‹ Les problèmes du XXe siècleChapitre 5 sur 18 · I.E PROULKME HELICrlEUX · texte numérisé non relu

I.E PROULKME HELICrlEUX

facultés spirituelles, qui rentrent, comme les nôtres, dans les catégories de la volonté, de l'intelligence et du sentiment. Notre conception de la société idéale, vers laquelle nous nous acheminons, société librement constituée et composée d'individualités se gouvernant elles-mêmes, ou, si l'on veut encore, d'une société de purs esprits ne serait-elle pas mieux adaptée à la constitution du monde divin que celle des vieux empires des Salomon ou des Sennachérib?

m. Le concept de la puissance divine. — Il en est de même de la conception de la puissance divine, dans son application à l'œuvre de l'organisation de la matière. Dans la légende de la Genèse, c'est le Seigneur qui acccomplit seul l'œuvre de la création, et cette conception répondait à celle que les peuples asiatiques avaient de la toute -puissance de leur maître souverain. Elle ne répond plus à celle que nous avons de la puissance dans une société libre. C'est par la réunion et la coopération des forces de la généralité des membres de la société que cette puissance se constitue. Tantôt, lorsqu'il s'agit, par exemple, de la défense commune, elle est rassemblée et unifiée dans une armée, laquelle réunit et met en œuvre tous les pouvoirs de destruction que la société peut appliquer à la satisfaction de son besoin de sécurité. Tantôt, lorsqu'il s'agit de pourvoir aux besoins de consommation alimentaire ou autre des membres de la société, la puissance se divise et s'investit dans les industries qui

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produisent les articles adaptés à la satisfaction de ces besoins.

Dans l'œuvre de la production d'un système stellaire, nous trouverons aussi deux catégories de travaux, les uns exigeant Tunification, les autres la division et la spécialisation de la puissance productive. La première consiste dans l'apport, la concentration des matériaux et l'édification du système, la seconde, dans ce qu'on pourrait appeler son ameublement, savoir dansla création des espèces destinées à y vivre. Remarquons encore que, dans ces deux catégories de travaux, la puissance créatrice a dû se conformer aux lois qui régissent la matière. C'est ainsi que la construction et la mise en mouvement d'un système stellaire doivent se conformer à la loi physique de la pesanteur, et qu'elles exigent, selon toute probabilité, l'auxiliaire du temps. Nous savons d'ailleui^s que ces édifices, comme les nôtres, peuvent être plus ou moins solidement construits, et qu'ils n'ont pas plus que les nôtres une durée éternelle. De même, dans la production des espèces, la puissance créatrice a dû se conformer à des lois biologiques, qui ont nécessité le temps qu'elle y a employé, et les procédés dont elle s'est servie, — procédés que nous ne connaissons pas encore d'une manière certaine. Enfin, de ce que ces créations étaient l'œuvre d'une association d'intelligences supérieures à la nôtre ou tout au moins égales, nous pouvons inférer qu'elles avaient une destination utile, quelles étaient conçues sur un plan adapté à

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cette destination et que, dans l'exécution de ce plan, la puissance créatrice a dû se conformer encore à la loi naturelle de l'économie des forces, comme nous le faisons nous-mêmes sous la pression d'une autre loi naturelle, la loi de la concurrence.

IV. Le MOBILE DE l'activité thvixe. — Les religions primitives attribuaient à leurs Divinités les appétits et les passions de l'homme. Le Christianisme, réalisant, à cet égard, un progrès décisif n'attribue à son Dieu qu'une nature et des besoins spirituels, mais ces besoins, était-il ou non obligé d'y pourvoir? Voilà une question que la théologie chrétienne laisse dans l'ombre. Cependant, les théologiens n'hésitent pas à déclarer que « Dieu lui-même a ses lois )),mais sans pouvoir les définir. La science nous a fourni à cet égard des lumières qu'ils ne possédaient point. Nous poussons nous faire une idée des lois qui déterminent l'activité divine depuis que nous connaissons celles qui régissent l'activité de tous les êtres vivants.

La première de ces lois, c'est la loi de conservation et de progrès, actionnée par le mobile de la peine et du plaisir. Ce mobile détermine l'activité de toutes les créatures, en les avertissant de la nécessité d'agir pour conserver et développer leurs forces vitales. Car tout être pourvu de vie perd ses forces vitales s'il n'agit point pour les renouveler par la consommation de matériaux assimilables, et cette déperdition provoque une souffrance, tandis que

toute consommation de matériaux réparateurs des forces vitales est accompagnée d'une jouissance.

Cette loi, à laquelle obéissent toutes les espèces végétales et animales sans oublier Fespèce humaine, nous pouvons supposer, sans nous écarter des concepts théologiques, qu'elle régit aussi les êtres supérieurs à Thomme. Mais quels besoins éprouvent ces êtres spirituels? Quels besoins doivent-ils satisfaire sous peine de soutfrir et de subir une déperdition de leur vitalité? Ces besoins sont conformes à leur nature, et nous pouvons les concevoir parce que nous les éprouvons nous-mêmes. N'avons-nous pas, en effet, une nature et des besoins spirituels associés à une nature et à des besoins matériels? A des instincts aux besoins desquels il nous faut pourvoir pour conserver notre vitalité physique, se joignent, en nous, des facultés intellectuelles et morales, une intelligence et des sentiments qui veulent être alimentés sous peine de safïaiblir et de déterminer par leur déperdition successive l'atrophie des organes par l'intermédiaire desquels ils se manifestent. Quels sont leurs besoins et quels éléments réparateurs demandent-ils? L'intelligence veut connaître et utiliser ses connaissances pour satisfaire à la fois les besoins de la nature matérielle et ceux de la nature spirituelle de l'homme. Seulement, les êtres divins dont le sentiment religieux nous excite à concevoir l'existence étant de purs esprits^ ils n'ont et ne peuvent avoir que des besoins spirituels.

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C'est pour satisfaire ces besoins que la puissance et l'intelligence divines ont agi, sous Tinipulsion de la loi de conservation et de progrès qui régit l'universalité des êtres, qu'elles ont créé notre système stellaire et Font peuplé d'une multitude innombrable de créatures. A quel besoin de la nature divine ces produits de la puissance et de l'intelligence créatrices répondent-ils? Quelle est leur destination? Telle est la dernière question qu'enveloppe le problème religieux et qui intéresse particulièrement l'homme.

Si nous examinons les produits de la puissance créatrice, dans lesquels elle a répandu la vie, nous trouverons qu'on peut les partager en deux catégories bien distinctes, l'une comprenant l'ensemble et rinfmie variété des espèces végétales et animales, l'autre, une seule espèce, partagée en différentes variétés ou races, l'espèce humaine.

Ce qui caractérise les individus appartenant à la première catégorie, c'est qu'ils ne se gouvernent pas eux-mêmes. Ils sont gouvernés par des lois naturelles qui assurent la conservation de leur espèce, aussi longtemps qu'elle est utile, lois de l'économie des forces et de la concurrence vitale, et ils ne peuvent progresser que dans des limites marquées par les pouvoirs dont la puissance créatrice les a dotés, en vue de leur destination. Ils ne possèdent que des pouvoirs de destruction et ne peuvent, en conséquence, se multiplier qu'en raison des subsistances que la nature a mises à leur disposition, et

dont ils sont incapables d'augmenter la quantité . Ils ne sont pas davantage capables de régler leur multiplication : pour assurer la conservation des espèces, la puissance créatrice a dû les investir d'un pouvoir de reproduction proportionné aux risques de destruction auxquels elles sont en butte, et qui les excite incessamment à dépasser leurs moyens de subsistance. L'excédent sert à nourrir d'autres espèces ou périt faute de nourriture. De là une lutte entre les individus, lutte pour se procurer la subsistance, ou pour se dérober aux atteintes des espèces qu'ils alimentent. Dans cette lutte, les individus les plus forts, les plus agiles, en un mot, les plus capables, l'emportent et subsistent à l'avantage de l'espèce. Cette même concurrence pour la vie les excite aussi à réaliser les progrès qui rendent plus fort et leur permettent au besoin de s'adapter à des conditions d'existence modifiées ; mais cette capacité de progrès est limitée : si une espèce peut produire des variétés supérieures à son type primitif, il ne semble pas que ce type puisse être changé, et que l'espèce reçoive dans le milieu nouveau auquel elle s'est adaptée une destination différente de celle qui lui avait été assignée à l'origine.

L'espèce humaine est soumise aux mêmes lois naturelles que lesespèces végétales et animales, mais elle possède une capacité de progrès qui lui permet d'aspirer à une destinée supérieure à sa condition terrestre.

Cette destinée, le christianisme la promet à ses fidèles, mais à la condition qu'ils obéissent aux lois

([lie Dieu a établies pour le gouvernement des hommes, et qu'il a chargé ses ministres, spirituels et temporels, de promulguer et de faire observer, en les sanctionnant par des pénalités et des récompenses. Cette conception répond à l'état de Tindividu dans les sociétés du monde ancien. Dans aucune des classes de ces sociétés, l'individu ne se gouvernait librement lui-même. Il était gouverné par un maître s'il était esclave ou serf; s'il appartenait à la caste ou à la corporation gouvernante, il était assujetti aux lois ou aux coutumes de la caste ou de hi corporation. Sa liberté et sa responsabilité personnelles étaient enserrées dans le cercle étroit de la « sujétion ». Cette sujétion, les vieilles religions l'appliquent aux rapports de l'homme avec les Divinités. Dans le concept du christianisme, l'homme est le sujet de Dieu. Par l'intermédiaire de ses ministres, Dieu le gouverne, en lui imposant une série d'obligations qu'il est tenu de remplir. Dieu le récompense s'il les remplit, et le punit, s'il y manque. Sans doute, dans le concept chrétien, c'est pour le bien de riiomme que ces obligations lui sont imposées, mais, quelles qu'elles soient, il n'est pas libre de les contrôler, car elles émanent d'une sagesse infaillible. Il doit se soumettre à l'autorité politique et religieuse, émanée de la Divinité, comme l'esclave ou le sujet à l'autorité de son maître.

Ce concept religieux, et moral, qui est resté celui du catholicisme, ne répond plus évidemment à l'état actuel de l'individu, au moins dans les sociétés les

plus avancées en civilisation. Lindividu n'y est plus assujetti à un maître ou à une corporation, qui gouverne sa vie, et ne lui laisse d'autre liberté que celle d'obéir à ses injonctions, ou à s'exposer, en y manquant, à un châtiment mérité. Il est son propre maître, il est libre et responsable de sa destinée. A la A'érité, la société dont il est membre a un gouvernement et des lois auxquels il est tenu d'obéir. Mais ce gouvernement, il l'a, du moins en théorie, constitué ou accepté librement: ces lois, il les a faites ou il a chargé ses délégués de les faire. D'ailleurs, ce gouvernement, il peut le changer, ces lois, il peut les modifier ou les supprimer. Enfin il ne confère à son gouvernement que des tâches, dont il croit ne pouvoir s'acquitter lui-même, et quant aux lois, il n'établit, toujours en théorie, que celles qui ont pour objet de garantir sa liberté et sa propriété, en en marquant les limites naturelles, et en les préservant dans ces limites. Il se gouverne donc lui-même; mais comment doit -il se gouverner? C'est en conformant sa conduite et ses actes à la loi naturelle de conservation et de progrès qm régit la généralité des espèces vivantes. S'il ne les conforme point à cette loi, il agit d'une manière nuisible à autrui et à luimême. Mais cet objectif moral, il ne peut l'atteindre qu'à la condition de réfréner ses appétits et ses passions qui cherchent à se satisfaire aux dépens de la vitalité de lespèce. Il faut, en conséquence, qu'il développe ses facultés gouvernantes; qu'il les rende assez fortes pour maîtriser ses appétits et ses passions

LK IMIOHLKME RELIGIEUX Oj

et conformer sa conduite et ses actes à la loi naturelle de conservation et de progrès. C'est une lutte de laquelle dépend sa destinée future. S'il l'emporte dans cette lutte, il atteste par là même sa capacité de s'élever à une destinée supérieure ; s'il est vaincu, ou encore s'il n'engage point la lutte et laisse libre carrière aux forces perturbatrices qu'il devait contenir et diriger, il atteste de nouveau son incapacité à se gouverner, et il se condamne à descendre dans la catégorie des êtres inférieurs, qui subissent le gouvernement des lois naturelles au lieu de s'y conformer librement eux-mêmes.

Mais cette accession à une destinée supérieure et cette descente à une destinée inférieure impliquent, l'une et l'autre, la persistance des forces constitutives de l'être. Cette persistance aujourd'hui démontrée par la loi de la conservation de l'énergie que la science a mise au jour, le sentiment religieux l'avait de longue date suggérée à l'intelligence, et elle a fait l'objet de la croyance à l'immortalité de l'âme.

Sauf les religions embryonnaires d'un petit nombre de populations demeurées à l'état sauvage ou aux premiers stages de la civilisation, toutes les religions reposent sur la croyance à l'immortalité de l'àme. Mais leur conception de la destinée des âmes difïère selon l'idée que leurs fondateurs et

leurs adeptes se faisaient des récompenses et des peines, aussi bien que du gouvernement divin investi du pouvoir de les distribuer. Aux molles populations de l'Inde, pour lesquelles le bonheur suprême résidait dans le repos, le bouddhisme présentait, comme la récompense la plus désirable, l'entrée dans le nirvana, le repos éternel. A ses compagnons polygames, Mahomet ouvrait la perspective d'une éternité de jouissances sensuelles. Le christianisme n'offre, au conti'aire, à ses fidèles que des récompenses spirituelles, mais en les associant à des pénalités matérielles. Les récompenses qu'il accorde aux « justes » sont celles qui étaient prisées le plus haut dans les États despotiques du monde oriental; savoir, 1 admission à la cour du souverain, et la contemplation de sa face auguste, — contemplation encore interdite d.3 nos jours à la multitude ^ Les pénalités qu'il inflige aux pécheurs et aux infidèles consistent dans les supplices les plus cruels que les hommes aient inventés, et notamment dans le supplice du feu.

Seulement, les fondateurs du Christianisme, ayant justement égard à l'inégalité des manquements aux lois divines, avaient établi des catégories de peines, les unes temporaires, les autres éternelles. Les réformateurs protestants, émus des abus auxquels avait donné lieu le rachat des peines temporaires du purgatoire, n'admirent plus que les peines éter-

I. Appendice. Noie D. La t'Uf du Som^cvaiii, interdite au peuple, dans les monarchies oritntales.

Lî: Problème RELiGîEtiX 3g

nellcs, sans se douter que des pénalités égales appliquées à des manquements d'une gravité inégale, devaient avoir pour effet de multiplier les plus graves. Quant à la distribution des récompenses et des peines, c'était le Seigneur qui s'en chargeait luimême. Et en sa qualité de Souverain, il les distribuait selon son bon plaisir, sans se croire obligé de justifier ses sentences. Il pouvait à son gré se montrer indulgent pour les uns, sévère pour les autres, car il n'avait de comptes à rendre à personne. Il était le maître! Ses sujets, comme ceux d'un monarque absolu, avaient des devoirs envers lui, il n'en avait pas envers eux. En les admettant dans son paradis, il ne leur reconnaissait, à plus forte raison, aucun droit d'y être admis : c'était une faveur qu'il leur accordait, une grâce.

Cette conception des récompenses et des peines de l'au-delà était modelée sur un régime politique et une organisation sociale, qui ne sont plus les nôtres. Quelle pourrait être la conception qui s'accorderait avec la notion que nous avons d'une société idéale, composée d'individualités se gouvernant ellesmêmes, conformément à la justice? Ce serait, d'une part, l'ascension des justes dans le monde spirituel, non à titre de récompense, mais comme un droit et, d'une autre part, la chute des incapables à un stage inférieur de la vie matérielle. De même, ni le nirvana du bouddhisme, ni le paradis sensuel du mahométisme, ni la béatitude oisive du Christianisme, ne répondent aux conditions d'existence de l'homme

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SOUS un régime de liberté et de responsabilité individuelles. Avec cette différence toutefois, que des êtres spirituels ne peuvent avoir que des besoins spirituels, répondant à des facultés intellectuelles et affectives. Mais la gestion d'un système stellaire n'implique -t-elle pas l'emploi nécessaire de ces facultés? La société divine, créatrice et propriétaire de ce système, n'a-t-elle pas à pourvoir à sa conservation et à sa mise en valeur, en y répandant la vie sous des formes adaptées à chacune des régions dont il se compose et à leurs états successifs? Si? comme l'enseignent le christianisme et la plupart des autres religions, la nature spirituelle de l'homniQ est une émanation de la Divinité, et si cet enfant de la Divinité traverse victorieusement les épreuves de son existence terrestre, en remplissant la tâche quelle lui a assignée dans la gestion de son domaine (ne l'a-t-on pas qualifié de contremaître de la création?), s'il va, cette tâche remplie, grossir le contingent du monde divin, la puissance de ce monde, moteur et organisateur de la matière et des forces contenues dans notre système stellaire, n'en sera-t-elle pas accrue? Et quand ce système aura pris fin, — car son existence est limitée dans le temps comme dans l'espace, — n'en pourra-t-il pas créer un autre, plus vaste et plus parfait? De là une dernière conclusion, ou, si Ton veut, une dernière hypothèse, c'est que l'homme lui-même, selon qu'il fait un usage utile ou. nuisible, moral ou immoral, de sa liberté, selon qu'il élève ou abaisse, perfec-

lionne ou dégrade son être spirituel, contribue à augmenter ou à diminuer la puissance du monde divin, dont il est issu, et, par conséquent, à déterminer un progrès ou une régression de l'universalité des sociétés spirituelles en concurrence pour s'emparer de la matière, et approcher dans leurs créations de l'idéal du beau et du bien.

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Que serait le culte d'une religion, en harmonie avec l'état actuel de nos connaissances? Ce culte serait évidemment plus simple que celui des religions du passé et il aurait, à bien des égards, un autre caractère. Il serait purement spirituel, en ce qu'il exclurait toute demande d'avantages et de secours matériels. Si le cours des saisons, par exemple, est réglé par des lois naturelles, il n'y aurait point lieu de demander à la Divinité, directement ou par intermédiaire, de faire tomber la pluie ou de cesser de la faire tomber ; si d'autres lois naturelles régissent la vie des sociétés et des individus, il serait de même inutile de solliciter son intervention protectrice ou de l'en remercier dans une entreprise quelconque, collective ou individuelles, et les Te Deum ou les ex-votos n'auraient plus aucune raison d'être. La prière ne serait plus qu'une demande de secours spirituels dans la lutte que l'homme est continuellement obligé d'engager

pour réprimer ses appétits et les régler conformément à la loi morale. Cette prière, cette demande de lumières pour éclairer la conscience et de forces pour Tarmer, peut être individuelle ou collective, mais elle acquiert une efficacité particulière quand elle est faite en commun, carie sentiment religieux, comme tout autre, se développe en se communiquant. Il s'accroît encore sous TinQuence des arts qui sont mis à son service, la musique, la poésie, Téloquence, l'architecture, la peinture, la sculpture; toutefois, à la condition que les artistes soient animés eux-mêmes du sentiment religieux, sinon ils seront incapables de provoquer des émotions qu'ils ignorent. Gomme les religions du passé, la religion de l'avenir aura donc ses rites et ses temples, foyers d'un culte d'autant plus parfait qu'il sera purifié de toute tare matérielle et rendu acceptable à la raison.

Est-ce à dire qu'il soit possible de remplacer la multitude des religions et des sectes, fondées sur des concepts arriérés de la nature et de l'homme, par une religion unique, fondée non plus sur des légendes mais sur les notions positives de la science? Si désirable que soit ce progrès, il est subordonné à celui de la mentalité des populations. Or. le désaccord entre les religions actuellement existantes et la science demeure sans influence sur

les concepts religieux de la multitude. Il n'agit que sur une élite intellectuelle encore peu nombreuse, mais qui n'en constitue pas moins la classe dirigeante des sociétés civilisées. Cette élite peut ôtre partagée, au point de vue religieux, en deux catégories : celle des hommes, qui ont conservé la foi en faisant taire leur raison, et celle des hommes qui l'ont perdue. Les premiers sont demeurés fidèles à leur culte et continuent à le pratiquer, mais non sans éprouver le malaise et les soulTrances d'une lutte sans issue entre le cœur et l'intelligence *; les seconds ont abandonné la croyance dans laquelle ils ont été élevés et sont tombés dans l'indifférence en matière de religion; ou bien encore ils ont constitué la clientèle des doctrines anti-religieuses qui ont pour caractère commun la limitation de l'existence de l'homme à sa vie présente.

Cet état des esprits subsistera aussi longtemps que l'accord originaire entre ce que les hommes croient et ce qu'ils savent ne sera pas rétabli ; en attendant, l'indifférence et la négation de l'au-delà ne manqueront pas de s'étendre avec les progrès, maintenant de plus en plus généraux, de l'éducation scientifique.

Or, la suppression de la croyance à l'au-delà a pour conséquence naturelle un changement radical de l'objectif de l'activité humaine. Si l'existence de l'homme n'est pas limitée à cette terre, s'il peut aspirer à une destinée plus haute ou tomber dans

I. Appendice. Note E. Le malaise causé par le désaccord entre la religion et la science.

une sphère inférieure, l'objectif qu'il doit poursuivre, fût-ce au prix des plus durs sacrifices et des plus cruelles souffrances, c'est le perfectionnement de son être moral. Si, au contraire, son existence est bornée à cette terre, il ne peut avoir d'autre objectif que le bonheur terrestre : obtenir la plus grande somme de jouissances en échange de la moindre somme de souffrances, tel est le seul but raisonnable qu'il puisse assignera son activité.

Sans doute, la poursuite du bonheur peut se concilier, chez les natures parfaitement équilibrées, avec l'observation de la loi morale. Mais l'homme est un être imparfait. Il a des passions dominantes dont la satisfaction lui procure les jouissances les plus intenses. Qu'est-ce qui l'excitera à les réprimer, fussent-elles en opposition avec la justice, partant nuisibles à autrui, si la justice n'a pas de sanction certaine? Pourquoi s'infligerait-il la peine que cette répression implique, en ajoutant ainsi le mal de la peine à celui de la privation de jouissance? La satisfaction de sa conscience lui fournira-t-elle une compensation équivalente? Encore faudra-t-il que sa conscience soit pourvue d'une force suffisante pour intervenir d'une manière efficace et l'emporter sur l'impulsion de la passion. Et, cette force, où la conscience la puisera-t-elle , sinon dans le sentiment de la justice?

Mais la justice serait-elle « juste » si elle n'avait pointa ofl*rir en échange de la peine qu'elle demande une jouissance supérieure, et, cette jouissance, n'est-

elle pas impuissante à l'assurer dans le cours borné de la vie terrestre? Ce serait donc être dupe que de s'assigner pour objectif un perfectionnement moral qui peut se solder et se solde trop souvent par une perte. Et voilà pourquoi une solution du problème religieux qui concilie la foi avec la raison apparaît comme la condition nécessaire de celle du problème moral.

La morale consiste dans un ensemble de règles de conduite ou de « lois » que l'homme s'impose ou qui lui sont imposées dans l'intérêt de sa conservation.

La nécessité de ces règles ressort de sa nature même et des conditions de son existence.

Comme les espèces inférieures, l'espèce humaine est régie par les lois naturelles de l'économie des forces et de la concurrence vitale. L'homme agit sous l'impulsion du mobile de la peine et du plaisir; il est intéressé à obtenir la plus grande somme de matériaux de réparation de ses forces vitales en échange de la moindre dépense. Et comme il est pourvu, ainsi que les autres espèces, d'un pouvoir de reproduction qui dépasse les ressources alimentaires que ]a nature a mises à sa disposition, —

5o LES PROBLEMES DU XX' SIECLE

ceci en raison des risques de destruction auxquels il est exposé — il est soumis de même à la loi de la concurrence vitale. II ])eut se multiplier, et quand il obéit aveuglément à son instinct reproducteur, il se multiplie de manière à fournir un excédent de population. Seulement, tandis que l'excédent des espèces inférieures sert à alimenter les espèces supérieures, tandis que la puissance créatrice maintient ainsi l'équilibre de la population et des subsistances des espèces végétales et animales, sans une déperdition appréciable de forces vitales S l'excédent de la population humaine ou du moins la portion de cet excédent qui n"est point absorbée par les risques de destruction, ne peut recevoir aucune destination utile.

Mais l'espèce humaine est douée de facultés intellectuelles et morales qui lui ont permis de s'élever au-dessus des espèces auxquelles elle était inférieure en forces physiques. Grâce à cette supériorité mentale, elle a pu augmenter successivement la quantité de ses moyens de subsistance et abaisser le niveau des risques qui pesaient sur son existence. Tandis que les espèces inférieures sont obligées de se contenter des subsistances que la nature a mises à leur disposition sans qu'il leur soit possible de les multiplier, tandis, en un mot, quelles ne possèdent que le pouvoir de détruire, 1 homme est investi du pouvoir de produire. De même encore, tand s que les espèces inférieures sont réduites aux moyens de

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