so ciétés. Or, l'objet des règles qui constituent la moral, c'est l'intérêt général et permanent de l'espèce, et, par conséquent, des sociétés entre lesquelles elle se partage. C'est seulement quand les lois qu'un gouvernement établit répondent à cet objet qu'elles sont morales. La première et la plus nécessaire de
ces lois consiste dans Tobligation imposée aux membres de la société de respecter la vie, la propriété et la liberté de leurs associés, et l'on aperçoit aisément la raison d'être de cette obligation. La puissance d'une société se composant de l'ensemble des forces individuelles, toute atteinte portée à ces forces atïaiblit la société. C'est pourquoi l'acquisition des moyens de subsistance par le procédé du meurtre et du vol a été, de tout temps et chez tous les peuples, interdit entre ses membres. Cependant, à ne considérer que l'intérêt actuel de l'individu, ce procédé d'acquisition peut lui être avantageux. S'il a pour effet d'affaiblir la société et d'entraîner sa dissolution ou sa destruction, il peut procurer aux individus les plus forts ou les plus adroits plus de matériaux de jouissance qu'aucun autre. Que fait, en conséquence, la société pour préserver les individus les plus faibles et se préserver elle-même de ce péril? Elle charge son'gouvernement de définir les atteintes de toute sorte qui peuvent être portées à la vie, à la propriété et à la liberté des individus, et de sanctionner leur interdiction par des peines dépassant les satisfactions qu'elles peuvent procurer à ceux qui les commettent. Ces définitions et ces peines sont la matière des lois pénales. Mais ces lois protectrices de la vie, de la propriété et de la liberté des individus sont toujours plus ou moins insuffisantes et imparfaites, et leur application est toujours incertaine. Aussi, le procédé d'acquisition des subsistances par le meurtre et le vol n'a-t-il pas cessé
d'être pratiqué dans toutes les sociétés. Quoique les appareils de législation et de répression se soient perfectionnés, — à la vérité avec une extrême lenteur et beaucoup moins que la plupart des autres maeliines, — ce procédé est devenu plus productif et son emploi s'est multiplié sous des formes adaptées à son objet, à mesure que la richesse s'est accrue.
Cependant, ce procédé n'est plus pratiqué, d'une manière exclusive, que par la classe relativement peu nombreuse qui occupe les bas-fonds des sociétés. Mais, nulle part, cette classe professionnelle du vol et du meurtre n'a complètement disj^aru. Elle diminue ou s'accroît, selon que ce mode d'acquisition est plus ou moins productif. Elle diminue lorsqu'une répression plus exacte et plus sûre des atteintes à la vie et à la propriété élève le taux des risques de son industrie et en abaisse ainsi les profits, ou bien encore lorsque l'acquisition des moyens de subsistance par la voie du travail et de l'échange devient plus facile et plus profitable; elle diminue enfin lorsque le développement des facultés morales des individus qui la constituent, leur fait préférer d'obéir aux lois plutôt que de les enfreindre, si élevé que soit le profit que leur infraction puisse leur procurer. Elle s'accroît, au contraire, dans des circonstances matérielles et morales opposées à celles-là.
Mais si la classe qui demande ses moyens de subsistance au vol et au meurtre ne constitue qu'une minorité relativement assez faible au sein des so-
ciétés civilisées, Tomploi de ce procédé d'acquisition n'a pas cessé d'être répandu dans les autres. Il l'est sous des formes multiples ; les unes, interdites par les lois; les autres, au contraire, nées de la corruption des lois.
Les premières sont intimement mêlées au mode d'acquisition par l'échange libre. Elles ont pour objet l'attribution à l'une des parties au de là de la part utile et juste qui lui reviendrait dans le profit de l'échanj^e, et pour moyen, la tromperie ou le mensonge. Telles sont les fraudes sur le poids et la qualité de la marchandise vendue. Ces fraudes sont à bon droit considérées comme immorales par ceux cpii en sont victimes, tandis qu'elles ne sont nullement réprouvées par la conscience de ceux qui les pratiquent et en bénéficient. Mais cette aberration de la conscience ne porte communément que sur ce seul point : les mêmes individus qui pratiquent le vol en fraudant sur le poids ou la qualité des marchandises, qui aggravent même ce vol en mêlant à leurs produits des ingrédients meurtriers, se feraient scrupule de dérober le bien d'autrui sous forme de monnaie. Cette singularité morale s'observe encore dans la pratique du vol domestique. Tandis que la conscience des domestiques chargés des approvisionnements du ménage les autorise à prélever une dîme sur leurs achats, elle leur interdit, d'ordinaire, le vol sous toute autre forme. Ce vol. qu'on pourrait appeler professionnel, n'est, du reste, point particulier au commerce et à la domesticité :
les fonctionnaires, les employés et les ouvriers le pratiquent dans le travail payé à Tannée, au mois ou à la journée, en ne fournissant pas toute la somme d efforts utiles qu'ils doivent en échange de leurs appointements ou de leur salaire. Enfin, la contrefaçon des marques de fabrique, les combinaisons pour élever le prix dune marchandise audessus du taux de la concurrence, etc., etc., sont journellement pratiquées par des industriels, des négociants et des financiers à qui leur conscience interdit absolument les autres formes du vol, et qui se montrent même particulièrement sévères pour ceux qui les pratiquent. Telle est, d'ailleurs, Finfirmité de la nature humaine, qu'il est bien peu d'hommes qui, dans un litige quelconque, sachent reconnaître d'eux-mêmes le droit d'autrui et consentent à le faire prévaloir sur leur intérêt particulier.
Quand on considère l'infirmité morale de l'immense majorité de l'espèce humaine, cjuand on observe la propension naturelle des hommes à se procurer un maximum de matériaux de jouissance en échange d'un minimum de peine, peut-on s'étonner si ceux qui possèdent le pouvoir de faire les lois ou d'influer sur la confection des lois emploient ce pouvoir ou cette influence à mettre les lois au service de leur intérêt individuel ou collectif, au détri-
ment de l'intérêt général et permanent de la société? A cet égard, il y a toutefois entre les Sociétés des (lifTérences qui tiennent à celles du niveau de leur moralité, et c'est avec raison qu'on a pu dire qu'un peuple n'a que le gouvernement qu'il mérite.
Oi', les révolutions n'ont pas la vertu d'élever le niveau de la moralité d'un peuple. Le plus souvent, presque toujours même, elles l'abaissent en faisant surgir une classe de parvenus aussi peu scrupuleux que possible sur les moyens d'arriver au pouvoir, et de l'exploiter à leur profit. La révolution a eu beau changer la forme du gouvernement, et faire table rase des vieilles institutions, le fond demeure, et les pratiques d'exploitation, qui avaient provoqué la révolution, ne tardent pas à reparaître. Les mêmes impôts sont rétablis sous d'autres noms et ne soulèvent plus aucune réprobation, car ils succèdent à des expédients révolutionnaires bien autrement onéreux. Ces pratiques de l'ancien régime qui renaissent dans le nouveau, étaient adaptées à l'intérêt particulier de la caste gouvernante de l'État, et c'est dans le même intérêt et le même esprit qu'est employée la machinerie du gouvernement issu de la révolution.
On sait comment fonctionnait cette machinerie dans la période de décadence de l'ancien régime. Le gouvernement fixait à sa convenance, suivant son bon plaisir, le prix de ses services, sans permettre aux consommateurs, serfs ou sujets, de le débattre, en leur interdisant, en outre, d'examiner ces services,
et en frappant de pénalités rigoureuses ceux qui s'avisaient de les trouver insuffisants ou trop cliers. Il était rare et presque sans exemple que les gouvernants n'abusassent point de ce pouvoir discrétionnaire. Sans doute, lorsqu'ils en abusaient sans mesure, ils appauvrissaient et affaiblissaient leurs consommateurs, et devenaient, à la longue, victimes de leur cupidité. Mais cette considération d'avenir n'était pas assez puissante pour refréner leurs appétits d'exploitation. Cependant les bénéfices de tous genres qu'ils tiraient d'une industrie demeurée lontemps la plus productive de toutes, les exposait à deux sortes de périls intérieurs, sans parler du péril extérieur que leur faisait courir la concurrence sous sa forme destructive de guerre : le péril des conspirations aristocratiques et celui des révoltes populaires. Le premier provenait d'ordinaire de la portion de la caste propriétaire de l'État qui ne participait point, à son gré. dune manière suffisante aux fonctions et aux profits du gouvernement, le second, de l'explosion du mécontentement des classes assujetties que l'excès des charges et des vexations poussait au désespoir. Les conspirateurs excitaient le peuple à la révolte, en lui promettant une amélioration des services du gouvernement, lorsqu'il serait entre leurs mains, et surtout, une diminution du prix dont il les payait, mais ils oubliaient volontiers leurs promesses après qu'ils avaient réussi à s'emparer de la machine à légiférer et à taxer. De là. tout un appareil de restrictions et de pénalités destinées à assurer la sécurité
LE PROBLÈME DU GOUVERNEMENT COLLECTIF 2l3
des détenteurs de cette machine, restriction et réglementation de la liberté de s'associer, d'écrire, de parler, de circuler, autorisation préalable, imposée aux associations et même aux simples réunions, censure, passeports, institution d'une police politique et d'un a cabinet noir », lois et pénalités draconiennes, comminées en vue de prévenir ou de réprimer les crimes contre la sûreté de TÉtat, en y comprenant la critique des tactes du gouvernement et jusqu'au simple défaut d'approbation. De là, encore, l'imperfection grossière des services destinés à assurer la sécurité des gouvernés, le gouvernement se préoccupant avant tout d'assurer la sienne.
A mesure que la puissance des gouvernements s'est accrue, tant par l'extension des Etats, — les plus forts absorbant successivement les plus faibles — que par l'absorption des pouvoirs seigneuriaux ou communaux et leur concentration entre les mains du seigneur le plus fort, roi ou empereur, tant encore par le développement des ressources nécessaires à l'entretien de la force organisée et des moyens de la mobiliser, les abus du monopole gouvernemental se sont multipliés et ses charges alourdies.
Telle était la situation lorsqu'une série de progrès de la science et de l'industrie ont fait surgir, dans la région moyenne des sociétés les plus avancées, une classe, dont la puissance a fini par dépasser celle de l'aristocratie gouvernante, affaiblie par l'abus de son monopole. Elle s'est emparée de ce monopole pour le remettre nominalement du moins à la nation. No-
2l4 LES PROBLEMES DU XX" SIECLE
minalement, disons-nous, car le gouvernement est une industrie que les consommateurs de ses seryices ne peuvent exercer eux-mêmes. Ils en sont les propriétaires, soit! mais ils sont obligés de remettre la gestion de cette propriété et l'exploitation de cette industrie à des professionnels, qui ont pour devoir de s'acquitter de leur mandat dans l'intérêt non plus d'une classe, mais de la nation tout entière. Telle est la théorie du gouvernement, dit représentatif. Seulement l'application de cette théorie se heurte à un état moral et à une tradition d'exploitation politique, que la Révolution n'a pas eu la vertu de changer.
Que les révolutions et les réformes politiques aient changé peu de chose dans le gouvernement des sociétés, cela s'explique donc quand on observe la situation respective des différentes classes, représentant autant de catégories d'intérêts et d'influences, entre lesquelles elles se partagent, rinsuffisance de leur moralité, et la conception traditionnelle de la pratique gouvernementale. Le seul changement qu'elles aient opéré, et ce changement n'était pas de nature à améliorer cette pratique et à la rendre moins onéreuse pour la multitude gouvernée, a été d'adjoindre à l'ancienne classe gouvernante, une nouvelle classe, plus nombreuse, dont les progrès de
rindustrie avaient augiuenté la richesse et l'influence attachée à la richesse. Avec les qualités d'énergie et d'intelligence auxquelles elle devait son ascension dans l'échelle sociale, cette classe avait les défauts des parvenus, et ces défauts, l'ambition et la vanité, la poussaient à envahir les fonctions supérieures de la hiérarchie politicjue, militaire et civile, qu'elle avait si longtemps enviées, sans qu'elle possédât encore les aptitudes professionnelles nécessaires à l'exercice des plus difficiles et des plus délicates, celles qui concernaient les relations extérieures. Dans ces relations, ses représentants apportaient une inexpérience et un défaut de mesure qui devaient rendre plus que jamais précaire la paix du monde. Son ambition l'excitait d'ailleurs à se signaler dans la carrière des armes, considérée comme bien supérieure aux professions dans lesquelles elle avait été auparavant reléguée, et à y dépasser sa devancière. Elle se montra donc, à ses débuts politiques, plus belliqueuse encore que ne l'était l'aristocratie militaire. Mais comme elle était aussi plus nombreuse, le débouché qui suffisait à la hiérarchie professionnelle des armées de l'ancien régime devint trop étroit, et il fallut bien l'agrandir. La conscription et, plus tard, le service universel y pourvurent. De même que les fonctions de la hiérarchie militaire, celles de la hiérarchie civile, estimées, à la vérité, moins haut que les précédentes, mais plus liaut que les emplois du commerce et de l'industrie, attirèrent la nouvelle classe gouvernante que les révolutions avaient mise
2lG LES PROBLEMES DU XX' SIECLE
d'abord à la place de rancienne, pour ïy associer ensuite. Il fallut bien aussi agrandir ce débouché pour satisfaire l'affluence des candidats aux fonctions publiques, et il n'y avait qu'un moyen de l'agrandir : c'était d'étendre les attributions de l'Etat, en empiétant sur le domaine de l'industrie privée. Enfin, tandis que l'ancienne classe gouvernante n'avait que des intérêts limités au petit nombre de professions qui lui étaient réservées à l'exclusion de toutes les autres, la nouvelle classe joignait aux intérêts de ces professions qui lui étaient maintenant largement ouvertes, ceux de son industrie et de son commerce, et elle ne pouvait manquer d'user de son influence pour les protéger, sinon contre la concurrence intérieure, au moins contre la concurrence étrangère. C'est ainsi que les révolutions et les réformes politiques qui ont augmenté le volume de la classe gouvernante, en la rendant accessible à la classe dirigeante des industries et des professions subalternes ou considérées comme telles, au lieu d'opposer un frein au militarisme, à l'étatisme et au protectionnisme, ont eu au contraire pour effet de les développer, et d'augmenter d'autant les charges de la nation. A la vérité, ces charges pesaient aussi sur la classe qui accaparait la plus grande partie, sinon la totalité des fonctions de la hiérarchie militaire et civile, et employait la machine législative à protéger ses rentes et ses prolits, mais cet accaparement des fonctions de l'État et cette protection de ses revenus lui procuraient une somme de bénéfices fort supérieure à la part des
charges qui lui incombaient, à quoi il faut ajouter qu'elle a généralement perpétué sous d'autres dénominations et d'autres formes, le système inégal des impôts de l'ancien régime.
Cette aggravation des charges publiques, attestée depuis un siècle par l'énorme accroissement des budgets des gouvernements nationaux et locaux, eût été insupportable si, dans le même temps, l'augmentation de la productivité et de l'industrie n'avait accru progressivement ce que les financiers ont appelé la matière imposable, c'est-à-dire la richesse générale de la nation. En même temps que s'accroissaient les charges, s'accroissait aussi la capacité de les supporter. Il est résulté de là, que le militarisme, l'étatisme et le protectionnisme ont pu absorber une part croissante des fruits du progrès de la productivité de l'industrie, sans arrêter le développement de la richesse ; mais non sans en troubler la répartition, au détriment des plus faibles, et sans créer une situation singulièrement menaçante pour l'avenir.
Pour les spécialistes en matière de finances, il ne s'agit pas de savoir si les impôts prélevés sur la nation servent à couvrir des dépenses utiles ou nuisible, ou bien encore si le prix des services qu'ils servent à rétribuer est ou non supérieur à leur va- \cui\ si ces services ne pourraient pas être obtenus à meilleur marché, mais seulement s'ils dépassent ou non les facultés des contribuables. Cette manière d'envisager l'impôt a son origine dans le régime de
2l8 LES PROBLÈMES DU XX^ SIECLE
la servitude. Le seigneur ou le maître s'attribuait, en vertu de son droit de propriété, un droit sur la totalité du produit du travail de ses esclaves, de ses serfs ou de ses sujets. ]Mais, sous peine de détruire cette propriété, l'expérience lui démontrait la nécessité de laisser à ses esclaves, serfs ou sujets, la portion du produit brut répondant à leurs frais d'entretien. Il ne prélevait donc sur eux que le produit net, sachant bien qu'en exigeant davantage il diminuerait son revenu futur dans une proportion plus forte qu'il n'au2:menterait son revenu actuel. Les financiers ne raisonnent pas autrement, et la seule barrière qu'ils opposent à l'avidité des gouvernements, consiste dans le dépassement de revenu net. En général, les gouvernements ne s'emparent que dune portion du revenu net, mais on ne saurait dire que cette portion soit proportionnellement moindre de nos jours qu'elle ne l'était sous l'ancien régime.
On se rendra compte des dangers de cette situation en analysant les effets matériels et moraux du militarisme, de létatisme et du protectionnisme.
Le militarisme. En dépit des appareils de répression destinés à assurer la sécurité de la vie et de la propriété, il existe encore, dans toutes les sociétés, une catégorie dindividus qui demandent leurs moyens de subsistance au vol, sans reculer même
LE PROBLÈME DU TrOUVERNEMENt COLLECTIF 2I9
devant le meurtre. Gomme toutes les autres industries, celle du vol procure à cette catégorie sociale ou anti-sociale, une somme de profits qu'il est difïicile d'évaluer, mais qui va s'élevant à mesure que l'accroissement de la richesse, augmente ce qu'on pourrait appeler le débouché du vol. Seulement, ces profits sont aclietés par une perte infiniment supérieure, infligée aux victimes de ce mode primitif d'acquisition des subsistances et à la société tout entière. Cette perte est telle qu'en admettant qu'aucune entrave ne vînt arrêter le développement de l'industrie du vol et du meurtre, elle finirait par ruiner toutes les autres et transformer en déserts les contrées les phis florissantes.
11 n'en est pas autrement de la guerre. Toute guerre est une entreprise productive de profits pour la classe qui demande ses moyens de subsistance à l'industrie de la destruction, militaires professionnels, constructeurs du matériel de guerre, fournisseurs des approvisionnements des armées, etc. Cependant cette industrie destructive n'a plus aujourd'hui qu'une importance secondaire en comparaison des industries productives. Même dans les pays les plus militarisés, tels que la France et l'Allemagne, elle ne procure point des moyens de subsistance à un personnel aussi nombreux que celui des industries textiles, par exemple. A la vérité, qu'une guerre entre les grandes puissance vienne à succéder à la paix armée, elle prendra tout à coup un développement extraordinaire. Elle appellera sous les
drapeaux des millions dliommes et dépensera des milliards. Cette dépense procurera un surcroît de profits non seulement à la hiérarchie professionnelle des armées, mais encore à toutes les entreprises de transport, de fourniture de matériel et d'approvisionnements de toute sorte. Il se peut même que cette dépense et les profits dont elle est la source dans un pays fortement militarisé soit actuellement profitable. Mais les profits qu'elle procure sont achetés d'abord par les pertes qu'elle inflige aux industries dont elle restreint les débouchés accoutumés, ensuite par le fardeau de dettes qu'elle lègue aux générations futures. Et si l'on songe que la guerre a cessé d'être productive de sécurité depuis que l'accroissement de la puissance destructive et productive des peuples civilisés les a mis à l'abri des invasions des Barbares, et, par conséquent, que les dettes léguées à l'avenir par la guerre, — dettes qui dépassent aujourd'hui 100 milliards, ne sont la rétribution d'aucun service, on sera amené à cette conclusion, qu'il n'y a aucune différence substantielle entre l'industrie « légale » de la guerre, et l'industrie du vol et du meurtre, prohibée par le code ; qu'il y a même cette circonstance aggravante à la charge de la guerre, que la société peut se défendre contre l'industrie illégale du vol et du meurtre, en mettant en branle sa justice et sa police, tandis que les générations futures sont impuissantes à se préserver des charges que leur impose et du dommage que leur inflige l'industrie légale de la guerre, — à moins de se refuser a
acquitter des dettes contractées sans leur consentement et à leur détriment.
Or, si les gouvernements n'avaient point le ressource des emprunts, s'ils étaient obligés de demander exclusivement à l'impôt les capitaux nécessaires à la mise en œuvre de leur appareil de destruction, il leur serait, le plus souvent, sinon toujours, impossible d'entreprendre une guerre. S'il s'agissait de l'appropriation d'une province ou d'une colonie par ce procédé primitif, la nation refuserait certainement de se laisser engager dans une entreprise coûteuse et aléatoire dont elle devrait supporter immédiatement tous les frais, et qu'elle n'hésiterait pas à qualifier d'immorale. S'il s'agissait d'un simple différend ou d'un litige si important qu'il pût être, on aurait beau faire appel à ses vieilles haines ou mettre en cause l'honneur national, elle exigerait que ce différend ou ce litige fût pacifiquement et économiquement vidé par un tribunal. Mais ce qui serait impossible avec l'impôt devient facile avec l'emprunt. Les gouvernements modernes peuvent entreprendre les guerres les moins justifiables sans rencontrer aucune résistance sérieuse du moment où ils ne débutent point par une augmentation des impôts, où ils se bornent à faire appel au crédit; ils peuvent, de même poursuivre une guerre jusqu'à ce que leur crédit soit épuisé, c'est-à-dire, jusqu'à ce que l'intérêt, si élevé qu'il soit, ne suffise plus, dans l'opinion des capitalistes, à couvrir les risques du prêt. Est-il nécessaire de dire que la considération du
risque est la seule cfui influe sur la généralité des capitalistes, que tel est leur état moral qu'ils ne s'avisent point de s'enquérir si une guerre est juste ou injuste avant de la commanditer?
Toutefois le crédit ne pourvoit qu'à une partie des nécessités de la guerre. L'industrie de la destruction exige de nos jours, non seulement des capitaux considérables, mais encore un personnel exercé et pourvu d'aptitudes spéciales. Gomme dans toutes les autres industries, le progrès aurait permis d'en réduire le nombre, si la classe qui fournit la hiérarchie du commandement des armées n'avait pas été intéressée à élargir autant que possible le débouché de cette profession réputée supérieure et honorée entre toutes. Or ce débouché était naturellement proportionné au nombre d'hommes à commander. S il avait fallu payer au prix du travail industriel le travail de ces ouvriers de la guerre, il aurait fallu en réduire la quantité au strict nécessaire, et diminuer ainsi un débouché que la classe gouvernante était au contraire intéressée à étendre, sous peine d'imposer à la nation un fardeau qui n'aurait pas tardé à dépasser ses facultés contributives. Qu'ont fait les gouvernements, à une seule exception près en Europe et à une autre en Amérique? Ils ont rétabli dans l'industrie destructive de la guerre, en invoquant les nécessités du salut public, le régime de la corvée, aboli dans les industries productives et ils ont pu recruter ainsi, avec un maximum d'économie, leurs ateliers de destruction.
LE PROnLÈME DU GOUVEUNEIMENT COLLECTIF 223
Par un procédé analogue à celui qui met du jour au lendemain à leur disposition une quantité presque illimitée de travail destructif, les gouvernements se procurent les sommes indispensables pour la mettre en œuvre sans avoir besoin de recourir immédiatement au crédit. En temps de paix, ils obligent les banques d'émission, placées sous leur dépendance, à accumuler une encaisse de métaux précieux supérieure à la somme nécessaire à la garantie de leurs billets. Vienne une guerre, ils puisent à volonté dans cette encaisse jusqu'à ce qu'elle soit vide. Ils émettent alors un emprunt, et si les capitaux ne répondent pas à leur appel, ils ont recours au papier monnaie.
Ces procédés de compulsion permettent aux gouvernements de se procurer, d'une manière instantanée, les contingents d'hommes et de capitaux; dont ils ont besoin pour engager une guerre, sans avoir à compter avec le bon vouloir et les exigences des uns et des autres ; mais si ces procédés sont avantageux à la classe intéressée à la persistance de la guerre, ils en aggravent singulièrement les charges pour la masse de la nation soit qu'il s'agisse de la conscription des capitaux ou de celle des hommes. Transformées en trésors de guerre, les banques dites nationales auxquelles les gouA ernements confèrent le monopole de l'émission de la monnaie fiduciaire, subissent, comme une condition tacite de ce monopole, l'obligation de conserver en tous temps un approvisionnement surabondant de métaux pré-
cieux. De là un enchérissement artificiel du loyer du Yéhicule qui sert à voiturer les capitaux, suivant l'expression pittoresque d'Adam Smith. C'est une charge qui pèse, d'une manière permanente, en temps de paix sur toutes les branches de la production, et qui s'aggrave singulièrement en temps de guerre. Le gouvernement autorise alors la Banque à suspendre l'échange des billets contre de la monnaie métallique, afin de pouvoir mettre en réquisition le montant de l'encaisse. Ce trésor métallique épuisé, il fait, par l'intermédiaire de la Banque ou directement, des émissions successives de papier-monnaie jusqu'à ce que la valeur de ce papier n'en couvre plus les frais de fabrication. Cette ressource venant à lui manquer, il est bien obligé de se résoudre à négocier la paix. jNIais, aux frais visibles de la guerre, cette conscription monétaire a ajouté les dommages invisibles souvent plus considérable du renchérissement artificiel du loyer de la monnaie pendant la paix et de la transformation de la monnaie de papier en papier-monnaie pendant la guerre.
Les pertes et dommages matériels et moraux que cause la conscription des hommes pour assurer le recrutement à la fois abondant et économique du personnel de 1" atelier de destruction et sa disponibibilité immédiate en cas de guerre, ces pertes et dommages sont encore incomparablement plus graves.
A l'époque où la conscription avec tirage au sort et faculté de remplacement assujettissait les victimes du tirage à un service de cinq ans ou même de sept
ans, cet impôt justement qualifié d'impôt du sang pesait presque exclusivement sur la classe ouvrière. Il enlevait à la famille qu'il frappait, son rejeton le plus robuste au moment où il pouvait lui fournir une compensation pour ses frais d'élève et d'apprentissage. Quand arrivait l'époque de sa libération, il avait perdu l'habitude du travail professionnel et contracté les vices de la caserne. Il avait pu être un bon soldat, il était un mauvais ouvrier. Plus tard, quand sous la pression inconsciente des intérêts de la classe en possession de la presque totalité des emplois de la hiérarchie militaire, les gouvernements ont élargi le débouché de ces emplois rétribués, en remplaçant la conscription par le service universel et obligatoire, l'impôt du sang a cessé de peser entièrement sur la classe ouvrière. Les classes supérieure et moyenne ont dû lui fournir un contingent, toutefois avec un allégement sensible. Une partie de la jeunesse aristocratique ou bourgeoise s'exempte de l'impôt en entrant volontairement dans la hiérarchie directrice de l'atelier de la destruction. Une autre partie bénéficie de la réduction du service à un an, par le motif ou sous le prétexte de la valeur supérieure des fonctions civiles qu'un diplôme la rend apte à remplir. Ainsi réduit, mais étendu à la totalité de la jeunesse valide, l'impôt du sang n'est pas devenu moins onéreux. Au contraire ! s'il n'atteint que faiblement la classe dirigeante de la production, il enlève à la masse ouvrière un plus grand nombre de ses travailleurs
les plus productifs. Cependant, le dommage moral qu'il cause est peut-être supérieur encore au dommage matériel. A la différence des ateliers de la production dans lesquels toutes les fonctions, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses, sont remplies par des hommes libres, l'atelier de la destruction est dirigé par des hommes libres et desservi par des corvéables. Et si l'on compare les codes militaires des peuples civilisés au code noir mis jadis en vigueur dans les plantations des Antilles, on sera frappé de leur ressemblance. Entre l'officier et le soldat, dans les armées modernes, la distance n'est d'ailleurs pas moindre qu'elle ne l'était entre le maître et l'esclave. De là, chez les membres de la hiérarchie militaire, un sentiment orgueilleux de supériorité sur l'élément civil. — sentiment qui s'est encore développé et fortifié depuis que l'élément civil tout entier, y compris les « intellectuels », est assujetti à la corvée du service obligatoire et a passé sous le joug de l'obéissance passive.
Ce sentiment se fonde, d'une autre part, sur la conscience intime que la corporation professionnelle des armées possède de sa puissance. Partout, en efïet, sauf en Angleterre et aux États-Unis, elle commande une force organisée, à laquelle l'élément civil de la population serait incapable d'opposer une résistance sérieuse. Aussi, en allant au fond des choses sans s'arrêter au décor des institutions politiques, trouve-t-on que l'intérêt particulier de cette corporation ou de ce trust dirigeant de la force or-
LE PROBLEME DU GOUVERNEMENT COLl.ECTIF 227
ganisée n'est guère moins influent dans les monarchies modernes et même dans les républiques qu'il ne l'était sous l'ancien régime. Les souverains les plus absolus sont obligés d'obéir à cet intérêt le plus fort. Napoléon lui-même en sentait la nécessité, et Napoléon III, après avoir prononcé cette parole célèbre : « l'Empire, c'est la paix », entreprenait une guerre pour donner satisfaction aux intérêts militaires qui lui servaient de soutien. Même dans les monarchies constitutionnelles, le roi porte de préférence l'uniforme, et partout, en Allemagne, en Italie et même jusque dans les Etats neutres auxquels la guerre est interdite, il est le promoteur de l'augmentation des dépenses militaires. Enfin, en Espagne et dans les républiques de l'Amérique du Sud, la corporation militaire est la maîtresse réelle du gouvernement et fait prévaloir en toute occasion l'intérêt particulier de son industrie sur l'intérêt général de la nation.
En résumé, le militarisme est aujourd'hui le plus coûteux des anachronisuies, car il répond à des nécessités de conservation qui ont cessé d'exister. Aussi longtemps que les peuples en voie de civilisation ont été exposés aux invasions des peuples barbares, l'industrie de la destruction a eu sa raison d'être; elle était même la plus nécessaire des industries en ce qu elle produisait un article à défaut duquel Thommc serait resté à 1 état sauvage : la sécurité. Mais, à la longue, et grâce surtout aux progrès réalisés dans celte industrie, la sécurité a été
d'iS LES PROBLÈMES DU XX^ SIECLE
acquise, la civilisation s'est trouvée pleinement sauveofardée contre les invasions des barbares qui demandaient leurs moyens de subsistance au procédé primitif du vol et du meurtre. En même temps qu'elle cessait d'être productive de sécurité, l'industrie de la destruction devenait de plus en plus onéreuse pour la multitude qui demande ses moyens de subsistance à la production des matériaux de la vie. Elle aurait dû, en conséquence, sinon être mise complètement en liquidation, du moins être réduite à l'appareil nécessaire pour protéger les frontières de la civilisation, et au besoin pour les étendre. Mais, tout en devenant de moins en moins utile pour les multitudes vouées aux travaux de la production, elle est devenue de plus en plus profitable pour la classe dirigeante et exploitante des ateliers de destruction.
Ce phénomène s'explique, comme nous l'avons vu, en premier lieu, par la situation prépondérante que la corporation militaire occupe dans le plus grand nombre des pays civilisés, situation que les révolutions ont renforcée en rendant la hiérarchie professionnelle des armées accessible à une classe nombreuse qui en était auparavant exclue ; en second lieu, par l'accroissement général de la richesse qui a permis aux populations de supporter l'augmentation croissante des frais des ateliers de destruction; en troisième lieu par le développement du crédit qui a permis encore de rejeter la plus grosse part de ces frais sur les générations futures. C'est ainsi que le
militarisme a pu dévorer à la fois, dans le présent et par anticipation dans l'avenir les fruits du progrès. Mais, en abusant de sa prépondérance dans l'État pour imposer à un prix de plus en plus élevé des services de moins en moins utiles, la classe dirigeante et exploitante des ateliers de destruction ne commet-elle pas, au détriment des consommateurs de sécurité, un acte de spoliation? Le militarisme n'est-il pas une forme et non la moins dommageable du vol ?
ISÉtatisme. — L'étatisme ne s'est pas moins développé que le militarisme, et sous l'influence de la même cause, savoir : l'augmentation du volume de la classe gouvernante. Sous l'ancien régime, cette classe était pevi noiTibreuse. Elle se composait d'une aristocratie guerrière qui dédaignait les fonctions civiles , offices judiciaires ou administratifs , qu'elle était d'ailleurs incapable de remplir, et, à plus forte raison, les industries exercées par ses esclaves, ses serfs ou ses sujets. Cependant, les seigneurs, et plus tard, lorsqu'ils eurent été dépouillés de la plupart de leurs droits, le seigneur des seigneurs, le roi, vendaient les offices aussi bien que les maîtrises, et cette obligation de les acheter en resserrait naturellement le débouché. Lorsque les uns et les autres devinrent librement accessibles à la
concurrence, la foule s'y précipita, mais en donnant la préférence aux emplois de l'Etat, qui participaient à son autorité et jouissaient par là même d'un prestige que n'avaient point les entreprises particulières. Ils ne suffirent bientôt plus à la demande. Alors, sous la pression d'une classe dont l'influence était maintenant prépondérante, et à mesm^e qu'elle croissait en nombre, les gouvernements ont élargi un débouché devenu trop étroit. Ils ont mis en régie des industries qui étaient auparavant afl'ermées, telles que la monnaie, les postes, le tabac, se sont emparé de l'enseignement et des moyens nouveaux de communication, chemins de fer, télégraphes, téléphones. Sous la pression des mêmes influences, les administrations provinciales et municipales ont suivi l'exemple des gouvernements. Cette invasion dans le domaine de l'activité privée s'est accomplie et se poursuit sous des prétextes divers, mais le motif réel, quoique soigneusement dissimulé qui y pousse, n'est autre que la nécessité de satisfaire à la demande constamment croissante des fonctions publiques. Le résultat a été l'exhaussement général des frais de production des industries exercées soit par le gouvernement, soit par les administrations qui lui sont subordonnées, provinciales ou municipales. Les causes de ce recul économique sont de plusieurs sortes : elles résident d'abord dans l'irresponsabilité efl'ective du gouvernement entrepreneur d'industrie, sa mauvaise gestion ne lui causant à lui-même aucun dommage et
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ne l'exposant en aucun cas à la faillite; ensuite dans la qualité inférieure de son personnel, recruté non en raison de ses aptitudes professionnelles, insuffisamment garanties par des diplômes, mais en raison des influences dont disposent les candidats aux places; enfin, dans la somme généralement moindre de travail fournie par ce personnel, en comparaison de celle qu'exigent les entreprises particulières. L'exhausseuient des frais de production des industries gouvernementales se répercute dans le prix de leurs produits ou de leurs services. Mais, à la difl'érence des industries particulières dont la concurrence règle les prix, le gouvernement fixe les siens à sa convenance. Tantôt, comme dans le cas du monopole du tabac ou des allumettes, il les élève dans rintérêt de sa fiscalité, fort au-dessus des frais de production; tantôt, au contraire, comme dans le cas de l'enseignement, il les abaisse au-dessous et descend même jusqu'à la gratuité. Seulement, cette gratuité n'est qu'apparente : elle augmente même le coût du service, car le déficit du budget de l'instruction publique est comblé avec adjonction des frais de perception de l'impôt qui sert à y j)ourvoir. En outre, cette possibilité que possède le gouvernement de travailler indéfminiment à perte fausse les conditions normales de la concurrence et cause par là même un surcroît de dommages et de pertes aux consommateurs et à la communauté tout entière.
Que l'Étatisme procure aux fonctionnaires, employés et ouvriers des industries d'État, une rémuné-
ration qui dépasse, pour la même quantité et qualité de travail, celle que ces industries payeraient si elles étaient demeurées dans le domaine de Tactivité privée, c'est un fait qu'atteste suffisamment l'affluence extraordinaire de la demande des fonctions publique, inférieures aussi bien que supérieures. La différence constitue un profit ou pour mieux dire une « rente » qui est fournie à une catégorie d'individus aux dépens de la généralité. Cette rente qui ne représente aucune utilité n'est pas seulement anti-économique, elle est encore immorale, et l'Étatisme, de même que le militarisme, apparaît comme une des formes du vol.
Le protectionnisme. La protection que les gouvernements accordent à certaines catégories d'intérêts politiquement influents, aux dépens delà généralité des contribuables ou des consommateurs, peut être directe ou indirecte. Elle est directe lorsqu'elle revêt la forme de subventions ou de primes. Telles sont en France les subventions allouées aux cultes reconnus, aux théâtres, aux beaux-arts, les primes à la marine marchande, aux sucres, aux soies, etc., etc. Cette protection directe a un avantage sur la protection indirecte, en ce que les contribuables qui la paient peuvent en connaître le montant. A la vérité, cet avantage est singulièrement amoindri
par l'impossibilité où ils se trouvent de connaître la somme qu'ils fournissent à chacune des industries subventionnées ou primées. Car cette somme est noyée dans la masse noire des impôts, dont nul ne connaît le montant et encore moins l'incidence.
Considérée au point de vue économique, une subvention ou une prime est un instrument de production qui n'a rien coûté et qui travaille gratis. Les producteurs privilégiés auxquels un gouvernementprovidence en fait cadeau aux frais des contribuables peuvent, en conséquence, s'épargner les efforts et les peines qu'il leur aurait coûtés, s'ils avaient été obligés de le façonner eux-mêmes ou de l'emprunter. Ils manquent rarement de réaliser cette épargne. Ainsi s'expliquent le ralentissement d'activité et la routine qui caractérisent les professions et les industries subventionnées ou primées.
La protection indirecte allouée à la classe dirigeante de la production au moyen des tarifs de douane a de même pour effet d'encourager la routine, mais elle y ajoute d'autres nuisances qui lui sont propres, et dont nous nous bornerons à donner un aperçu sommaire.
1° La protection douanière, désignée particulièrement sous le nom de protectionnisme, fait supporter aux consommateurs un impôt égal à la différence du prix qu'ils paient aux producteurs protégés et du prix qu'ils paieraient, s'ils étaient libres de s'approvisionner dans les pays où les produits dont ils ont besoin sont à meilleur marché. Cet impôt prélevé
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sur la plupart des articles de la nourriture, du vêtement, etc., s'ajoute aux impôts destinés à couvrir les frais des services publics. Mais il ne profite pas entièrement aux producteurs protégés, car les bénéfices extraordinaires qu'il procure ne manquent pas de provoquer la création d'industries mal adaptées aux circonstances locales et aux aptitudes de la population. Le surcroît de frais de production qui résulte de ce défaut d'adaptation diminue le bénéfice du producteur d'une partie du montant payé par le consommateur. La différence n'est autre chose qu'une dépense de travail inutile, une force perdue. 2° Les barrières douanières, en partageant le vaste marché du monde en uue série de compartiments plus ou moins étendus, rétrécissent artificiellement les débouchés delà production. Or, l'extension de la division du travail et l'augmentation de la puissance de la machinerie dépendant de l'étendue des débouchés, ce morcellement des marchés fait obstacle à l'accroissement du pouvoir de produire et par conséquent du pouvoir de consommer. 3° Les barrières douanières ne sont pas fixes : selon le degré de pression des intérêts protectionnistes ou libre-échangistes, elles s'élèvent ou s'abaissent, et leur instabilité crée un risque particulier qui doit être couvert par une prime. Cette prime s'ajoutant aux frais de la production élève d'autant le prix des produits et diminue ainsi la capacité de consommation. Sans qu'il soit nécessaire de la pousser plus loin, cette anah se montre que les efl*ets du protection-
LE PROBLÈME DU GOLVEllNEMENT COLLECTIF 235
insiuo sont les iiiènies que ceux du militarisme et de l'étatisme. Il procure à la classe qui dispose du pouvoir législatif une subvention directe ou indirecte qui est payée par la généralité des consommateurs et à laquelle ne correspond aucun service. Ce n'est donc, en dernière analyse, qu'un surcroît de moyens de subsistance acquis par le procédé primitif du vol.
Si l'on essaie de se rendre compte de la déperdition de forces vitales causée par le militarisme, l'étatisme et le protectionnisme, on arrivera certainement à un total formidable, et l'on se demandera même si le passif de ces pratiques vicieuses du gouvernement collectif, ajouté à celui des vices du gouverment individuel n'égale ou ne dépasse point l'actif des progrès que l'industrie humaine a réalisés depuis un siècle. Ne peut-on pas affirmer, sans exagération, que ces progrès auraient pu doubler la somme des matériaux de la vie des peuples civilisés, tout en diminuant de moitié la somme de travail et de peine nécessaire pour les acquérir? Et ne s'explique-t-on pas que les maux dont les classes les plus faibles ont continué à soulîrir et qui parfois même se sont aggravés, malgré l'accroissement extraordinaire de la puissance productive aient provoqué une demande de remèdes immédiats?
Ces remèdes, le socialisme, à défaut d'une science trop circonspecte et trop lente, s'est empressé de les offrir aux victimes du militarisme, de l'étatisme et du protectionnisme. Comment ne serait-il pas devenu populaire? Il apportait une panacée sociale. Il en apportait même plusieurs. Quelques-unes, à la vérité, sont déjà démodées et ont fait place à d'autres : au fouriérisme, au saint-simonisme, à l'owenisme aujourd'hui presque oubliés, ont succédé le collectivisme et l'anarchisme, l'un et l'autre promettant à l'humanité une sorte de paradis terrestre, mais l'y conduisant par des chemins différents, en apparence même opposés.
En apparence seulement. Car ce qui caractérise le collectivisme et l'anarchisme, aussi bien que toutes les autres variétés du socialisme, c'est le retour aux procédés primitifs d'acquisition des matériaux de la vie par le vol et l'échange imposé, à Texclusion de l'échange libre. En cela, l'avènement du socialisme constituerait une régression sur l'état actuel des sociétés civilisées, où l'échange libre occupe encore, malgré tout, la plus grande place.
Le collectivisme, qui possède actuellement la clientèle la plus nombreuse, procède par la reprise de tous les agents, instruments et matériaux de la production, terres, bâtiments, machines, outils, matières premières, et leur attribution à la nation. Si cette reprise s'opère par la voie révolutionnaire de la confiscation, c'est le mode d'acquisition par le vol, auquel vient, selon toute apparence, se joindre
LE PROBLÈME DU GOL'VERNEMENT COLLECTIF 23^
le meurtre, en cas de résistance des victimes de la confiscation. Si la reprise s'opère moyennant une indemnité de rachat, c*est le procédé de réchange imposé, impliquant de même, quoique avec une certaine atténuation, le vol, — l'indemnité étant arbitrairement fixée par le plus fort.
La reprise faite, comment procède encore le collectivisme? Il organise le production dans une multitude d'établissements ou d'ateliers appartenant à la nation, ainsi que les machines et les matériaux de toute sorte qui y sont mis en œuvre. La totalité des produits est distribuée aux travailleurs, déduction faite de la somme nécessaire pour reconstituer les agents et matériaux de la production : chacun est rétribué en raison du nombre d'hevires qu'il a employées au travail, mais sans qu'il soit tenu aucun compte de la nature de ce travail, partant de l'inégalité des réparations qu'il exige, selon qu'il est plus ou moins matériel ou intellectuel. C'est le procédé de l'échange imposé du travail contre des moyens de subsistance, aux conditions fixées d'autorité par la nation collectiviste.
L'anarchisme, comme le collectivisme, procède par la reprise des agents et matériaux de la production à leurs propriétaires. Mais, en cela plus radical que le collectivisme, il a recours exclusivement au procédé révolutionnaire de la confiscation, c'est-à-dire au vol. Seulement, ce procédé, il l'individualise. Chacun confisque ce qu'il peut confisquer des biens des classes propriétaires. Les anarchistes ont com-
îîâS LES PROBLÈMES DU XX^ SIECLE
pris toutefois que cette opération préliminaire et nécessaire peut exiger l'association des forces individuelles. Mais c'est une association libre. Les compagnons s'associent d'abord librement pour s'emparer des agents productifs: ils demeurent ensuite non moins librement associés pour produire. Ce qu ils ont produit forme un « tas » dans lequel chacun puise, toujours librement, selon ses besoins. Tel est lanarchisme ou le communisme anarchique.
Est-il nécessaire de dire que cette conception suppose une ignorance enfantine de la nature humaine ? Dans la société actuelle, l'individu est obligé de fournir en échange des produits ou des services dont il a besoin une somme équivalente de produits ou de services, et c'est la concurrence sous le régime de l'échange libre, qui détermine cette équivalence. Dans la société anarchique, c'est l'individu luimême qui fixera librement la somme de travail qu'il jugera équivalente à celle des produits qu'il prendra au tas. Mais n'est-il pas trop évident qu'il cédera à son penchant naturel de diminuer la première et d'augmenter la seconde? A défaut du régulateur de la concurrence, la société anarchique ne devra-t-elle pas fixer d'autorité le taux de l'échange, sous peine de voir promptement disparaître le tas?
Le retour aux procédés primitifs d'acquisition des subsistances par le vol et l'échange imposé, voilà donc quel serait le résultat des systèmes socialistes, en admettant que ce recul économique fût possible. Si, comme nous avons essayé de le démontrer, les
Le problème du gouvernement collectif 289
maux dont souflrent actuellement les sociétés proviennent, pour la plus grande part, de la persistance de ces procédés d'acquisition, le progrès consiste, au contraire, à les faire disparaître, pour les remplacer dans toutes les branches de l'activité humaine par l'échange libre.
Après avoir appartenu presque exclusivement à des aristocraties guerrières, les gouvernements du xix"" siècle sont tombés entre les mains d'une classe composée dans des proportions diverses de l'ancienne aristocratie guerrière et de la bourgeoisie possédante et dirigeante des entreprises industrielles. Entre ces deux rivales une lutte s'est engagée et n'a pas cessé de se poursuivre pour la prépondérance, jusqu'à ce que les progrès de l'industrie aient suscité un troisième larron, l'ouvrier des manufactures, dont le travail, en changeant de nature, avait développé les facultés intellectuelles. Alors, les deux fractions concurrentes de la classe gouvernante ont senti la nécessité de s'unir contre ce troisième concurrent, en suspendant jusqu'à nouvel ordre la lutte entamée entre elles, sous les dénominations de cléricalisme et de libéralisme, — quoique les cléricaux n'eussent pas plus de souci des intérêts religieux que les libéraux des intérêts de la liberté, et que les uns et les autres visassent simple-
ment la possession et l'exploitation du gouvernement. Il n'est pas douteux que la démocratie ouvrière finira par l'emporter, car la transformation industrielle qui la fait naître continue à sopérer et finira par substituer, dans toutes les branches de l'activité humaine, la grande industrie à la petite. Mais au moment où nous sommes, la classe mi-partie militaire, mi-partie industrielle, en possession du gouvernement n'a pas cessé d'être la plus forte, et aussi longtemps qu'elle le sera, ni l'extension pacifique des droits politiques ni les révolutions violentes ne réussiront à lui enlever le pouvoir. Sans doute, une révolution pourrait le faire tomber accidentellement comme en 1848, entre les mains de la classe la plus faible mais une réaction et un coup d'Etat ne tarderaient pas à le restituer à la plus forte.
L'avènement politique de la démocratie ouvrière n'en est pas moins une simple question de temps, et, à moins qu'un changement radical ne survienne dans la mentalité de cette catégorie sociale;, on peut prévoir l'usage qu'elle fera de la puissance investie dans la machinerie gouvernementale. De même que la bourgeoisie révolutionnaire de 1789 a commencé par confisquer les biens de la noblesse et du clergé, elle confisquera ceux de cette bourgeoisie capitaliste et s'emparera de la direction de l'industrie, en la remettant entre les mains de l'État socialiste. Cette exploitation du gouvernement au profit de la démocratie industrielle sera évidemment plus lourde encore qu'elle ne l'a été au profit de classes, non
moins avides peut-être mais moins nombreuses, et elle entraînera la ruine des nations socialisées.
L'imminence de cette ruine provoquera-t-elle une réaction qui mette fin à l'exploitation du gouvernement au profit d'une classe, au détriment de la nation, en faisant passer la production des services du gouvernement du régime de l'échange imposé à celui de l'échange libre ' ? C'est le secret de l'avenir.
Mais ce progrès politique et économique ne pourra être réalisé qu'à la condition d'un progrès moral qui fasse assimiler l'exploitation de la force organisée du gouvernement aux procédés d'acquisition par la force et la ruse, condamnés par la conscience individuelle, interdits et punis par le Code.
Jusque-là le militarisme, l'étatisme et le protectionnisme, en attendant le socialisme, continueront à fleurir.
I. Ce que serait ce régime appliqué aux services essentiels du gouvernement, nous l'avons montré dans nos précédents ouvrages. Voir notamment les Lois naturelles.
Si nous nous reportons àrétatdumonde,avantrétablissement de la domination romaine, nous constaterons comme de nosjours l'existence d'une multitude de sociétés, inégalement avancées en civilisation. Seulement ces sociétés se différencient des nôtres d'abord en ce qu'elles n'ont entre elles que des relations peu nombreuses et intermittentes, ensuite, en ce que les plus industrieuses et les plus riches sont continuellement menacées de destruction ou d'asservissement par celles qui sont moins avancée dans les arts de la production mais qui possèdent à un haut degré les aptitudes guerrières. Gomme les nôtres, elles se font concurrence pour l'acquisition des subsistances. Mais le mode d'acquisition n'a pas cessé d'être le meurtre et le vol ; il met en œuvre l'industrie de la destruction et donne la victoire aux sociétés les
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mieux pourvues des facultés de combat, partant les plus aptes à la pratique de cette industrie : elles s'emparent des moyens de subsistance qui sont l'objet et le prix de la lutte, soit qu'elles se bornent au pillage des articles de consommation alimentaire et des autres biens mobiliers, soit qu'elles confisquent les terres et les immeubles et réduisent les vaincus en servitude pour exploiter d'une manière permanente leurs forces productives. A la longue, le peuple romain, mieux pourvu que ses concurrents des facultés de combat, réussit à les vaincre et à les asservir. L'empire romain engloba l'ensemble des Etats que la supériorité de son industrie destructive lui avait acquis ; il ne laissa en dehors de sa domination que des contrées dont la conquête n'aurait pas couvert ses frais ou que leur éloignement rendait inaccessibles à une époque où les moyens de communication étaient encore à l'état rudimentaire. La concurrence, sous sa forme destructive de guerre, disparut pendant plusieurs siècles de l'intérieur du monde civilisé. Mais quel fut le résultat de cette disparition prématurée? C'est que les facultés de combat des populations pacifiées trop tôt s'affaiblirent faute d'exercice, tandis qu'en dehors du monde romain, dans le nord de l'Europe et de l'Asie, les tribus de pasteurs et de guerriers, constamment en lutte, conservaient et développaient les leurs. Elles conquièrent l'empire romain et le morcèlent. La concurrence renaît aussitôt, à la fois entre les barbares qui se sont partagé les domaines politiques de
LE PROBLÈME COLONL\L ti^-J
Rome et ceux qui se pressent derrière eux, Huns, Tartares, Arabes, Turcs, Normands, attirés par l'appât du butin recueilli par leurs devanciers. La lutte se poursuit pendant des siècles, et elle finit, après de nombreuses alternatives de succès et de revers, par la victoire des peuples qui, à leurs qualités guerrières, entretenues et développées par une active concurrence, joignaient une discipline morale ravivée par le christianisme, des notions politiques et juridiques de gouvernement, des méthodes et un outillage de production, dont ils étaient redevables à des vaincus plus civilisés que leurs vainqueurs. Après avoir repoussé les invasions, ils voulurent, à leur tour, agrandir les domaines qu'ils avaient conquis, et ils débutèrent dans cette œuvre d'expansion par les croisades. Mais ils rencontrèrent chez les peuples guerriers, réunis sous la bannière du Croissant, une résistance qui les obligea à renoncer à des entreprises qui avaient fini par ne plus couvrir leurs frais.
Cependant, à partir des croisades et sous l'influence de cette extension de l'aire de la concurrence, des progrès s'étaient réalisés, qui allaient donner la prépondérance aux peuples appartenant à notre civilisation. L'invention de la poudre et des armes à feu a exercé sous ce rapport une influence décisive, en modifiant, à l'avantage des peuples civilisés, non seulement l'outillage de la destruction mais encore les conditions de sa création et de son emploi. Jusqu'à l'apparition des armes
à. feu, l'armement des peuples civilisés n'avait point différé sensiblement de celui des barbares : l'un et l'autre n'exigeaient ni une avance considérable de capital ni la coopération des facultés morales, et, moins encore, celle de la science et de l'industrie. La quantité de capital fixe, investi dans le matériel d'une armée moderne, et la quantité de capital circulant nécessaire à la mise en œuvre de ce matériel, pourraient être évalués pour le moins au décuple de celui qu'exigeait l'outillage des armées de l'antiquité et du moyen-âge. Or, ces énormes quantités décapitai, la production et l'épargne des peuples civilisés seules peuvent les créer et les accumuler. D'un autre côté, la mise en œuvre de cet outillage perfectionné ne demande pas seulement de la vigueur et du courage purement physiques, il exige des qualités intellectuelles et morales qui sont, exclusivement, les produits de la civilisation. De là, la supériorité écrasante que les peuples civilisés ont acquise dans l'industrie de la destruction comme dans les autres , et qui, après les avoir mis, d'une manière définitive, à l'abri des invasions des barbares, leur a permis d'envahir, à leur tour, les régions du globe occupées par les barbares ou par les peuples arriérés. Encore fallait-il cependant qu'ils pussent surmonter l'obstacle des distances, et, notamment s'ouvrir les grandes routes des océans et s'y diriger. L'invention de la boussole et les progrès des sciences nautiques leur en fournirent les moyens. Munis de ces instruments et des connaissances indispensables, ils com-
mcncèrent, auxiv^ siècle, rexploration et la conquête des régions du globe qui leur étaient demeurées jusqu'alors inaccessibles.
A quel mobile obéissaient les aventuriers qui entamaient cette œuvre d'expansion de la civilisation? Le mobile dominant était le même que celui qui poussait naguère les Barbares à envahir les domaines des peuples civilisés, c'était le besoin d'acquisition des subsistances, et ce besoin ils le satisfaisaient comme avaient fait les Barbares, par le procédé qui leur paraissaitle plus avantageux, c'est-à-dire, sauf de rares exceptions, par le procédé primitif du meurtre et du vol. Le besoin religieux de convertir les idolâtres à la foi chrétienne n'avait point l'influence qu'on lui a prêtée plus tard. Peut-être faut-il attribuer une certaine part à la curiosité, mais à une curiosité matériellement stimulée par l'appât du gain et nullement par l'amour de la science. Quant au besoin philanthropique d'élever la condition morale et matérielle de la portion de Tespèce humaine demeurée en dehors de la civilisation, il n'existait à aucun degré, et s'il est né plus tard il est demeuré stérile, trop souvent même nuisible.
Si l'on fait le compte de cette invasion des peuples civilisés et de leur établissement dans les autres régions du globe, on trouvera, en regard de l'actif de ce compte, un passif énorme, provenant du procédé barbare qui a été mis en œuvre par les envahisseurs. Étant donné l'état moral des peuples civilisés du xv« au xviii* siècle, on comprend, sans
doute, que roccupation et l'exploitation des régions nouYellcment découvertes, n'aient pu être opérées autrement, mais on peut se demander si cette occupation accomplie par le procédé primitif du meurtre et du vol, et cette exploitation mise en œuvre par Tasservissement des indigènes et l'échange imposé, ont été utiles ou nuisibles à 1 espèce, si elles ont fait avancer ou reculer la civilisation générale. 1
En Amérique, la conquête européenne a incontestablement fait rétrograder les populations autochtones. Les Indiens du Pérou et du Mexique qui ont survécu aux massacres des premiers temps de l'invasion, ont été réduits à une condition morale et matérielle inférieure à celle qui leur était acquise auparavant, et il en a été de même des tribus de chasseurs et de guerriers qui occupaient la plus grande partie des deux Amériques. En Afrique, les découvertes et les conquêtes des Eui^opéens ont été, moins encore qu'en Amérique, avantageuses aux indigènes. Pendant trois siècles, les esclaves ont été le principal, sinon l'unique article que les Européens aient demandé à l'Afrique, et on ne saurait dire que ce commerce ait contribué à élever le niveau moral et à augmenter le bien-être matériel des populations du continent noir. En Asie, les gouvernements établis par les Européens étaient plus lourds encore que ceux auxquels ils se substituaient. Aux anciens impôts, ils ajoutaient les taxes du système colonial, perçues au profit des industriels et des commerçants privilégiés de la métropole.
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Il n'est donc que trop évident que l'invasion et Toccupation européenne des antres régions du globe par les procédés du vol et de l'échange imposé ont été une cause de destruction ou de recul des races conquises et assujetties.
En revanche, cette invasion et cette occupation ont ouvert un immense débouché au travail, au capital et aux produits des populations de l'Europe ; elles leur ont procuré de nouveaux articles de consommation, tels que le tabac, le thé, la pomme de terre, ou des articles auparavant moins abondants, tels que l'or et l'argent, les pierres précieuses, le sucre, le café. Si l'on songe à l'immensité des ressources naturelles des régions qu'ont ouvertes aux peuples appartenant à notre civilisation les Vasco de Gama et les Christophe Colomb, à l'étendue du débouché qu'ils ont procuré à la production, aux produits abondants qu'ils ont mis à la disposition de la consommation, on portera fort haut le service que ces hardis aventuriers ont rendu à la variété, sans contredit, la plus active et la plus capable de l'espèce. Mais cet actif de leurs découvertes a été singulièrement amoindri par les procédés de la conquête et de l'exploitation des pays conquis. En Amérique, la mise au pillage des richesses du Mexique et du Pérou a valu, d'abord, aux conquistadores espagnols, des bénéfices amplement rémunérateurs, mais ces bénéfices du meurtre et du vol ne pouvaient être qu'accidentels et temporaires. Ils ont enrichi les pillards, mais sans élever le ni-
veau de leur moralité. Ceux qui sont revenus dans la métropole y ont importé, avec les fruits du pillage, les habitudes de déprédation et de gaspillage qu'engendre ce mode d'acquisition de la richesse. Ceux qui se sont établis en Amérique et qui se sont partagé le sol après avoir fait main basse sur la richesse mobilière, ont conservé et légué à leurs descendants les mœurs de la conquête. Ils ont été la souche d'une aristocratie oisive, qui faisait exploiter ses domaines par des intendants, des péons ou des esclaves africains. Ces descendants des conquistadores ont constitué, dans les colonies émancipées du joug de la métropole, une classe de politiciens belliqueux qui se disputent à main armée Fexploitation des fonctions gouvernantes.
Cependant le gouvernement et la classe dominante de la métropole voulaient avoir leur part dans les bénéfices de 1 exploitation de l'immense empire que des aventuriers audacieux leur avaient acquis. Toutes les fonctions du gouvernement des colonies furent, en conséquence, réservées aux natifs d'Espagne, et le commerce colonial fut concédé moyennant finances à un nombre limité de marchands, avec défense aux colons d'acheter et de vendre autrement que par leur intermédiaire. La couronne établissait, en outre, sur les produits du sol et du sous-sol, des impôts dont elle fixait ellemême l'assiette et le taux. Tel a été le système colonial de l'Espagne, et, sauf quelques atténuations, celui des autres nations qui ont étendu, à sa suite,
LE l'IlOULÈME COLONIAL 12.53
leur domination sur le nouveau inonde. Quels bénéfices ont-elles tiré de ce système? Aussi longtemps que les colonies d'Amérique sont restées en leur possession, elles ont fourni un riche débouché à la classe des fonctionnaires militaires et civils, et à celle des marchands investis du privilège du commerce colonial, sauf à en partager les bénéfices avec les personnalités influentes qui les leur procuraient. En revanche, la possession des colonies a été ruineuse pour la multitude qui supportait les frais des guerres incessantes dont elles étaient l'objet. Est-il nécessaire d'ajouter que les exactions et la corruption des fonctionnaires qui allaient chercher dans les colonies une fortune rapide, et les bénéfices exorbitants, maculés de pots de vin, des négociants privilégiés étaient des sources abondantes de démoralisation, qui se répandaient des sommets de la société jusque dans ses régions les plus basses?
Les bénéfices des établissements des Européens en Afrique provenaient presque uniquement de la traite des nègres. Ils enrichissaient les armateurs de Nantes, de Liverpool et de Boston, et procuraient un débouché aux articles d'échange, spiritueux, armes dites de traite, étoffes communes, verroteries, tout en fournissant un appoint de fret à la marine marchande, mais ces bénéfices, d'ailleurs limités, suffisaient-ils à compenser les effets démoralisateurs de la traite ?
En Asie, le but que poursuivaient les Européens était le même qu'en Amérique et en Afrique, sais
voir l'acquisition de la richesse, soit par le pillage, soit par l'asservissement et Fexploitation des indigènes. Mais ils y rencontraient des États mieux organisés et plus capables de se défendre. Ils durent respecter les plus puissants ou les moins accessibles, le Japon, la Gliine et ses dépendances. Ils s'emparèrent facilement de quelques-unes des îles de rOcéan Indien, et se disputèrent la conquête de l'Inde. Des compagnies s'organisèrent pour exploiter à la fois le gouvernement et le commerce des pays conquis, mais les conflits dans lesquels elles étaient engagées et la protection onéreuse de leurs gouverments entraînèrent la ruine de la plupart d'entre elles. La Compagnie anglaise des Indes seule continua de subsister et à donner des dividendes à ses actionnaires jusqu'à ce que le gouvernement crut trouver profit à l'exproprier en i838.
En définitive, toutes ces entreprises de conquête, d'exploitation politique et de commerce privilégié contèrent aux nations qui s'y engagèrent plus qu'elles ne pouvaient leur rapporter. Si elles enrichirent un petit nombre de fonctionnaires militaires et civils, d'industriels et de commerçants privilégiés, elles imposèrent à la multitude des contribuables le lourd fardeau des guerres coloniales et aux consommateurs le tribut du monopole. Aussi la passion des explorations et des conquêtes coloniales qui s'était emparée des âmes à la fin du xv"= siècle, alla-t-elle se refroidissant graduellement pour faire place, au xviir siècle, à un mouvement de réaction. L'échec
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désastreux du système de Law, fondé sur un véritable irufit colonial, ne manqua pas d'accélérer ce mouvement. Lindillerence succéda à l'enthousiasme et le dédain de Voltaire pour les quelques arpents de neige du Canada était l'expression du sentiment général. Le gouvernement français refusa à Dupleix les ressources nécessaires pour enlever aux Anglais la possession de l'Inde, et l'Angleterre elle-même se résigna à la perte de ses colonies de l'Amérique du Nord, sans avoir fait aucun ellbrt sérieux pour les conserver. La réaction provoquée par les résultats insuffisants ou négatifs des entreprises de conquête et d'exploitation des régions occupées par les races de couleur fut ensuite secondée par le mouvement libéral et pacifique qui entraîna les esprits à la fin du xviii" siècle, et que les excès de la Révolution française devaient faire avorter. Le régime de servitude et d'ar])itraire qui était devenu insupportable dans la métropole, se retrouvait, encore aggravé, dans les colonies. On en poursuivit donc la réforme jusque dans les régions les plus reculées du globe, et les réformateurs réclamèrent, avec l'émancipation des blancs, celle des nèo^res. Enfin, les ofuerres de la Révolution et de l'Empire allaient bientôt détourner les esprits des entreprises lointaines, aussi bien que des réformes humanitaires, et le mouvement d'expansion par les procédés du meurtre, du vol et de l'asservissement qui s'était arrêté au commencement du xviii^ siècle, ne devait prendre un nouvel essor qu'à la fin du xix siècle.
Les mêmes influences qui ont encouragé chez les nations appartenant à notre civilisation, le développement du militarisme, de l'étatisme et du protectionnisme, ont agi pendant la seconde moitié du xix° siècle pour déterminer la reprise du mouvement d'expansion, abandonné dans le siècle précédent, Les révolutions et les réformes politiques, en annexant à l'oligarcliie affaiblie de 1 ancien régime une classe nombreuse, riche et en possession de la puissance attachée à la richesse, ont rendu les gouvernements modernes, incomparablement plus forts que leurs devanciers. En même temps Taugmentation de la richesse et le développement du crédit, résultant des progrès extraordinaires des industries productives, ont accru les ressources que leur fournissent, non seulement les contribuables actuels, mais encore les contribuables futurs. Ils ont pu donner une satisfaction plus ample aux intérêts de la classe gouvernante dont ils sont les mandataires. Gomme sa devancière, cette classe a pour débouché préféré les fonctions militaires et civiles. Ses intérêts sont militaristes et étatistes non moins que protectionnistes. Sous la pression de ces intérêts les plus forts, les gouvernements ont développé leurs appareils de destruction, tandis que les risques auxquels ces appareils étaient destinés à pourvoir allaient diminuant, et ils ont étendu, de même, leur intervention dans le domaine de l'activité privée
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à mesure que celle-ci devenait plus capable de s'en passer.
Au lieu donc de hâter la fin d'un état de guerre auquel la prépondérance décisive des nations qui demandent leurs moyens de subsistance à Técliano-e libre a enlevé sa raison d'être, 1 accession d'une nouvelle couche sociale aux fonctions gouvernantes a amené une recrudescence d'activité à Tindustriç de la destruction. Une part croissante des produits des impôts et des emprunts a été employée au développement de ses appareils et à leur mise en œuvre, et tandis que le régime du travail forcé était aboli dans l'ensemble des industries productives, il était étendu et aggravé pour assurer le recrutement à bon marché, sinon gratuit, de l'industrie destructive. La faculté du rachat de cette sorte de corA ée, la plus dure de toutes, d'abord, et plus tard, la diminution des deux tiers de sa durée, ont toutefois allégé cette charge pour la classe gouvernante, à laquelle appartiennent, presque en totalité, les emplois de la hiérarchie professionnelle de cette industrie. Et cette hiérarchie professionnelle constitue aujourd'hui, comme elle constituait autrefois, une corporation dont la guerre augmente la puissance et les profits. C'est un intérêt influent auquel les gouvernements doivent donner satisfaction et ils y sont d'autant plus portés que, dans toutes les monarchies du vieux monde et dans la plupart des républiques du nouveau, le chef du gouvernement est issu de l'ancienne caste militaire. L'état de guerre s'est ainsi prolongé artificiel-
lement après avoir perdu sa raison dètre^ et sa consommation dliommes et de capitaux a été même dix fois plus considérable au xix'^ siècle qu'elle ne l'avait été au xvIII^ Cependant la guerre entre les peuples civilisés est devenu tellement coûteuse et dommageable, tant par les énormes capitaux qu'elle dévore que par la perturbation qu'elle apporte dans Fimmense machinerie de la production divisée et de rechange internationnalisé que les gouvernements les plus militaristes eux-mêmes commencent à la redouter. Ils ont cherché, en conséquence, à satisfaire à moindres frais les intérêts engagés dans l'industrie destructive, et ils ont entrepris à nouveau la conquête des régions du globe occupées par les peuples demeurés en dehors de notre civilisation. La France avait débuté déjà, dans cette oeuvre d'expansion, par la conquête de l'Algérie, mais c'est après que la guerre de 1870 eût montré dans toute son étendue, le péril politique et financier des guerres entre les grandes puissances, qu'il y a été suppléé par les entreprises de conquête des domaines des races dites inférieures. La Chine a été envahie et mise à rançon, rindo-Chine a été conquise et assujettie, le continent noir a été partagé avant même d'avoir été entièrement exploré, et cette remise en vigueur du mode primitif d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre a procuré un débouché incontestablement avantageux à la hiérarchie professionnelle de l'industrie de la destruction. Les guerres entreprises contre les peuples arriérés dans cette industrie ne
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présentent que de faibles risques, tout en procurant aux appétits de meurtre et de rapine une satisfaction supérieure à celle que leur fournissent les guerres entre les peuples civilisés. Les lois de la guerre et le contrôle de l'opinion qui protègent dans quelque mesure la vie et les biens des populations inofïensives, ces lois sont sans effet en dehors du domaine de la civilisation, et le contrôle de l'opinion publique est nul. Dans la dernière guerre de Chine, les armées alliées ont pu lâcher bride impunément à tous les appétits delà bête humaine'.
C'est que le mode d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre comporte toujours les mêmes procédés. Il est pratiqué aujourd'hui par les armées civilisées dans les invasions des régions occupées par les peuples moins forts, comme il l'était par les hordes barbares qui envahissaient les doYaaines des peuples civilisés avant que ceux-ci fussent devenus les plus forts. L'objectif est le même : c'est le profit. Dans le cas d'une invasion qui n'est pas suivie d'une exploitation permanente, le profit consiste dans le pillage et dans l'imposition d'une rançon sous la forme d'une indemnité de guerre ; dans le cas d'une conquête et d'une prise de possession, le profit réside dans la confiscation d'une partie du sol et dans les impôts établis sur la population assujettie-.
A ne considérer que les intérêts de la hiérarchie professionnelle des armées, les entreprises de cette