I. Appendice. Note L
PROBLÈME r»T' PBOr.TîKS ET l^E T-A DÉCADENCE 3oT
pacité morale vicie le goiiYerneiiient individuel, se répercute dans le gouvernementcoUectil, et entraîne, comme une conséquence inéluctable, une déperdition des forces vitales des sociétés et de l'espèce.
L'homme nepeutconserversavitalitéqu'àla condition de consommer une quantité plus ou moins grande de subsistances, autrement dit de matériaux de réparation et de développement de ses forces vitales. Ces subsistances, il peut les acquérir par deux procédés : celui du vol et du meurtre, et celui de la production et de réchange. Le premier, qui est commun à l'homme et aux espèces inférieures, est naturellement incompatible avec le second. Il n'a pas seulement pour effet de procurer aux uns la subsistance ravie aux autres, il en tarit la source, en décourageant de produire.
Aux déperditions de forces vitales causées par les vices du gouverment individuel s'ajoutent celles qui proviennent des vices du gouvernement collectif. Celles-ci sont la conséquence de l'emploi du pouvoir de la collectivité à accroître aux dépens de la multitude gouvernée les moyens de subsistance de la classe gouvernante, que cet emploi nuisible prenne les formes du militarisme, de l'étatisme, du protectionnisme ou du socialisme. Mais les classes gouvernantes et les gouvernements étant composés d'individus, les vices du gouvernement collectif ont leur source originaire dans l'insuffisance de la moralité individuelle.
Lorsque la production des matériaux de la vita-
3o2 LES PROBLÈMES DU XX'^ SIECLE
lité dépasse la déperdition causée par les vices du gouvernement individuel et du gouvernement collectif, la société réalise un profit qui se traduit par un accroissement de puissance. Elle progresse. Dans le cas contraire, elle s'affaiblit, tombe en décadence et finit par succomber sous la concurrence des autres sociétés, soit que cette concmTcnce agisse sous la forme destructive ou productive.
Le progrès ou la décadence dépend donc de l'usage que Ihomme fait des forces constitutives de son être. Il est libre. Il peut céder à limpulsion désordonnée de ses appétits ou leur résister et les plier à l'observation de la loi morale. Seulement, cette subordination de ses appétits à l'intérêt général et permanent de l'espèce nécessite une lutte. Cette lutte, qu'est-ce qui pourra la déterminer à l'engager si ce n'est l'espoir d obtenir une jouissance ou une épargne de peine supérieure à celle que peut lui procurer la satisfaction de ses appétits? Si les facultés qui constituent la partie morale de son être sont les plus fortes, elles l'emporteront dans la lutte et lui vaudront la jouissance qui accompagne la victoire. Mais si ses facultés morales n'existent qu'à l'état embryonnaire ou si. comme chez le plus grand nombre, elles sont plus faibles que les instincts matériels, elles succomberont et subiront la peine qui suit la défaite. Cependant, comme toutes les forces, les forces morales ne peuvent se développer que par l'exercice. Si elles sont insuffisantes, quel motif pom^a déterminer l'homme à engager des luttes qui
ne lui donneront que la peine inhérente à l'eft'ort? II s'abstiendra donc de lutter, il laissera libre carrière à des appétits qui lui procurent des jouissances actuelles et assurées. Si en leur donnant satisfaction il nuit à autrui, il s'exposera, sans doute, au risque de la répression, mais c'est un risque auquel il peut échapper. Combien d'actes nuisibles ne tombent point d'ailleurs sous le coup des lois ou des coutumes répressives et sont même encourages par l'opinion î La foi religieuse seule peut déterminer l'homme à faire les efforts et à subir la peine que nécessite le développement de son être moral en lui donnant la certitude que ces efforts et cette peine ne seront pas perdus et en fournissant de même une sanction pénale certaine aux nuisances qu'il commet. La foi religieuse apparaît ainsi comme lappui nécessaire de la loi morale. Seulement, les sanctions que les religions lui apportent diffèrent et sont adaptées aux sentiments ou aux instincts dominants de leur clientèle. Le mahométisme promet à ses fidèles des jouissances sensuelles, le boudhisme, le repos du nirvana, le christianisme, des jouissances morales, tout en les menaçant de pénalités à la fois physiques et morales. Une religion qui s'accorderait avec la connaissance des lois naturelles aurait pour sanction une augmentation ou une diminution de puissance, un avancement ou une rétrogradation dans l'échelle des êtres. Ainsi, la destinée de l'espèce dépend, en définitive, de l'usage que les individus successifs qui la constituent auront fait de leur liberté.
3o4 T^T^S PROBLEMES BU XX^ SIECLE
Le dogme de la chute sur lequel se fonde le christianisme s'accorde en cela avec la science au point où elle est actuellement parvenue. C'est par la faute de son premier père que l'humanité a été condamnée à une vie d'épreuves et de souffrances, mais elle peut se relever de sa déchéance en obéissant à la loi morale que la Divinité elle-même lui a révélée. Or si, comme la science le démontre, la matièreetles forces de toute nature, physiques et morales, existantes dans l'univers sont indestructibles, répugnet-il à la raison d'accorder à la foi que dans une existence antérieure 1 humanité est tombée à un stage inférieur à celui où elle était montée auparavant? Ce vers de Lamartine :
L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des Cieux
ne serait-il pas l'expression dune vérité religieuse appelée à devenir une vérité scientifique? Et ne dépend-il pas de riiomme de se relever de sa chute ou de tomber plus bas, selon l'usage utile ou nuisible qu'il peut faire de sa liberté?
Gela étant, si Ton considère l'usage qu'il en fait depuis que le vieux système de tutelle obligatoire sous laquelle il a vécu depuis la naissance de l'espèce a commencé à s'effondrer; si l'on se rend compte de la déperdition de forces constamment croissante, causée par les vices du gouvernement individuel et du gouvernement collectif, chez les peuples qui forment l'élite de l'espèce et en sont pour ainsi dire la classe dirigeante, on pourra craindre que
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son existence ne se termine par une chute plus profonde encore que la précédente. Mais cette chute, il dépend de Uii de l'éviter. 11 est le maître de sa destinée. Nous connaissons aujourd'hui la source des déperditions de forces qui le menacent de décadence. C'est cette source qu'il faut tarir. On la rendra moins abondante si on ne la tarit point en assignant pour premier but à l'activité humaine l'observation des devoirs prescrits par la loi morale. Ce but n'exclut point la recherche de la richesse et du bien-être, il la surbordonne seulement à l'acquisition des forces nécessaires pour accomplir la loi.
Mais pour que l'homme se résolve à faire les efforts et à subir les privations et les peines qu'implique le progrès moral, il faut qu'il ait l'assurance que ces efforts, ces privations et ces peines ne seront pas vains; qu'ils lui seront utiles en contribuant à l'élever à une condition supérieure. Cette assurance, il ne peut la puiser que dans la foi, et c'est pourquoi la réforme morale ne peut sortir que d'un progrès qui accorde, dans l'élite dirigeante de l'espèce, la religion avec la science, la foi avec la raison.
A. P. 10. — Le Dar^vinisme. — 11 importe de remarquer que l'auteur de la théorie transformiste n'exclut nullement l'intervention d'une puissance intelligente dans l'œuvre de la création :
« Je n'ignore pas, dit-il, que les conclusions auxquelles nous arrivons dans cet ouvrage (la Descendance de l'homme) seront dénoncées par quelques-uns comme hautement irreligieuses ; mais ceux qui soutiendront cette thèse devraient être tenus de démontrer pourquoi il est plus irréligieux d'expliquer l'origine de l'homme comme espèce, descendant d'une forme inférieure, en vertu des lois de la variation et de la sélection natuturelies, que d'expliquer par les lois de la reproduction ordinaire la formation et la naissance de l'individu.
« La naissance de l'espèce comme celle de l'individu sont également des parties de cette vaste suite de phénomènes que notre esprit se refuse à considérer
3lO LES PROBLÈMES DU XX« SIECLE
comme le résultat d'un aveugle hasard. La raison se révolte contre une pareille conclusion, que nous pussions ou non croire que chaque légère variation de conformation, — l'appariage de chaque paire, la dispersion de chaque graine, — et autres phénomènes pareils, aient tous été décrétés dans quelque but spécial.
Darwin. La Descendance de l'homme. Conclusions.
« Certains auteurs éminents, dit encore Darwin, paraissent être pleinement satisfaits de l'opinion que chaque espèce ait été créée dune manière indépendante. A mon avis, il me semble que ce que nous savons des lois imposées par le créateur à la matière, et qui lui sont inhérentes, s'accorde mieux avec l'idée que la production et l'extinction des habitants passés et présents du globe, sont des résultats de causes secondaires, comme celles qui déterminent la naissance et la mort de rindividu.
« ... N'y a-t-il pas une véritable grandeur dans cette conception de la vie, ayant été avec ses puissances diverses insufflées primitivement par le créateur dans un petit nombre de formes, dans une seule peut-être, et dont, tandis que notre planète, obéissant à la loi fixe de la gravitation, continuait à tourner dans son orbite, une quantité infinie de formes admirables, parties d'un commencement des plus simples, n'ont pas cessé de se développer et se développent encore ? »
Darwin. De L'Origine des espèces. Conclusions.
APPENDICE 3ll
B. P. 13. — Le Fétichisme.
Le fétichisme naît de Tirapression profonde produite par le spectacle de la nature sur l'esprit humain s'éveillant à la vie. C'est la solution provisoire des problèmes posés par l'enchaînement des phénomènes de l'univers. Cette solution consiste à supposer des facultés analogues aux nôtres aux divers éléments du monde extérieur.
Les Egyptiens ont fait au Nil les honneurs de leur premier culte; de même la rivière de Lahore est le génie tutélaire de la puissante tribu de Théakba, la lagune, celle des gens du Grand-Bassara. Les habitants d'Assinie, avant de remonter le Tanoé, lui offrent des libations, jettent de la poudre d'or dans ses eaux et prennent des vêtements blancs ; les caïmans de ses bords sont sacrés. Ce petit fleuve alimente le lac, et les peuplades de ses rives voient en lui un bienfaiteur qui tient leur existence en son pouvoir.
Le village de Cadio tire son eau potable d'un vaste marais voisin. Je vis la sœur aînée du chef lui sacrifier une poule sur un autel de bambou. Cette femme faisait une offrande au génie de ces eaux pour le rendre favorable à la tribu et l'empêcher de tarir. D'après les idées de cette vieille, qui sont tout le système fétichique dans sa pureté primitive, le marais reconnaît par ses bienfaits les dons auxquels il est sensible.
La localisation des génies, leur identification avec un objet matériel, le peu d'étendue de leurs attributions, sont les caractères saillants du fétichisme. Tout phénomène, toute tribu, toute famille, tout homme enfin a son genre particulier.
Jl2 LES PROBLEMES DU XX^ SIECLE
... Les fétiches domestiques, tels furent les Dieux lares des Romains, se transmettent par héritage.
... La nature, pour l'homme primitif, est singulièrement animée. Tout, de la pierre à la plante, de la plante à l'animal, de l'animal à l'homme, est vivant et doué de volonté. Frappé du sentiment de sa faiblesse, des obstacles à la satisfaction de ses besoins, le sauvage s'incline devant des êtres moins sujets à la douleur et à la misère; sa dépendance le porte à les implorer et à capter leur bienveillance par des peines, des dons et des sacrifices.
La recherche des causes est une tendance innée, invincible de l'homme.
La vue d'un phénomène, surtout si ce phénomène intéresse sa vie matérielle, le sollicite à en déterminer la cause. S'il ne la découvre point, il y voit aussitôt l'effet d'une volonté surnaturelle.
Paul Brandat (contre-amiral Réveillère). Récits et nouvelles. P. 52.
L'homme est d'abord entouré d'esprits et de génies qui animent les objets, qui y habitent, mais qui n'en sont pas absolument inséparables; ils peuvent sortir momentanément de leur enveloppe habituelle ; quand le vieux culte ancestral aura été abandonné par les esprits cultivés, ces esprits, ces génies deviendront les fées et les korigans .
En fait, la religion de Lourdes est le réveil de ce culte des fontaines qui tenait une si grande place dans la vie religieuse de nos aïeux. Ne pouvant détruire les crovanres aux merveilleux pouvoirs de guérison des sources, le christianisme remplaça par des saints les
APPENDICE 3l3
bienfaisants démons qui opéraient ces miracles et les fontaines continuèrent à miraculer comme auparavant : sainte Anne et saint Jean firent, au nom de Dieu, ce (jue les génies des sources faisaient j)0ur leur propre com[)te.
Contre-amiral Reveillère. Mégalitlùsme.
C. P. 23. — La Propagation du christianisme. — Les cause s qui ont favorisé la propagation du christianisme, malgré les résistances des classes supérieures de la société romaine, ont été admirablement analysées par Bossuet dans son Discours sur Vhistoire universelle.
(c Dieu, qui avait résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et les mers sous le même empire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réunis sous la domination romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providence se soit servi pour donner cours à l'Evangile.
(( ... Rome, qui avait vieilli dans le culte des idoles, avait une peine extrême à s'en défaire, même sous les empereurs chrétiens, et le Sénat se faisait un honneur de défendre les dieux de Romulus, auxquels il attribuait toutes les victoires de l'ancienne république. Les empereurs étaient fatigués des députations de ce grand corps qui demandait le rétablissement de ses idoles et qui croyait que corriger Rome de ses vieilles superstitions était faire une injure au nom romain. Ainsi cette com-
3l4 LÈS PROBLÈMES DU XX* SIECLE
pagnie, composée de ce que l'empire avait déplus grand, et une immense multitude de peuples, oii se trouvaient presque tous les plus puissants de R.ome, ne pouvaient être retij'és de leurs erreurs ni par la prédication de l'Evangile, ni par un si visible accomplissement des prophéties, ni par la conversion presque de tout le reste de l'empire, ni enfin par celle des princes dont tous les décrets autorisaient le christianisme. Au contraire, ils continuaient à charger d'opprobres l'Eglise de Jésus-Christ, qu'ils accusaient encore, à l'exemple de leurs pères, de tous les malheurs de l'empire: toujours prêts à renouveler les anciennes persécutions, s'ils n'eussent été réprimés par les empereurs. Les choses étaient encore en cet état au quatrième siècle de l'Eglise, et cent ans après Constantin, quand Dieu enfin se ressouvint de tant de sanglants décrets du Sénat contre les fidèles, et tout ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain, avide du sang chrétien, avait si souvent fait retentir l'amphithéâtre . Il livra donc aux barbares cette ville enivrée du sang des martyrs, comme parle saint Jean... Le glaive des Barbares ne pardonne qu'aux chrétiens. Une autre Rome toute chrétienne sort des cendres de la première; et c'est seulement après Tinondation des Barbares que s'achève entièrement la victoire de Jésus-Christ sur les dieux romains qu'on voit non seulement détruits, mais oubliés. »
BossuET. Discours sur l'histoire universelle. Les empires.
APPENDICE 3l5
D. P. 38. — La vue du souverain interdite au peuple dans les monarchies orientales, — Cette interdiction n'a pas cessé d'exister en Chine,
« Quand l'empereur sort, dit M. Marcel Monnier, et cela arrive plus qu on ne croit, son itinéraire a été fixé longtemps à lavance, et les gens domiciliés sur son parcours sont prévenus d'avoir à rester chez eux, portes et devantures closes, tel jour, à telle heure. La rue doit être vide. On l'a, bien entendu, remise à neuf pour la circonstance; elle est nettoyée, nivelée et recouverte d'une fine couche de sable jaune, — la couleur impériale. Un système de barrières, de cordes, ainsi que des avis imprimés sur des banderoles déployées de distance en distance, interdisent au public 1 accès de la chaussée. Il doit se contenter des basculés. Quand le cortège approche, des hérauts d'armes accourent au triple galop, criant à la foule de faire place nette. Alors, c'est un sauve-qui-peut général. Les attelages embourbés font un suprême effort et s esquivent. Les boutiques se ferment comme par enchantement. A l'entrée des rues latérales ainsi qu'aux angles des carrefours, des draperies noires sont tendues afin d'empêcher que la foule massée dans les coulisses ne voient l'empereur. »
Marcel Monnibr. Le Tour dC Asie, chap. IIL
3l6 LES PROBLÈMES DU XX*' SIECLE
E. P. 43. — Le malaise causé par le désaccord entre la religion et la science.
Nous trouvons l'expression éloquente de ce malaise, dans un article de M. Sabatier, publié par la Contemporary revieiv.
« Le conflit qui compromet la sécurité de notre foi et le repos de notre vie a éclaté entre la nouvelle culture et la philosophie scientifique de notre temps, et les formes traditionnelles des croyances chrétiennes, lesquelles ont été imprudemment déclarées inchangeables et immuables. Nous vivons dans un monde très différent de celui de nos ancêtres. Leur représentation de Tunivers nous fait sourire. Le monde que nous révèlent l'astronomie, la géologie, la chimie, la biologie modernes ne nous offre aucun point de ressemblance avec les notions cosmologiques des écrivains bibliques ou des pères de l'Église, sur lesquelles s'appuient leurs idées religieuses. C'est pourquoi celles-ci demeurent flottantes, sans aucun lien, sans aucun rapport avec les réalités qui nous entourent. Je ne veux pas dire que le changement de la vue de l'univers touche le fondement ou l'essence de la religion, mais il affecte certainement la forme de nos croj^ances. Le chrétien qui veut les conserver intactes est obligé de vivre une sorte de double vie. Comme un homme moderne, il vit dans le monde de Xewton, de Laplace et de Darwin; comme un croyant traditionnel, qui ne doute pas de l'entière inspiration verbale de la Bible, il doit, quand il la lit, oublier ce qu'il a appris et vivre de nouveau inconsciemment dans le monde, tel qu'il était avant les découvertes de Copernic. Ou, s'il s'aperçoit de l'opposition.
APPENDICE 3l7
il se sent divisé en lui-même et il est forcé de renoncer à sa foi en l'infaillil^ilité de l'écriture sainte, ou de sacrifier sa culture moderne à la cosmologie des anciens Hébreux. Les anciens chrétiens n'avaient, par exemple, aucune difficulté à se représenter l'ascension corporelle de Jésus au ciel, parce que le ciel était pour eux une véritable région géographique, absolument fixée et déterminée dans leur esprit. Pour les chrétiens de notre temps, le ciel est une idée spirituelle. Il résulte de là que ceux qui sont convaincus de l'ascension corporelle du Sauveur et s'y tiennent avec ténacité, se trouvent dans l'impossibilité de se la représenter en fait.
« Beaucoup d'autres exemples analogues se présentent à nous, dans le cas de certains miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tels sont la création de l'arcen-ciel après le Déluge, l'arrêt du soleil et de la lune, au commandement de Josué, la descente de Jésus en enfer, l'enlèvement de saint Paul au troisième ciel, la création du monde en six jours, la situation du jardin de TEden, etc., etc. Personne n'a étudié l'histoire des dogmes sans remarquer combien, dans les plus importants, les chrétiens les plus conservateurs, atténuent, coraplaisamment, négligent ou éliminent tacitement dans leur esprit, bien des particularités qui n'y peuvent plus trouver place. Mais les moins instruits et les plus tenaces d'entre eux, ont vaguement conscience que cet état de choses est difficile et dangereux. Incapables de renoncer à leur culture, résolus à conserver leur foi, ils sont en proie à une lutte perpétuelle qui les trouble et les empêche de jouir d'aucune liberté dans leur vie intérieure.
« ... Il n'y a point d'exception à ce fait universel. Si
3l8 LES PROBLÈMES DU XX* SIECLE
l'on objecte l'unité apparente qu'une discipline puissante maintient dans l'Eglise catholique romaine, il faudra examiner avec soin ce qui gît sous ces apparences officielles, et quels troubles, quelles discordes internes cache ce silence. Combien d'âmes, quoique intérieurement révoltées, se taisent en France, en Allemagne, en Amérique! Combien d'aveux n'entend-on pas en confidence, quand quelques-unes de ces âmes permettent de lire ce qui se passe en elles ! Qui pourra dire les déchirements, le désespoir, l'agonie morale qui se cachent sous le toit d'un presbytère! Je ne parle pas ici de l'unité de gouvernement, mais de l'unité et de la paix intérieure de la conscience. Et je ne crains pas d affirmer que cette unité spirituelle est moindre dans l'h^glise romaine que dans aucune autre, ou, si vous le préférez, que sous ce système de compression, le trouble des âmes diminue seulement dans la proportion où la vie spirituelle elle-même diminue.
« C'est en étudiant ainsi le mal commun dont souffre le monde religieux moderne qu'on découvre la profondeur de ce mal. Il importe peu c|ue les œuvres chrétiennes soient nombreuses, si la source d'où elles émanent est en voie de se dessécher. A quoi sert de convertir les nègres de l'Afrique, si dans notre civilisation européenne, le christianisn e ne peut plus être confessé loyalement par l'élite des esprits !... Le mal profond, le mal moderne qui attaque le christianisme, c'est la menace du divorce entre la science et la conscience \ ')
I. A. S(iJ)atirr. ChiMstian do^ma and Ihe Christian life. Contrmporary rt'iHi'w, no\embre 1S99.
APPENDICE 3l9
F. P. ^0. — Les lois de conservation des espèces.
Les espèces végétales et animales sont douées d'un |)Ouvoir de reproduction qui dépasse leur pouvoir alimentaire, et dont l'excès est projiortionné aux risques de destruction auxquels elle sont exposées. Ces risques ont leur source principale dans une autre loi naturelle, en vertu de laquelle les espèces inférieures servent à alimenter les espèces supérieures.
Que résulte-t-il de là? C'est que les individus de chaque espèce sont excités à acquérir la plus grande somme de forces vitales en échange de la moindre dépense, tant pour l'emporter dans la lutte pour l'acquisition des subsistances que pour échapper aux risques de destruction qui les menacent. Plus leur nombre est grand et la subsistance rare, plus, d'une autre part, les risques sont intenses, plus vive est leur excitation à réaliser les progrès qui rendent plus fort.
Dans cette double lutte pour acquérir des subsistances et se dérober aux risques de destruction, les plus faibles succombent. Ils servent de pâture aux espèces qu'ils sont destinés à alimenter. Deux cas peuvent ici se présenter. Si une espèce vient à se multiplier de manière à dépasser ses moyens de subsistance, son accroissement ayant pour effet d'augmenter la quantité des aliments de l'espèce ou des espèces auxquelles elle fournit la pâture, ces espèces se multiplient en raison du surcroît de leur approvisionnement. Mais quel est le résultat de leur multiplication? C'est de ralentir celle de l'espèce alimentaire, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli entre la population de celle-ci et ses moyens de subsistance. Si l'accroissement des risques de destruc-
320 LES PROBLÈMES DU XX" SîÈCLE
tion résultant de cette multiplication faisait déci'oître l'espèce alimentaire au-dessous de ses moyens de subsistance, l'équilibre se rétablirait encore : 1° par suite de la diminution des espèces auxquelles elle sert de pâture ; 2" par suite de l'augmentation de celles dont elle se nourrit. C'est ainsi que les lois naturelles agissent pour maintenir ou rétablir incessamment l'équilibre entre la population et la subsistance de la généralité des es])èces végétales et animales.
Remarquons que dans cette opération des lois naturelles, il n'y a qu'un minimum de forces perdues, l'équilibre se rétablissant d'autant plus vite que l'écart entre la population et la subsistance est plus grand dans un sens ou dans un autre.
En résumé donc, la nature maintient, de la manière la plus économique, avec un minimum de dépenses, la multiplication utile des espèces végétales et animales, tout en assurant dans chacune la conservation des plus forts, c'est-à dire des plus capables de perpétuer l'espèce, et en excitant les individus qui la constituent à réaliser les progrès qui rendent plus fort.
G. P. 95. — Le juste prix.
Les dernières années du xv*" siècle furent marquées par l'apparition, pour la première fois en littérature, d'une doctrine économique à la fois complète et systématique, d'un corps de doctrine ayant ses différentes parties reliées entre elles et embrassant toute la vie économique de cette époque. Celte doctrine fut celle
du Droit canon... La théologie, ou plutôt cette branche de la théologie que nous pouvons iippeler l'éthique chrétienne, enseigne les princij)es du juste et de Tinjuste dans la sphère économique; et ce fut l'œuvre des canonistes d'appliquer ces principes à des transactions spéciales et de se prononcer au sujet de leur permissihilité.
... La doctrine canonique du xv^ siècle n'était que le développement des principes auxquels l'Eglise avait déjà donné sa sanction dans les premiers siècles. C'était la continuation de ces mêmes principes agissant dans un milieu modifié. Mais on peut plus exactement dire (ju'elle contient un système d'idées économiques, parce qu'elle n'était plus une collection d'opinions sans relation entre elles, mais un tout parfaitement lié. La tendance vers la formation d'un domaine d'étude séparé est indic{uée par la place toujours croissante que l'on consacrait à la discussion des questions économiques dans les traités de théologie, et plus particulièrement encore dans les manuels de casuistique à l'usage des confesseurs, et dans les manuels de Droit canon à Tusage des ecclésiastiques.
... Les écrivains du moyen âge condamnèrent absolument la poursuite de la richesse comme fin en soi. h'avarice était un des sept péchés capitaux; et par avarice on entendait beaucoup plus que ce plaisir mesquin que l'avare trouve dans l'acquisition, ce qui est tout ce que nous entendons maintenant par ce mot. Il est très significatif, qu'un dictionnaire moderne de synonymes définit « avare « par dpre au gain pour le plaisir de l accumuler. Pour les théologiens du moyen âge, une dpreté au gain au delà de ce qui était nécessaire pour
qu'un homme pût conserver son rang dans le monde était en soi de lavarice et par conséquent un péché!... Mais si la poursuite de la richesse pour la richesse était coupable, comment peut-on justifier les activités ordinaires de la vie? La réponse à cette question était donnée par une autre idée dominante des penseurs du moyen âge, l'idée de status ou de classe. Les hommes, disaient-ils, ont été placés par Dieu à un certain rang, chacun ayant sa tâche à fournir, et chacun avec sa manière de vivre appropriée. Le seul gain qui fût justifié, c'était le gain que recherchait un homme dans le but de se maintenir à son rang-. Ainsi le curé de Ghaucer nous dit que : « Dieu a ordonné que quelques personnes seraient plus haut placées par les richesses et par le rang, et quelques autres, plus bas, et que chacun devrait rester dans sa situation et à son rang )> ; sans cela, a le pouvoir de la Sainte Église n'existerait pas, le bien public en souffrirait^ et il n'y aurait sur la terre ni paix ni repos. »
... Avec les canonistes, cette idée des devoirs de classe et d'un certain type d'aisance pour chaque classe est devenue, implicitement ou explicitement, une règle décisive dans toute question de distribution ou d'échange. Ainsi Langenstein, qui, après avoir été vicechancelier de l'Université de Paris, fut appelé à enseigner, à la nouvelle Université de Vienne, en 1384, enseigne que tout homme peut déterminer de lui-même le juste prix des marchandises qu'il peut avoir à vendre, en comptant simplement ce dont il a besoin pour se maintenir au rang qui lui est assigné ! Et il dit aux lords terriens que leur droit d'exiger les rentes repose sur l'accomplissement des devoirs de leur classe et sur
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Tobligation de protéger et de gouverner droitement ceux qui sont placés sous leur autorité. W. J. Ashley, Histoire des doctrines économiques de L'Angleterre^ T. II, p. 434-451.
H. P. 182. — Influence du progrès du matériel de guerre sur la qualité de la valeur militaire.
De même que le personnel des chemins de fer doit mettre en œuvre des facultés et posséder des connaissances techniques supérieures à celles des portefaix et des conducteurs de bêtes de somme, le personnel des armées modernes doit déployer des facultés et être pourvu de connaissances que ne demandait point l'ancien matériel de guerre. Le progrès le plus important, quoique encore le moins aperçu, que l'emploi du nouveau matériel ait exigé du personnel, est celui de la qualité de la valeur militaire. Lorsque la lutte avait lieu corps à corps, ou à une distance qui pouvait être rapidement franchie, les qualités purement physiques, le courage instinctif de l'animal carnassier que l'homme possède comme le lion, le tigre, le coq de combat et qui n'en diffèrent point de nature, suffisaient pour donner la victoire. Il n'en est plus ainsi depuis que les armes à longue portée ont rendu à peu près impossible la lutte corps à corps ou même à une faible distance. La qualité nécessaire du courage a changé. Cet espace agrandi et porté parfois à plusieurs kilomètres que parcourent des projectiles meurtriers, il faut cependant le franchir pour faire reculer l'ennemi et remporter la victoire. Dans ce trajet, qui n'exigeait naguère encore qu'un élan
rapide, qui exige maintenant une longue marche, il faut opposer une force morale, énergique et persistante, aux assauts multipliés de l'instinct physique delà conservation, assauts qui deviennent de plus en plus vifs à mesure que la diminution de la distance accroît le péril.
Cette force morale a sa source dans le sentiment du devoir et elle se développe à mesure que les progrès de l'organisme social et de l'industrie en exigent davantage l'emploi. Des hommes libres et responsables de leur destinée, ont beaucoup plus souvent besoin d'y recourir que des esclaves dont l'existence est assurée, pour résister aux impulsions qui les poussent à sacrifier à la satisfaction de leurs besoins actuels, celle de leurs besoins futurs ou leurs obligations envers leur famille et les autres membres delà société. De même, dans un état avancé de l'industrie, lorsque le moindre manquement de soin ou d'attention dans la direction ou la surveillance d'une machine puissante, peut causer un dommage considérable et parfois compromettre de nombreuses existences, la force morale apparaît comme la qualité la plus nécessaire à l'ouvrier, car elle peut seule assurer l'accomplissement exact de sa tâche professionnelle. De même enfin, lorsque les perfectionnements apportés dans le matériel de guerre aggravent et prolongentle risque auquel est exposé le soldat, la force morale lui devientplus nécessaire pour affronter ce risque. Que conclure de là, sinon que dans l'industrie de la destruction comme dans celle de la production la victoire dépend non seulement de la puissance du matériel, mais encore des qualités du personnel, parmi lesquelles figurent en première ligne le sentiment du devoir et la
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(orce morale dont il est la source? Or, sous ce rapport, les peu[)los civilisés, et en particulier ceux chez lesquels l'individu est le plus libre, partant le plus complètement res})onsable de sa destinée, possèdent une supériorité que les peuples arriérés ne pourront acquérir qu'à la condition de s'élever au même niveau de civilisation.
ConiDicnt se résoudra la question sociale. P. 121.