RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Sous l'excitation du sentiment religieux, l'homme a conçu l'existence d'êtres plus puissants que lui, auxquels il attribuait la production des phénomènes qui frappaient ses sens. Ces êtres surnaturels, qui commandaient à la nature, il les concevait sur son modèle, avec ses appétits et ses passions, et aurait-il pu les concevoir autrement? Investis d'une puissance supérieure à la sienne, ils se comportaient à son égard comme il se comportait lui-même à l'égard des plus faibles. Ils usaient du droit du plus fort. Leurs relations avec lui étaient celles du maître et de l'esclave, du serf ou du sujet. Chaque tribu et plus tard chaque nation était appropriée à ses Divinités. Elles constituaient une caste propriétaire et gouvernante, à laquelle il fallait payer un tribut.
Dans les tribus anthropophages, on leur immolait des victimes himiaines; dans les autres, on leur offrait du bétail, des fruits, des parfums: on leur bâtissait des logements en rapport avec l'idée quon se faisait de leur puissance, car elles ne pouvaient se contenter des demeures qui suffisaient à lem's suj ets. Mais, avant tout, il fallait obéir aux lois qu'elles révélaient et aux commandements qu'elles transmettaient aux individualités que leur supériorité d'intelligence rendait aptes à cet office. Ces lois et ces commandements avaient pour objet la conservation de leur domaine, et par conséquent celle du peuple qui en tirait ses moyens de subsistance. Et de même qu'ils étaient émanés dune intelligence surhumaine, ils étaient sanctionnés par des pénalités auxquelles nul ne pouvait échapper. Il ne fallait certainement rien moins que cette conception d'une puissance supérieure à celle des plus forts pour plier ceux-ci àl'obvation des règles nécessaires à la conservation des sociétés, aux charges et aux sacrifices qu'elles leur imposaient. C'est le sentiment religieux qui a été l'auxiliaire indispensable de Tintelligence dans ses luttes avec les appétits de la brute humaine. Il a été le générateur de la morale en apportant aux règles, dont l'observation et l'expérience avaient fait reconnaître la nécessité aux indiA'idualités les plus intelligentes des associations primitives, une autorité souveraine et une sanction irrésistible.
Partagé en nombreuses sociétés sous forme de troupeaux, de clans ou de tribus, probablement
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issus (rautant de souches différentes et naturellement hostiles, en raison de leur mode primitif d'acquisition des subsistances, — le vol et le meurtre, — rcspèce humaine a possédé d'abord une véritable poussière de religions. Chaque troupeau, clan ou tribu avait la sienne. Mais lorsque le progrès du mode d'acquisition des subsistances eut permis à l'espèce de se multiplier, en substituant, au moins pour une grande part, l'échange au vol et aumeurtre; lorsque les nations eurent succédé aux tribus, les religions subirent un double mouvement d'unilication et d'expansion. Les religions des nations les plus fortes absorbèrent les autres et s'étendirent non seulement aux populations placées sous la même domination politique, mais encore à celles que rapprochaient les afiînités morales et les liens économiques de l'échange. Chez les peuples en voie de civilisation, les religions générales succédèrent aux religions locales. En même temps, les concepts religieux s'élevèrent à mesure que la nature spirituelle de l'homme se dégagea de la servitude de ses appétits matériels. L'homme civilisa et moralisa ses dieux en se civilisant et en se moralisant lui-même. Le christianisme réalisa, sous ce rapport, un progrès décisif en remplaçant les divinités du paganisme, chez lesquelles prédominaient les instincts physiques, par une divinité sentimentale d'amour et de charité. Mais, dans le christianisme comme dans le paganisme et les autres religions, le concept du monde divin, de la constitution de son gouvernement et de
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ses attributions, continua de se conformer aux notions existantes de la constitution des sociétés humaines et de leur gouvernement, ainsi que des phénomènes de la nature. Or. jusqu'à une époque récente, ces notions ont peu cliangé. Il y avait donc un accord à peu près complet entre les conceptions politiques et scientifiques et le concept religieux.
Après s'être successivement affaibli, cet accord a fini par se rompre. L'esclavage et la sujétion qui étaient les fondements de la constitution des sociétés et des gouvernements sont aujourd'hui en voie de disparaître, et avec eux s'effondrent les conceptions relisrieuses modelées sur les institutions sociales et politiques du passé. Plus encore que les progrès économiques et politiques qui ont modifié la constitution des sociétés et des gouvernements humains, les sciences physiques et naturelles ont discrédité les vieux concepts du monde divin en entamant le domaine du surnaturel. Toutes les fonctions matérielles qui étaient attribuées aux Divinités leur ont été enlevées et acquises au domaine rapidement croissant des lois naturelles. Mais si les Divinités ne jouent plus le rôle nécessaire que leur attribuaient les religions, si, comme l'affirmait Laplace. la science peut se passer de l'hypothèse de l'existence de Dieu, cette hypothèse désormais dépourvue d utilité ne doit-elle pas être abandonnée? Le sentiment de vénération, de crainte et d'amour, qui a fait concevoir 1 existence d'êtres supérieurs à l'houime. facounant et gouvernaut le monde, n'est-il pas sans
ol)jct? Ne faut-il pas le laisser p( rir en cessant de l'îilimenter ou le détourner d'un objet mensonger et chimérique, en remplaçant le culte d une Divinité qui n'existe pas, par la relis^ion de l'humanité, de la patrie ou bien encore du moi individuel, c'est-à-dire par le culte d'une réalité existante et tangible?
Mais si les sciences physiques peuvent se passer de l'hypothèse de l'existence de Dieu, en est-il de uième de la morale ? Le sentiment reliii^ieux et les concepts auxquels il a donné naissance dans tous les temps et chez tous les peuples ont-ils cessé de remplir une fonction nécessaire dans le gouvernement de l'individu et des sociétés? Voilà ce que nous avons recherché en étudiant le problème moral.
Considéré isolément, Thomme ne peut prolonger son existence jusqu'au terme assigné par la nature et assurer sa reproduction qu'à la condition de s'imposer certaines règles de conduite. Il doit se livrer au travail et endurer la peine qu'implique la recherche de la subsistance pour satisfaire non seulement ses besoins actuels, mais encore ses besoins à venir et ceux de sa progéniture. Ces devoirs constituent la matière de la morale. Ils ont pour objectif la conservation de l'individu et de sa descendance. Les individus- qui sont incapables de les
remplir périssent et leur race s'éteint; ceux qui les remplissent subsistent et se multiplient.
Mais, comme le plus grand nombre des autres espèces, l'homme ne pouvait se dérober à la destruction dont le menaçaient les espèces plus fortes et mieux pourvues d'armes naturelles auxquelles il venait faire concurrence qu'à la condition de s'associer à ses semblables. Or, ces associations, ces sociétés, constituées sous limpulsion du besoin impérieux de sécurité, ne pouvaient subsister à leur tour qu'à la condition que les associés s'assujettissent ou fussent assujettis à remplir une série de devoirs qui s'ajoutaient à ceux de l'individu envers lui-même et envers sa progéniture : devoir de contribuer dans la mesure de leurs forces et de leurs ressources à la conservation de l'association; devoir de s'abstenir de tout acte nuisible à leurs associés ; devoir d'assistance mutuelle. Les sociétés au sein desquelles ces devoirs étaient le mieux fixés et délimités par la loi ou la coutume et le plus exactement remplis, où, par conséquent, il y avait le moins de forces perdues, l'emportaient sur les autres dans la lutte pour l'acquisition des matériaux de la vie, quel que fût d'ailleurs le mode d'acquisition de ces matériaux.
Les lois et les coutumes révélées et sanctionnées par les divinités constituaient la morale de chaque société. Elles lui étaient particulières et ne régissaient que ses membres. Le trait essentiel qui leur était commun, c'était l'interdiction entre eux du mode primitif d'acquisition des subsistances parle
PROBLEME DU PROGUES ET DE LA DECADENCE '2'j'j
vol et le meurtre. Mais ce mode d'acquisition devait continuer de subsister entre les sociétés aussi longtemps qu'il demeurerait plus avantageux qu'aucun auti'e. Il y avait donc deux morales : celle qui interilisait le vol et le meurtre, et celle qui l'autorisait, comme un mode d'acquisition légitime.
Nous avons vu comment ce mode d'acquisition a engendré celui de l'échange imposé, lorsque les progrès qui ont substitué aux industries destructives du premier âge les industries productives, eurent rendu l'assujettissement et l'exploitation permanente des vaincus plus avantageux que le massacre et le pillage. Les esclaves, serfs ou sujets, ne jouissaient pas du bénéfice des lois et coutumes de la sociét é de leurs maîtres. A leur égard, ceux-ci n'étaient tenus à remplir aucun devoir, mais nous avons vu aussi que les maîtres remplissaient, sous l'impulsion de leur intérêt, les plus nécessaires de ces devoirs, ceux de la conservation de la population asservie ; comment ensuite de nouveaux progrès ont déterminé la substitution de l'échange libre à l'échange imposé dans l'intérieur de chaque société en le rendant plus avantageux aussi bien pour le maître que pour l'esclave, le serf ou le sujet ; comment enfin cette substitution a eu pour résultat l'unification des devoirs constitutifs de la morale dans l'intérieur de chaque société.
De même, à mesure que l'échange libre a franchi les frontières des sociétés en remplaçant le mode d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre, on a
assisté à l'extériorisation progressive de la morale. Sans doute, ce mode primitif d'acquisition est demeuré longtemps prédominant entre les peuples, et il n'a pas encore disparu. Il ne disparaîtra môme que lorsqu'il aura complètement cessé d'être avantageux. Mais il ne Tétait pas toujours même pour les peuples ([ui excellaient à le pratiquer. Il y avait des articles de consommation qui ne pouvaient être produits dans l'intérieur de leur douiaine, et qu'il leur fallait bien tirer du dehors. L'expérience démontra qu'il était fréquemment trop coûteux de se les procurer par le pillage, qu'ils revenaient moins cher par l'échange. En conséquence, les rapports déchange, d'abord confinés dans le domaine de chaque société particulière, s'étendirent et se multiplièrent au dehors. Mais l'extension de l'échange nécessitait celle de la loi fondamentale de la morale : le respect de la propriété, et, à plus forte raison, de la vie des échangistes. En outre, l'échange, par sa nature, établissait un lien de solidarité entre les échangistes : ils étaient intéressés à la conservation et à la prospérité l'un de l'autre, en raison du débouché qu'ils s'ofïraient l'un à l'autre. De là l'extension du devoir de s'entr'aider et de s'assister dans les calamités qui les atteignaient, devoir qui avait été auparavant limité aux membres de chaque société particulière. C'est ainsi que l'extension de mode d'acquisition des subsistances, substitué au vol et au meurtre dans les rapports des peuples, a déterminé l'extension d e la morale en la rendant nécessaire.
PROBLEME DU PROGRES ET DE LA DECADENCE l'jC)
De môme encore, à mesure (|iie ce mode d'acquisition est dcA^enu plus productif, il a déterminé un progrès de l'application de la morale en rendant inutiles des pratiques qui étaient auparavant néc^îssaires à la conservation des sociétés : tel était le sacrifice des vieillards et des moins valides lorsque les moyens de subsistance ne suffisaient pas à la nourriture de la tribu ; telle était encore l'anthropophagie avant que l'élève du bétail eût assuré la subsistance des races carnivores mieux et à moins de frais que ne pouvait le faire la chasse à l'homme.
On peut en dire autant de la guerre et de l'esclavage. C'est leur utilité qui a fait leur moralité. Aussi longtemps que les peuples en voie de civilisation ont été menacés de destruction par les peuples arriérés qui continuaient à demander leurs moyens de subsistance au vol et au meurtre, la guerre a été utile à l'espèce, partant morale. Mais depuis que les peuples civilisés ont acquis, grâce aux progrès de leur puissance destructive et productive, la maîtrise incontestée du globe, la guerre d'utile est devenue nuisible, partant immorale, en ce qu'elle cause une dépense de forces qui ne procure plus aucun gain de sécurité.
De même enfin, les différentes formes de la servitude, esclavage, servage ou sujétion, ont été utiles partant morales aussi longtemps que les esclaves, serfs ou sujets demeuraient incapables de remplir d'eux-mêmes les devoirs nécessaires à la conservation des sociétés et par conséquent à celle de l'espèce.
28o LES PROBLÈMES DU XX° SIECLE
Elles sont devenues nuisibles, partant immoralos, d'une part, grâce au progrès de la capacité de se gouverner utilement soi-même, d'une autre part, grâce à d'autres progrès qui ont permis de pourvoir à l'insuffisance de cette capacité par une forme plus utile de la tutelle ' .
Car c'est Futilité, autrement dit l'intérêt général et permanent de l'espèce, qui est l'objectif de l'ensemble des devoirs constitutifs de la morale, des lois ou coutumes qui les définissent, en commandent et en sanctionnent l'observation. Ces lois ou coutumes à leur tour ne répondent à leur objet qu'autant quelles sont conformes à la loi naturelle de l'économie des forces, qu'elles provoquent ainsi la production de la plus grande somme de forces utiles en échange de la moindre dépense ou déperdition. Elles ne s'appliquent quà une société particulière aussi longtemps que le mode d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre demeure prédominant entre les sociétés qui se partagent l'espèce. Elles s'étendent pour finir par s'appliquer à l'espèce entière à mesure que le mode d'acquisition par la production et 1 échange libres associe et solidarise les échangistes, de manière à constituer entre tous les membres de l'espèce une société universelle.
L'intérêt général et permanent de l'espèce apparaît donc comme l'objectif moral de la conduite individuelle. C'est à cet intérêt supérieur que l'individu
I. Voiries Notions fond ornent aie s d'Eeonowie politique. Appendice. L'abolition de Tesclavage africain.
doit conformer ses actes. Mais il ne peut remplir ce devoir qu'à une condition : c'est de posséder la maîtrise de ses appétits et de ses passions. Or, cette maîtrise qui le distingue des créatures inférieures, riiomme n'en a point été pourvu à l'origine. Il a dû l'acquérir lui-même. Il peut l'acquérir par deux procédés, en développant et en fortifiant son être moral ou en alfaiblissant son être physique. Seulement, l'emploi de ce second procédé, que le christianisme recommandait, sinon pour tenir lieu du premier, au moins pour lui servir d'auxiliaire, a pour effet une diminution de l'activité et de la puissance de riiomme. 11 est ainsi en opposition avec l'objectif même de la morale. C'est donc au développement de son être moral que l'homme doit demander la force nécessaire pour se gouverner lui-même conformément à l'intérêt supérieur de conservation et de progrès de son espèce. Mais cette force indispensable au gouvernement de soi-même ne peut s'accroître que par l'exercice, par la lutte contre les passions et les appétits qui veulent se satisfaire sans se laisser arrêter dans leur impulsion par le frein de la loi morale. Car ce frein impose l'accomplissement de devoirs qui impliquent des peines et des sacrifices tandis que la satisfaction des appétits implique des jouissances. Qu'est-ce donc qui pourra déterminer l'individu à subir ces peines et à s'imposer ces sacrifices, sinon la certitude de s'épargner des peines ou d'obtenir des jouissances sn[)érieures? Sans doute, l'accomplissement du devoir
382 LES PUOliLÈMES DU XX*" SIKCLE
procure une jouissance mais seulement à ceux qui possèdent la force nécessaire pour l'accomplir. Ceux qui ne la possèdent pas ne peuvent lacquérir que par une lutte pénible. Cette lutte, quest-ce qui les déterminera à rengager, sinon lespoir d'une rétribution qui compense et au delà la peine? Cette rétribution, la religion seule peut la leur assurer, et voilà pourquoi elle est Fauxiliaire nécessaire de la morale.
En étudiant le problème économique, nous avons essayé de démontrer que la production et la distribution des matériaux de la vie s'opèrent de la manière la plus utile sous l'impulsion des lois naturelles de léconomiedes forces, de la concurrence et de la valeur, que les désordres de la production et les inégalités de la distribution proviennent des obstacles naturels ou artificiels qui troublent l'opération de ces lois, et, en particulier, celle de la concurrence, que le remède aux maux que dénoncent les socialistes, consiste en conséquence non à supprimer l'opération des lois naturelles, chose impossible, mais à éliminer les obstacles qu'elle rencontre. Parmi ces ol)staclcs, les plus nuisibles et, en même temps, les plus résistants sont ceux qui proviennent de la survivance du mode d'acquisition des subsistances par le vol. quand ce mode d'acquisition primitif est.
PROBLÈME UV PROGRKS ET DE T.A DECADENCE 1283
OU soiuble plus avantageux que celui de la production et de r(''cliange.
Le risque dètre dépouillé des fruits de son travail a de tout temps et partout découragé l'individu de produire, en affaiblissant ou en supprimant le mobile même de son activité : le mobile de la peine et du plaisir, autrement dit de l'intérêt. Ce mobile ne possède et ne déploie toute son énergie qu'à la condition que la liberté et la propriété des producteurs soient i^leinement garanties. Mais, d'une part, les institutions qui les assurent ne répondant jamais qu'imparfaitement à leur objet, les entreprises de production demeurent toujours de ce chef grevées d'un risque plus ou moins élevé, et la prime nécessaire pour couvrir ce risque s'ajoute au montant des frais de la production, vers lequel gravite le prix des produits ou des services ; d'une autre part, sous l'influence même de la tendance au vol, les gouvernements assureurs de la sécurité ont, de tous temps et partout, élevé au-dessus du taux nécessaire la prime d'assurance, laquelle s'ajoute encore aux frais delà production des matériaux de la vie, et oblige ceux qui les consomment à dépenser une somme plus considérable de travail et de peine pour les obtenir. A ces obstacles, insuffisance de la sécurité et exagération du prix dont on la paie, — qui ralentissent le développement de la production, la rendent précaire et renchérissent, — s'ajoutent d'autres obstacles, provenant encore de la tendance atavique au vol. Telles sont les barrières artificielles qui ont été subs-
284 T.ES Pr.OBLlblES DU XX'' SIECLE
tituées, sous Finfluence de cette tendance, aux obstacles naturels pour entraver l'opération régulatrice de la concurrence, en restreignant l'étendue des marchés d'échange. Une perturbation profonde a été jetée ainsi dans la distribution des matériaux de la vie, la richesse s'est accumvdée dans les mains d'une minorité d'entrepreneurs et de commanditaires de la production, aux dépens de la multitude des consommateurs, et il en est résulté un débordement de maux qui ont accablé les plus faibles, et qu'une observation superficielle a fait attribuer à la concurrence même.
Si l'on remonte à la source la plus abondante de ces maux, on la trouve dans la persistance atavique du mode d'acquisition des subsistances par le vol. C'est donc à l'élimination de ce mode d'acquisition naturellement incompatible avec celui de la production et de l'échange qu'il faut demander avant tout l'amélioration des conditions d'existence de la classe la plus nombreuse et la pins pauvre. Et ce progrès économique est subordonné au progrès moral.
Le régime de tutelle obligatoire nécessité par l'insuffisance de la capacité morale de l'individu dans la période d'enfance de Tliuinanité s'est successivement modifié, en laissant à lindividu une plus grande
part de liberté. Dans les pays appartenant à notre ctvilisation, il a été affranchi du joug de resclaYai;e et du servage. Il s'appartient à lui-même, il est son propre maître, mais sa liberté n'a pas cessé d'être restreinte tandis que sa responsabilité est devenue entière. S'il n'est plus le sujet d'une caste propriétaire et gouvernante de l'établissement politique, il l'est encore de la nation représentée par ses mandataires. Le gouvernement institué ou accepté par eux a conservé tous les droits sur la liberté, la propriété et la vie de l'individu que s'attribuait son devancier. Il n'a changé que la forme et le nom de l'appareil législatif, administratif et fiscal dont il a hérité. Cet appareil, dont des progrès de toute sorte ont accru la puissance, appartient nominalement à la nation, mais, en fait, il est toujours entre les mains de la catégorie sociale la plus forte, laquelle en use pour augmenter ses moyens de subsistance aux dépens des catégories plus faibles.
La solution du problème du gouvernement de sa vie et de celle des êtres dont il est naturellement responsable a été ainsi rendue plus difficile à l'individu appartenant à ces dernières catégories. Car, à la diflerence de l'esclave qui était nourri et entretenu par son maître, et du serf qui était protégé et assisté par son seigneur, il ne peut compter désormais que sur lui-même. A la vérité, une assistance publique a été organisée pour venir en aide aux moins capables, mais elle n'apporte qu'une faible compensation aux charges et aux restrictions qui rendent plus difficile
286 LES problè:mes du xx'^ siècle
raccomplisscment des devoirs qu'implique la responsabilité.
A la difficulti' provenant de ce que l'individu n'est pas entièrement libre tout en étant entièrement responsable s'enjoint une autre résultant des progrès de l'industrie, qui ont multiplié les articles de consommation, et, par là-même, les tentations de goûter les jouissances qu'ils procurent. Il faut tenir compte de ces difficultés quand on apprécie le gouvernement de l'individu par lui-même. Elles expliquent, du moins pour une part, les défectuosités de ce gouvernement et les déperditions de forces vitales qui en sont la conséquence au détriment de l'individu, de la société et de l'espèce.
Sans doute, la cause principale et essentielle de l'imperfection du gouvernement individuel réside dans l'insuftisance de la capacité morale. Si cette capacité était aussi développée que le supposaient les promoteurs des réformes et des révolutions qui ont mis lin au régime de la tutelle obligatoire sous les formes de l'esclavage et du servage, l'individu résoudrait utilement le problème de son existence, en dépit des charges croissantes du gouvernement collectif, des restrictions au libre emploi des forces individuelles, et des tentations que multiplie le développement de la production ; mais l'expérience n'a que trop démontré que la puissance de l'homme sur lui-même n'a pas progressé du même pas que sa puissance sur les choses.
Si nous considérons l'ensemble des devoirs com-
inandt'S par la loi morale, nous serons obligés de constater combien ces devoirs sont incomplètement remplis, tant par le fait de l'insuffisance de la capa. cite de l'individu à les remplir que par l'imperfection des lois et des sanctions destinées à en assurer l'observation : les devoirs de l'individu envers lui-mèuie subissent les elfets délétères de la prédominance des appétits qui, en cliercliant leur satisfaction dans Tivro^nerie et les autres formes de la débauche, affaiblissent les forces vitales, abrègent la durée de la vie et se répercutent sur les générations à venir; les devoirs de lindividu envers les êtres auxquels il donne le jour sont surtout affectés dans les classes supérieures par les mobiles intéressés qui déterminent les unions; dans les classes inférieures par la brutale avidité des parents qui exploitent hâtivement les facultés productives de leurs enfants ; enfin, ses devoirs envers ses semblables ont à compter avec les appétits qui l'excitent à se procurer des jouissances en rejetant sur autrui la peine au prix de laquelle elles s'achètent.
L'accomplissement des devoirs est l'objet des lois édictées par le gouvernement collectif des sociétés, la religion, l'opinion et la conscience individuelle ; mais ces lois, d'ailleurs fréquemment en désaccord, sont-elles toujours conformes à la loi naturelle de 1 économie des forces? Le sont-elles plus de nos jours qu'elles no létaient daus le passé? Pour ne parler que des lois inspirées par le militatisme, Tétatisme, le protectionnisme et le socialisme, ne
sont-elles pas en opposition flagrante avec cette loi conservatrice de l'énergie vitale de l'espèce ? Quant aux sanctions, elles se sont visil:>lement viciées et affaiblies : l'activité des gouvernements est employée à sauvegarder les abus de leur domination plutôt qu'à réprimer les atteintes portées à la liberté, et à la propriété individuelles; le désaccord croissant entre la religion et la science, en afl'aiblissant la foi, a diminué l'efticacité de la sanction religieuse, l'accroissement de la facilité des déplacements a permis beaucoup plus qu'autrefois d'échapper à la sanction de l'opinion ; enfin, la conscience individuelle subit l'influence déprimante de la prédominance des appétits sur les devoirs, chez la masse des individus incapables de se gouverner utilement eux-mêmes. Et de même qu'elle se fortifie par ses victoires, elle s'affaiblit par ses défaites. Le résultat, c'est une déperdition croissante des forces vitales de l'individu, de la société et de l'espèce.
Cette conséquence désastreuse de l'insuffisance de la capacité morale a provoqué la réaction à laquelle nous assistons contre le gouvernement individuel et le mouvement en faveur de la mise en tutelle de l'individu par l'Etat substitué au maître et au seigneur. Seulement l'expérience démontre que l'État est le plus incapable des tuteurs. C'est donc au développement de la capacité morale, et, au besoin à la tutelle libre, qu'il faut demander la solution du problème du gouvernement individuel.
Aux déperditions de forces vitales causées par les vices du gouvernement individuel s'ajoutent celles qui proviennent des vices du gouvernement collectif, les unes et les autres ayant la même source : Tinsuflîsance de la capacité morale.
Nous avons vu sous l'influence de quels progrès le système du gouvernement collectif s'est successivement modifié. Mais, en dépit de ces progrès, la morale des gouvernements n'a pas cessé de difterer de celle des individus. La morale telle qu'ils la pratiquent non seulement à l'égard des autres sociétés, mais encore de leur propres membres, procède du mode primitif d'acquisition des subsistances par le vol et le meurtre, tandis que la morale individuelle procède de l'échange libre. Toutes les nations, représentées par leur gouvernement, ont conservé le droit de conquête, c'est-à-dire le droit d'acquérir un territoire meublé de sa population, par le procédé du vol et du meurtre ; toutes ont conservé de même un pouvoir souverain et illimité sur la liberté, la propriété et la vie de leurs membres. Ce pouvoir s'est même étendu en fait sinon en droit par la généralisation de l'impôt aux dépens de la contribution.
Nous avons signalé la diff'érence essentielle qui existait dans les anciennes sociétés entre la contribution et l'impôt. La contribution était la part proportionnelle de produits et de services qae devait
chacun des membres de la société propriétaire de l'État au gouvernement chargé d'assurer sa sécurité intérieure et extérieure, et en échange desquels celuici à son toui^ lui devait ses services. C'était un contrat d'échange dont les conditions étaient tantôt ouvertement spécifiées et débattues, tantôt tacitement entendues. Mais il en était autrement de l'impôt. Le contrat d'échange qui donnait naissance à la contribution n'existait point entre les membres de la société propriétaire de l'Etat et la population asservie. Le propriétaire du domaine qui lui était échu en partage ne devait rien à ses esclaves, serfs ou sujets. Il était le maître de leur personne et des biens dont il leur octroyait la jouissance et il pouvait en user à sa guise. 11 n'y avait aucun rapport entre les corvées, les redevances et les impôts en nature ou en argent qu'il exigeait deux et les services d'entretien, de protection et de sécurité qu'il lui convenait de leur rendi^e. Ces services, il les leur rendait non dans leur intérêt mais ,dans le sien. La règle économique qu'il suivait dans ses rapports avec eux consistait, d'une part, à s'emparer de toute la portion des fruits de leur travail qui n'était pas indispensable à leur conservation et à leur reproduction, autrement dit de la totalité du produit net de l'emploi de leurs forces productives, et, d'une autre part, à ne dépenser, pour leur entretien, leiu* assistance et leur sécurité que le minimun nécessaire, comme il faisait pour son bétail. C'était bien toujours un échange, mais qui excluait toute convention, et tout
PROBLEME DU PROGRES ET DE LA DECADENCE ^gl
débat entre les échangistes, et en cela Fimpôt dilTérait essentiellement de la contribution. 11 dérivait de la conquête, et il pouvait être considéré comme une rançon de la vie de l'esclave, du serf ou (lu sujet. Dans la plupart des sociétés, le chef de la hiérarchie gouvernante, propriétaire du domaine particulier le plus important, ayant fini par s'assujettir tous les autres, l'impôt s'est généralisé aux dépens de la contribution. Et dans l'esprit du maître de l'Etat et de la hiérarchie gouvernante, il a conservé son caractère discrétionnaire : en d'autres termes, le gouvernement possède un droit absolu sur la vie et les biens de ses sujets, sans rien leur devoir en échange. La seule règle utile à suivre dans ses rapports avec eux consiste à ne point leur imposer des charges qui, en dépassant leurs forces productives, diminuent le produit de l'impôt, et, à employer une part suffisante de ce produit pour assurer leur conservation et, par conséquent, celle de l'établissement politique qui fournit des moyens de subsistance à son propriétaire et à l'armée de ses fonctionnaires militaires et civils.
Cependant, tandis que les associations propriétaires des établissements politiques continuaient à demander l'accroissement de leurs moyens de subsistance à la conquête, c'est-à-dire au vol et au meurtre, tandis que leurs membres s'appropriaient le produit du travail des populations assujetties, en ne leur laissant que la part de ce produit indispensable à leur conservation, les progrès des indus-
tries productives faisaient surgir entre les individus le mode d'acquisition des subsistances par l'échange libre. Quoique les propriétaires de domaines tirassent des industries agricoles et des métiers auxquels ils employaient leurs esclaves, serfs ou sujets, la plupart des articles de leur consommation, il y en avait un certain nombre qui ne pouvaient être produits chez eux et qu'ils se procuraient à moins de frais par l'échange que par le pillage. Ce mode d'acquisition ne manqua pas de se développer lorsque les propriétaires d'esclaves trouvèrent profit à remplacer la corvée entravait parla redevance en nature ou l'impôt en argent. Mais l'échange libre impliquait lobligation de fournir un produit ou un service pour obtenir un autre produit ou service, et de cette obligation que ne comportait point le mode d acquisition par le vol naissait la nécessité d'évaluer contradictoii^ement les produits ou les services offerts à l'échange. La valeur se réglait d'après les quantités réciproquement offertes et sous Fimpulsion de la loi naturelle de la concuiTence, elle tendait incessamment à s'équilibrer avec les frais de la production. Ainsi se répartissait de la manière la plus utile le profit de ce nouveau mode d'acquisition des subsistances.
Or, lorsque la classe qui demandait ses moyens de subsistance à l'échange libre devint nombreuse et puissante, elle entreprit d'appliquer ce procédé aux services du gouvernement. Elle commença à évaluer ces services et à en comparer la valeur à
PT^OlîLKME DU PTIOGRKS TT DE LA DECADENCE 9.Ç)'l
celle des produits ou des services qu'elle fournissait en échange, et elle prétendit débattre le taux et les conditions de cet échange. Cette prétention, les gouvernements de l'ancien régime étaient obligés de la subir, en fait, lorsqu'ils se trouvaient trop faibles pour y résister, mais ils se refusèrent toujours à l'admettre en principe. De là une lutte qui aboutit, chez les nations les plus progressives, à leur dépossession et au transfert de leur souveraineté à la nation.
Qu'avaient à faire les réformateurs? Ils avaient à appliquer pleinement, puisqu'ils en étaient les maîtres, le procédé de l'échange libre aux services du gouvernement. Et cette application ne se heurtait à aucune difficulté insurmontable. Il s'agissait simplement de limiter les attributions du gouvernement aux services naturellement collectifs de la sécurité intérieure et extérieure de la nation, et de contracter pour la fourniture de ces services avec une maison ou une société réunissant les aptitudes et les ressources nécessaires, en spécifiant les conditions d'un contrat librement débattu et accepté des deux parts, et en déléguant des mandataires chargés d'en surveiller l'exécution, après en avoir réglé les conditions. Par cette application du principe de l'échange libre, l'individu, consommateur de sécurité, aurait pu désormais obtenir cet article comme tous les autres, au meilleur marché possible. Les choses se seraient passées ainsi sans doute si la nation avait été « une » ou si les différentes classes
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qui la composaient avaient possédé un étalon moral assez élevé pour subordonner leurs intérêts particuliers et temporaires à l'intérêt général, enfin, si elles avaient su exactement ce que demandait cet intérêt supérieur. Mais, à la fin du xviii* siècle, on n'avait à cet égard que des idées confuses, incertaines et contradictoires. Qu'était-ce qu'un gouvernement? Une agrégation de forces qui avait été jusqu'alors à la disposition dune caste, à laquelle elle procurait honneurs et richesse. Les services qu'elle lui rendait ne pourrait-elle désormais les rendre à la nation devenue souveraine et maintenant en possession de tous les droits afi'érents à la souveraineté?
Mais les théoriciens révolutionnaires avaient beau proclamer l'unité de la nation, et supposer que les lois émanées de la sagesse de ses mandataires seraient désormais l'expression de l'intérêt général, les faits étaient en contradiction avec la théorie. Quoiqu'ils eussent décrété l'abolition des classes, la suppression de toutes les distinctions et inégalités légales entre la classe gouvernante et les classes jusqu'alors assujetties, les classes subsistaient, et la conscience des individus qui les composaient n'établissait pas une distinction suffisamment claire entre le mode d'acquisition par le vol et le mode d'acquisition par l'échange. Si les honnêtes gens répugnaient à s'enrichir par des procédés interdits par la loi, cette répugnance ne devait-elle pas disparaître lorsque ces procédés étaient autorisés, commandés même
par des lois émanées de la conscience nationale? On s'explique donc que l'ancien régime de gouvernement ait subsisté à travers les révolutions. Cet organisme qui conférait à ceux qui le possédaient un pouvoir illimité sur la vie, la propriété et la liberté individuelles, a été enlevé à la caste fondatrice et propriétaire de l'Etat le jour où elle est devenue trop faible pour s'en assurer la conservation. Des associations désignées sous le nom de partis se sont constituées alors pour s'emparer du gouvernement vacant. Leur concurrence eût pu être utile si elles avaient eu pour objectif l'intérêt général de la nation. Tel était en effet le but affiché dans leur programme. Mais à ce but utile et moral il aurait fallu qu'elles subordonnassent les intérêts particuliers et temporaires des classes dont elles étaient issues, et qui voulaient se satisfaire quand même fût-ce aux dépens d'autrui. Dans les luttes qu'elles engageaient pour la conquête du gouvernement celle qui représentait les intérêts les plus forts devait naturellement l'emporter. Jusqu'à présent, ces intérêts prépondérants ont été, en premier lieu, ceux de l'ancienne oligarchie gouvernante qui demandait ses moyens de subsistance à l'exploitation de la propriété foncière et à l'industrie destructive de la guerre, en second lieu, ceux des propriétaires, des entrepreneurs ou des commandataires des entreprises industrielles. Dans la première, s'est recruté généralement le parti conservateur, dans la seconde, le parti libéral. La lutte s'est concentrée entre eux, avec des chances diverses ;
mais non sans les obliger à se faire des contusions mutuelles, car ni 1 un ni l'autre n'étaient assez forts pour s'assurer complètement la possession du pouvoir. Ils s'unissent aujourd'hui contre un troisième concurrent qua fait surgir le développement de la grande industrie : le parti ouvrier. Le militarisme. Tétatisme et le protectionnisme ont été le produit de la domination du parti conservateur et du parti libéral : le socialisme sera celui du parti ouvrier. A les bien analyser, les uns et les autres sont des atavismes du mode primitif d'acquisition des subsistances par le vol elle meurtre. Entre ces formes de la main-mise sur le bien d' autrui qui vicient le gouvernement collectif et celles qui vicient le gouvernement individuel, on ne peut signaler qu'une différence : c'est que celles-là sont autorisées et celles-ci interdites par la loi. Mais les unes et les autres occasionnent, quoique à des degrés divers, des déperditions de forces au détriment de lintérct général et permanent de l'espèce et elles ont la même source : le retard du progrès moral sur le progi^ès matériel.
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L'histoire de la civilisation peut être partagée en deux grandes périodes. Dans la première, les peuples qui s'élèvent au-dessus de l'animalité, en substituant le mode d'acquisition des subsistances par l'échange au mode d'acquisition par le vol et le meurtre ne
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constituent ([iriine faible minorité et leur existence est continuellement menacée par les variétés de l'espèce auxquelles leurs aptitudes destructives rendent le vol plus profitable que l'échange. C'est seulement lorsque les plus intellii;entes d'entre celles-ci eurent compris qu'il leur était plus avantageux d'assujettir les plus faibles et de les protéger au lieu de les dépouiller et de les détruire que la production put se développer et qu'aux tribus faméliques du premier âge succédèrent des nations nombreuses et riches. Les industries productives auxquelles étaient appliquées les populations assujetties donnant un produit net qui dépassait les exigences des besoins matériels de leurs maîtres, la civilisation put se développer avec la richesse. Mais cette richesse des nations en voie de civilisation était, à mesure qu'elle s'accroissait davantage, un appât plus tentant pour les tribus guerrières qui continuaient à demander leur subsistance au vol etau meurtre. Aussi, pendant une longue suite de siècles, le domaine de la civilisation fut-il continuellement exposé aux invasions des Barbares. Tantôt ces invasions occasionnaient une destruction complète de la civilisation, tantôt un simple recul. Mais c'était un risque auquel il était nécessaire de pourvoir en développant avant tout la puissance destructive des sociétés civilisées. Il en alla ainsi jusqu'à ce que les progrès de l'art et du matériel de la destruction auxquels se joignaient, quoique dans une mesure moindre, ceux de la production (la concurrence productive étant moins libre dans ses mou-
vements que la concurrence destructive), la balance des forces s'inclina du côté de la civilisation. Alors les invasions des Barbares, se soldant désormais par une perte au lieu d'un profit, prirent fin, et les peuples civilisés, devenus les plus forts, envahirent à leur tour les domaines des Barbares, ou des peuples moins avancés dans lart de la destruction. Dans ces entreprises d'agrandissement de leur domaine, ils employèrent les procédés ordinaires de la conquête, la destruction, le pillage et l'assujettissement. Mais ces procédés qui étaient rémunérateurs pour les Barbares à l'époque où ils envahissaient et s'appropriaient des pays riches, dont les ressources naturelles étaient mises en valeur par une population industrieuse, avaient maintenant cessé de l'être. D'une part, les frais de la conquête s'étaient accrus, l'industrie de la destruction exigeant une avance plus considérable de capital, de l'autre, le pillage et l'exploitation de contrées, les unes presque désertes, les autres occupées par des peuples pauvres, ne pouvaient donner que de minces profits. Les frais des entreprises de conquête et de colonisation n'auraient pas été couverts et ces entreprises auraient été discréditées, — comme elles le furent d'ailleurs au xv!!!*" siècle, si ceux-là qui en recueillaient les profits avaient été obligés d'en supporter entièrement les frais. L'intervention des gouvernements les a rendues possibles, en mettant une part croissante de ces frais à la charge de l'impôt. Ce système d'intervention s'est particulièrement développé depuis que les classes gouvernantes
sont devenues plus nombreuses et plus puissantes. Gomment ne pousserait-elle pas le gouvernement à entreprendre des guerres et des conquêtes qui leur rapportent des profits assurés, quand même elles se soldent en perte pour la nation?
Si l'on fait le compte de la dernière campagne de Chine, par exemple, que trouvc-t-on? A l'actif, le produit du pillage et de l'indemnité destinée à couvrir les frais de la guerre. Au passif, la dépense en hommes et en capitaux que la guerre a coûtés. Mais le pillage n'a profité qu'aux pillards, et l'indemnité servira, au moins pour la plus grande part, à fournir un supplément d'appointements et de récompenses à la hiérarchie professionnelle de l'armée d'invasion, enfin à grossir les budgets de la guerre. Au moins, cette campagne contribuera-t-elle à agrandir les débouchés des classes industrieuses? elle les rétrécira, au contraire, en nécessitant une augmentation des droits d'importation, tant au détriment des producteurs européens que des consommateurs chinois.
Toutes les guerres et conquêtes coloniales entreprises par les gouvernements dans l'intérêt prétendu des nations aboutissent à un résultat analogue : si elles profitent à une minorité qui demande ses moyens d'existence aux fonctions militaires et civiles, c'est en imposant à la majorité qui demande les siens à la production et à l'échange, des dépenses supérieures aux recettes de la minorité. De là une déperdition finale des forces vitales de la société et de l'espèce. Le problème à résoudre consiste donc à substituer
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dans les rapports des peuples civilisés avec les autres branches de la famille luimaine. le mode d'acquisition des subsistances par lécliange libre au mode primitif d'acquisition par le meurtre et le vol.
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Dans le cours du siècle qui vient de finir, la puissance productive et destructif e des peuples civilisés s'est accrue plus qu'elle ne l'avait fait auparavant pendant des milliers d'années ^ Dune part, l'assujettissement de forces de la nature à la production des matériaux de la vie, leur a permis d'obtenir en échange de la même quantité de travail une somme décuple, parfois même centuple de produits ; d'une autre part, l'application de ces mêmes forces au développement de leur puissance destructive les a mis à Fabri des risques de destruction dont les menaçaient les variétés de l'espèce à peine sorties de l'animalité, et qui demandent, comme elle, leur subsistance au meurtre et au vol. Mais si ces risques extérieurs de destruction ont cessé d'exister, il en est d'autres plus redoutables qui subsistent à l'intérieur des sociétés civilisées. Ceux-ci ont leur source dans l'insuffisance de la capacité morale, nécessaire à Ihomme pour se gouverner lui-même, d'autant plus nécessaire même quil possède une plus grande puissance sur les choses. Cette insuffisance de la ca-