‹ Les problèmes du XXe siècleChapitre 6 sur 18 · LL: rUOHLKME MORAL · texte numérisé non relu

LL: rUOHLKME MORAL

défense dont la nature les a pourvues, l'homme peut augmenter les siens. Il est doué de la capacité d'inventer des outils et des procédés de production et de destruction.

Cependant, ces pouvoirs de production et de destruction, l'homme ne peut les développer qu'à la condition de s'associer avec ses semblables. L'association simpose d'abord à lui, ainsi qu'à une multitude d'espèces inférieures comme une nécessité de conservation. Et, dans la première période de l'existence de l'humanité, les sociétés embryonnaires entre lesquelles elle se partage demandent leur subsistance, comme les espèces inférieures, à des indus tries purement destructives, la chasse, la pêche, la récolte des fruits spontanés du sol. Mais déjà la constitution et la conservation de ces associations l'udimentaires impliquent la nécessité de certaines l'ègles de conduite, coutumes ou lois, imposées à leurs membres, en un mot, la nécessité d'une morale.

Est-ce à dire que le besoin des règles constitutives de la morale ne se fasse sentir que dans l'état de société ? Non ! la morale est une condition de conservation de l'individu, même en le supposant isolé. Si l'individu veut se conserver jusqu'au terme que la nature a assigné à son existence, il est nécessaire qu il s'impose une règle de ^onduitcjmorale. Cette

règle consiste à gouverner et refréner les instincts qui le poussent à consommer au jour le jour le produit de son travail, à diminuer ses consommations et par conséquent ses jouissances actuelles, et même à s'imposer un surcroît de travail et de peine pour subvenir aux besoins de sa vieillesse. Il ne peut obtenir ce résultat qu'à la condition de mettre en œuvre son intelligence et sa force morale, son intelligence pour comprendre la nécessité de s'imposer la peine d'une restriction de sa consommation ou d'un surcroît de travail, en vue de constituer une réserve, une épargne pour satisfaire ses besoins à venir, sa force morale pour résister aux instincts qui le poussent à consommer immédiatement la totalité du produit dont il dispose ou à se reposer plutôt qu'à endurer la peine d'un supplément de travail, ^lais à quel mobile obéira-t-il en se livrant à cette opération morale ? Au mobile qui détermine les actes de tous les êtres vivants, au mobile de la peine et du plaisir, ou de son autre nom. au mobile de l'intérêt. S'il s'impose une peine, en refrénant ses appétits actuels, c'est en vue d'acquérir des jouissances ou d'éviter des souffrances qu'il juge supérieures.

Mais il faut que l'individu possède, pour s'imposer cette règle morale, d'une part, une somme d'intelligence qui le rende capable de prévoir ses besoins à venir, d'établir une balance entre sa peine actuelle et sa peine future et de subir celle-là pour s'épargner celle-ci ; d'une autre part, il faut encore qu'il puisse opposer à la puissance de ses appétits.

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nnepuissance supérieure. Avons-nous besoin d'ajouter (pi'un trop grand nombre de sauvages et même de civilisés sont dépourvus de la capacité intellectuelle et morale que ce calcul et cette lutte exigent.

L'individu considéré isolement doit donc s'imposer une règle de conduite morale s'il veut conserver sa vitalité jusqu'au terme naturel de son existence. En s'imposant cette règle, il réalise un profit consistant dans la difterence entre la somme de jouissance ou d'épargne de peine qu'elle lui procure et celle que lui aurait valu la satisfaction aveugle de ses appétits.

Mais ce profit ne résulte pas nécessairement de rétablissement d'une règle des appétits. 11 faut que cette règle artificielle, dictée par l'intérêt raisonné, soit conforme à la loi naturelle de l'économie des forces ; qu'en vue de pourvoir à la conservation future de la vitalité de lindividu elle ne pourvoie pas d'une manière insuffisante à sa conservation actuelle et i^ice versa-, qu'elle ait, en un mot, comme la loi naturelle de l'économie des forces, pour résultat la production d'un maximum de forces vitales en échange d'un minimum de dépense; et il en est ainsi de toutes les règles de conduite et de gouvernement de lui-même que l'homme s'impose ou qui lui sont imposées ; elles ne sont morales qu'à la condition d'être utiles, et elles ne sont utiles qu'autant qu'elles sont conformes à la loi naturelle de l'économie des forces.

On peut cependant concevoir, à la rigueur, que riiomme considéré isolément puisse vivre à la façon des animaux inférieurs, en obéissant, comme eux, aveuglément à ses instincts, sans s'imposer aucune règle morale ; mais il n'en est pas de même de l'homme en société, et nous venons de voir que l'association est pour lui une condition nécessaire d'existence. Orune associationne peut se constituer et subsister qu'à la condition que ses membres s'assujettissent ou soient assujettis à certaines règles morales. Qu'est-ce qui détermine l'établissement de ces règles, sous leurs différentes dénominations de lois, coutumes, usages, etc.? C'est l'intérêt collectif des associés. Quel que soit le but dune association, les individus n'y participent qu'en vue de la satisfaction de leur intérêt, autrement dit qu'en vue de recueillir un profit que l'association peut seule leur procurer. Ce profit, dans les associations primitives, consistait principalement dans un accroissement de sécurité. Associés, les hommes pouvaient, moyennant la même dépense de force et de peine, obtenir une somme de sécurité supérieure à celle qu'ils auraient pu acquérir isolément, ou bien encore, s'ils appartenaient à des races de proie, s'emparer avec moins d'efforts et de peine des fruits du travail d'autrui. Tel était le profit de l'association dans les temps primitifs, et ce

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profit était alors à son maximum, rindividii isolé, en concurrence avec des espèces plus fortes et mieux pourvues d'armes naturelles, étant exposé à un risque de destruction porté à son maximum. Il était donc intéressé au plus haut point à s'associer avec ses semblables, à conserver son association et par conséquent à la rendre aussi puissante que possible, car sa conservation ^personnelle, celle de sa vie et de ses moyens de subsistance, dépendait de la conservation de la société. Mais toute association a ses conditions d'existence nécessaires. Elle exige la constitution, sous une forme ou sous une autre, d'un gouvernement ayant pour objet, en premier lieu, de combiner et d'unifier les eflbrts de tous en vue du l)ut à atteindre; en second lieu, d'empêcher les associés de commettre des actes nuisibles à la société et de les exciter ou même de les obliger à en commettre d'utiles.

Ces actes utiles ou nuisibles, il fallait les distinguer les uns des autres, ce qui n'était pas toujours une opération aisée, les eftets immédiats d'un acte pouvant sembler utiles, ses effets nuisibles ne se manifestant qu'à la longue.

Telles étaient les conditions essentielles et nécessaires d'existence des sociétés. Ces conditions impliquaient la création et l'accomplissement d'une série d obligations impliquant, à leur tour, une série d'efforts et de peines, obligation pour la généralité des associés de contribuer aux entreprises de défense, de conquête ou autres de la société, obligation pour

les membres de la hiérarchie gouvernante de remplir exactement les fonctions qui leur étaient dévolues, obligation pour les subordonnés d'obéir à leur chef, obligation pour tous de s'abstenir des actes ayant pour effet d'affaiblir la société et d'aggraver ainsi ses risques de destruction, obligation de produire, au contrabe, des actes ayant pour effet de la fortifier et d'augmenter par conséquent ses chances de conservation : ceux-là qualifiés de nuisibles, ceux-ci d'utiles.

Ces obligations que les associés s'imposaient ou qui leui" étaient imposées, avaient pour objet l'intérêt de la société, et elles constituaient sa morale.

Mais l'établissement de l'organisme de gouvernement des sociétés primitives, la création et l'accomplissement des obligations nécessaires à leur conservation se heurtaient à quelques-uns des instincts des plus forts de la nature humaine.

Représentons-nous la situation de l'espèce humaine en présence d'espèces plus fortes qui lui disputaient la subsistance ou pour lesquelles elle était une proie. Dans les régions où cette concurrence était la plus pressante, où la vie de l'individu isolé et de sa progéniture était continuellement menacée, l'expérience quotidienne de ce péril pouvait faire comprendre aux individus les moins intelligents la

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nécessité d'unir, de combiner, en un mot d'organiser leurs forces pour en augmenter l'efïet utile. C'était un organisme, une machine d'une espèce particulière, qu'il s'agissait d'inventer, de construire et de mettre en œuvre. Mais comme toute machine, celle-ci ne pouvait être inventée que par une opération de l'intelligence, et l'article nécessaire qu'elle servait à produire, la sécurité, ne pouvait être obtenu gratis. Les consommateurs devaient l'acheter au prix de charges et de servitudes, auxquelles la multitude, confinant encore à l'animalité, était incapable de comprendre la nécessité de se soumettre.

Il fallait, pour l'y déterminer, l'intervention d'une puissance supérieure et irrésistible. Cette puissance était celle des esprits ou Divinités dont le sentiment religieux faisait concevoir l'existence et inspirait à la fois l'amour et la crainte. Ce sentiment, l'élite intelligente l'éprouvait aussi bien que la foule, et c'est aux inspirations des Divinités que les inventeurs de l'organisme du gouvernement des troupeaux primitifs, clans ou tribus, attribuaient leurs conceptions ; c'étaient les Divinités qui leur désignaient les individus les plus aptes à diriger les entreprises de chasse et de guerre, qui leur suggéraient les règles de conduite nécessaires à la conservation du troupeau et qui commandaient les charges et les servitudes auxquelles chacun était tenu de se soumettre, sous peine d'éprouver les effets redoutables de leur colère. Chaque société, clan ou tribu, avait ses Divinités qui constituaient son gouvernement supérieur

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et sa morale inspirée et sanctionnée par ce gouvernement divin. Il y avait donc autant de morales que de sociétés. Seulement, ces morales se ressemblaient toutes dans leurs dispositions essentielles, car elles répondaient au même besoin de conservation. Elles • commandaient le culte des Divinités et Tacquitiement des tributs qui leur étaient dus, l'obéissance aux chefs qu'elles avaient désignés, le respect de la vie et des biens des membres de la société, l'abstention des actes nuisibles ou réputés tels. C'étaient les sociétés dont la morale répondait le mieux à son objet et était le plus exactement observée, dans lesquelles, par conséquent, il y avait le moins de forces perdues, qui l'emportaient sur les autres dans la lutte pour l'acquisition des subsistances et survivaient à l'avantage de Tespèce.

L'application des lois morales développait dans les âmes un sentiment nouveau, issu du sentiment religieux et que l'on retrouve même chez certains animaux supérieurs réduits à l'état de domesticité, — le sentiment du devoir. L'homme primitif se soumettait aux lois inspirées par les Divinités de sa tribu, parce qu'elles émanaient d'une puissance et d'une intelligence dont le sentiment religieux l'excitait à reconnaître la supériorité. De cette croyance à la supériorité matérielle et morale de ses Divinités naissait celle de leur capacité de distinguer ce qui était utile de ce qui était nuisible, ce qui était bien de ce qui était mal; d'où leur droit souverain, issu de cette capacité, d'interdire la production des actes

l.r. IMîOHLKME MOHAt. ^Q

nuisibles, de commander celle des actes utiles, et le devoir de leur obéir. Les lois qu'elles édictaient en vertu de ce droit souverain étaient inipératives. Il fallait s'y conformer aveuglément, faire ce que les Divinités déclaraient être le bien, s'abstenir de ce qu'elles déclaraient être le mal. En leur désobéissant, on s'exposait aux châtiments terribles et inévitables par lesquels elles sanctionnaient leurs lois et leurs injonctions. Mais cette crainte d'une pénalité matérielle n'était pas la seule cause de l'accomplissement du Devoir, il s'y joignait une cause morale, provenant du sentiment religieux. La désobéissance aux lois divines offensait les Divinités et portait ainsi atteinte au sentiment de vénération (juon leur portait. D'où une peine, une souffrance morale causées par cette atteinte. Or, la loi émanée de la Divinité, la loi qui défendait de faire le mal et enjoignait de faire le bien participait naturellement à la vénération qu'inspirait son auteur. Elle était aimée et crainte : on aimait de même le bien qu'elle prescrivait de faire, on détestait le mal dont elle enjoignait de s'abstenir. L'obéissance à la loi, l'accomplissement du bien, causait une satisfaction, une jouissance; la désobéissance à la loi, l'accomplissement du mal provoquait une peine, une souffrance. Cette jouissance et cette souffrance constituaient la sanction morale du Devoir, et elles s'ajoutaient à la sanction matérielle des pénalités et des récompenses. Aux âmes chez lesquelles dominait le sentiment relis^ieux, la sanction morale suffisait seule. A la

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longue, enfin, le sentiment d'amour et de crainte de la loi, considérée comme l'instrument de production du bien et de répression du mal, se sépara du sentiment religieux dont il était issu et agit indépendamment de celui-ci pour déterminer l'accomplisment du devoir. Mais si Ton remontait à sa source, que trouverait-on? Un commandement divin, inspiré par Fintérêt de conservation de la société, conservation à laquelle, en dernière analyse, était intéressée la Divinité elle-même.

Cependant, la production des lois était viciée par plusieurs causes. La première résidait dans l'insuffisance d'esprit d'observation de leurs inventeurs, insuffisance qui les empêchait d'apercevoir les effets ultérieurs souvent opposés aux effets immédiats de ces lois ; la seconde, dans les intérêts particuliers des inventeurs, qu'ils faisaient prévaloir sur ceux de la communauté. L'application de ces lois imparfaites était, de même, toujours iA\i^ ou moins imparfaite. Elle l'était d'abord dans les sociétés, où le sentiment religieux était le plus faible, où. par conséquent, les sanctions divines, matérielles et morales, n'avaient qu'une efficacité insuffisante pour assurer l'exacte observation des lois. Elle l'était ensuite et surtout dans les sociétés qui ne subissaient que faiblement la pression extérieure de la concurrence vitale, où l'affaiblissement causé par l'accroissement des forces perdues, résultant de l'imperfection ou de l'inobservation des lois, n'engendrait point un péril constant et immédiat de destruction.

LK PROBLÈME MORAL fil

Mais parfois il arrivait que les effets nuisibles de rcs lois imparfaites ou vicieuses étaient aperçus par les esprits les plus pénétrants. Si leur appréciation n'était })oint partagée par la foule, on la considérait comme olTensante pour les Divinités législatrices, et on proscrivait les audacieux qui exposaient ainsi la société à la colère divine. Si, au contraire, la multitude se soulevait à tort ou à raison contre des lois qu'elle trouvait insupportables, elle s'en prenait aux Divinités elles-mêmes. Elle renversait leurs autels et les remplaçait par d'autres Divinités qui établissaient d'autres lois. Mais dans ces deux cas, le critérium des lois, dont l'ensemble constituait la morale, n'était autre que l'intérêt de la société.

Or, dans les temps primitifs, l'existence de chaque société, clan ou tribu dépendait, avant tout, du développement de sa puissance destructive. Car, dans l'état embryonnaire de leur industrie, — dans leur incapacité de multiplier les végétaux et les animaux nécessaires à leur alimentation, elles ne pouvaient se conserver qu'à la condition, soit de supprimer l'excédent de leur croit, afin de proportionner leur population à leurs moyens de subsistance, soit de détruire les tribus avoisinantes pour s'emparer de leurs ressources alimentaires — végétales ou animales. De là, une lutte pour la vie, sous sa forme destructive, une guerre dans laquelle demeuraient victorieuses celles qui avaient accumulé la plus grande somme de forces applicables à la destruction,

^1 Les problèmes du xx^ siÈctE

celles dont les lois avaient pour effet de rég-ler la conduite de chacun des membres de la société, de manière à lui faire produire le maximum de forces utilisables et d'en empêcher la déperdition, en un mot. dont les lois étaient le plus utiles.

Ainsi l'utilité de la société était, en dernière analyse, l'objectif de la morale, et cet objectif ne pouvait être atteint qu'à la condition que chacune des lois constitutives de la morale se conformât à la loi naturelle de l'économie des forces, quelle eût pour effet de susciter la production des forces individuelles — dont l'ensemble constituait la force collective de la société — et d'en empêcher la déperdition. Cet objectif est demeuré le même dans tous les états des sociétés; il est de nos jours ce qu'il était aux temps primitifs. Mais les conditions d'existence des sociétés ont changé, et, de même qu'elles se modifiaient, il est devenu nécessaire de modifier aussi les lois morales pour les y adapter. Certaines lois sont devenues nuisibles après avoir été utiles, et de nouvelles lois ont été établies pour répondre à ces nécessités nouvelles.

Le changement des conditions d'existence des sociétés primitives, vivant de la chasse et des produits spontanés du sol. a été déterminé par les progrès qui ont substituée ces industries destructives, les industries productives de l'élève du bétail et de la culture des plantes alimentaires.

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La substitution des industries productives aux industries destructives du premier âge de l'humanité a été déterminée à la fois par des progrès moraux et des progrès matériels. C'est parce que des lois morales avaient pu assurer une certaine sécurité à l'individu au sein des sociétés primitives que les inventeurs du mécanisme du gouvernement ont pu créer les procédés et l'outillage de l'agriculture et des premières industries, et en imposer l'adoption à la multitude comme ils lui avaient imposé celle des lois morales elles-mêmes, en les attribuant à l'inspiration inipérative des Divinités du clan ou de la tribu. L'énorme accroissement de la productivité du travail, résultant de ce progrès, a déterminé, à son tour, un accroissement de la population, proportionné à celui des subsistances et a fait succéder à des tribus de quelques centaines ou de quelques milliers d'individus, des nations dont les membres se comptent par millions. De là, une extension et un perfectionnement nécessaires du mécanisme du gouvernement collectif des individus.

La transformation de ce mécanisme a été généralement opérée par la conquête. Comme les espèces animales, les nombreuses variétés de l'espèce humaine se partageaient en deux grandes catégories : les races de proie, fortes et courageuses, vivant principalement de la chasse aux animaux et au3ç

hommes, et les races paisibles, vivant comme les herbivores, des fruits natm'els du sol. Lorsque Félève du bétail et la mise en culture des plantes alimentaires eurent aug^menté, dans d'énormes proportions, la productivité du travail, les premières trouvèrent profit à s'emparer des régions occupées par les secondes et à s'y établir en permanence, au lieu d'y faire de simples incursions de chasse et"*de pillage. Elles réduisirent en esclavage les peuples conquis, devenus plus productifs comme bêtes de somme que comme animaux de boucherie, et firent main basse dune manière permanente sur le produit net de leur travail, en ne leur laissant que le minimum indispensable à leur subsistance et à leur reproduction. Ces races guerrières constituèrent partout la caste propriétaire et gouvernante des nations. Les établissements d'exploitation des peuples conquis et asservis, fondés par elles, prirent le nom qu'ils ont gardé d'Etats politiques. De même, la dénomination de société fut exclusivement attribuée à la caste propriétaire de l'Etat. C'est uniquement dans l'intérêt de cette société que furent établies, sous forme de lois ou de coutumes, toutes les règles de conduite reconnues nécessaires à sa conservation et à sa prospérité, l'une et l'autre étroitement liées à celles de son État. Comme auparavant, ces lois ou ces coutumes étaient inspirées et commandées par les Divinités. Mais le gouvernement des Etats comportait des fonctions nombreuses et des aptitudes fort diverses, d'où la séparation successive de la société en deux castes

distinctes mais unies par la communauté d'intérêts • la caste guerrière et la caste sacerdotale, celle-ci chargée de formuler et de communiquer les inspirations et les volontés des Divinités, celle-là de les appliquer et de les sanctionner. Plus tard encore, les chefs de la caste guerrière se réservèrent les lois concernant spécialement la conservation de leur domination, en abandonnant les autres aux chefs de la hiérarchie sacerdotale.

L'ensemble de ces lois, soit qu'elles émanassent du gouvernement politique et fussent formulées par ses légistes, ou du gouvernement religieux et fussent formulées par ses pères ou ses casuistes, soit encore quelles fussent sanctionnées par des pénalités temporelles et spirituelles, ou par ces dernières seulement, constituaient la morale de la société et embrassaient la généralité des manifestations de l'activité humaine. Elles avaient toutes un objectif commun : l'intérêt de la société; mais, pas plus que dans la période précédente, elles ne répondaient toujours exactement à cet objectif. Si l'intelligence s'était développée, si l'observation et l'expérience avaient acquis plus de sûreté, elles ne pouvaient cependant discerner avec une certitude entière ce qui était utile à la société et ce qui lui était nuisible. En outre, les causes qui viciaient auparavant la production des lois, savoir : la prépondérance de certains instincts particuliers en opposition avec lintérêt général et permanent de la société, continuaient de subsister. Enfin, la sanction temporelle des lois était,

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de sa nature, incertaine, et la sanction spirituelle dépendait, d'une part, de l'intensité plus ou moins grande de la foi religieuse, d'une autre part, de l'état du sentiment moral d'amour du bien et de haine du mal, que l'observation de la loi avait inculqué dans les âmes.

Dans ce second âge de l'existence de l'humanité comme dans le prender, la part du gouvernement collectif des sociétés dépasse celle du gouvernement individuel. L'association possédante et exploitante de l'établissement politique est gouvernée tantôt comme une armée, par un chef investi d'un pouvoir absolu, tantôt par l'assemblée des membres les plus importants et les plus influents de cette association propriétaire de l'État. C'est le chef, ou l'assemblée des chefs, ordinairement héréditaire comme tous les membres de la hiérarchie gouvernante, qui établit, sous l'inspiration des Divinités, et qui impose à la généralité des membres de l'association, les règles de conduite et les obligations reconnues nécessaires à la conservation de l'Etat et au développement de sa puissance ; c'est le chef ou l'assemblée des chefs qui décide des entreprises collectives, toujours après une consultation préalable des Divinités, et qui choisit le personnel jugé le plus apte à les conduire à bonne ûii. Les lois édictées par ce gouvernemen''

auquel les Divinités ont délégué rexercice de leur pouvoir souverain, reconnaissent et garantissent les droits particuliers des membres de l'association, mais non sans subordonner ces droits individuels au droit de l'association. Elles en règlent même le plus souvent l'usage, en vertu de ce droit supérieur de conservation : aux beaux temps de la République romaine, les censeurs interviennent dans la vie privée des citoyens, contrôlent rigoureusement leurs dépenses de nourriture, de vêtements etc. , de manière à empêcher le gaspillage des ressources dans lesquelles le pouvoir dirigeant puise les fonds nécessaires à la défense et à l'agrandissement de l'État. D'autres lois spécifient les obligations de chacun envers l'Etat, les prestations de forces et de ressources qu'il doit fournir pour subvenir aux frais de la gestion collective, de la guerre et des autres entreprises. Cet ensemble de règles inspirées par les Divinités et sanctionnées par des peines dépassant la jouissance que leur violation peut causer, constitue la morale de la société. Cette morale a pour objet l'intérêt de la société et elle y est d'autant mieux adaptée que ses règles se rapprochent de plus près de la loi naturelle de l'économie des forces ; qu'elles ont, par conséquent, pour effet d'augmenter davantage les forces et les ressources de l'Etat, et c'est toujours aux époques et dans les régions où la concurrence, sous la forme destructive de guerre, exerce la pression la plus intense et la plus continue qu'elles s'en rapprochent le plus. Mais tout en imposant aux

membres de la société des règles de conduite et des obligations qu'il juge nécessaires à sa conservation, le gouvernement les laisse communément libres de gouverner à leur guise leur famille, leurs sujets ou leurs esclaves. C'est seulement lorsque les abus de l'exercice de ce pouvoir souverain des propriétaires de domaines, chefs de famille et maîtres d'esclaves, deviennent par trop flagrants et engendrent des désordres qui aflaiblissent visiblement l'Etat, que le gouvernement collectif intervient pour le restreindre, et étendre ainsi, aux dépens des morales particulières, la juridiction de la morale de l'État.

Ce régime sous lequel les sociétés en voie de civilisation ont vécu pendant des milliers d'années, était-il un produit de Tignorancé et de la barbarie, et peut-on, comme on le faisait jusqu'à une époque récente, qualifier d'immorales les institutions et les lois qui le caractérisaient? Avons-nous besoin de dire que cette appréciation erronée était bien plutôt un produit de l'ignorance. Elle supposait quaucun changement ne s'était opéré dans les conditions d'existence des sociétés et dans la mentalité générale de leurs membres ; et que le régime qui est adapté à leur situation présente l'eût été également à leur situation passée. Les lois et les institutions des anciennes sociétés étaient déterminées par les nécessités de conservation auxquelles elles avaient à pourvoir. Quand elles s'ajustaient à ces nécessités elles étaient aussi morales qu'elles pouvaient l'être.

LE rilOBLÈME MORAL (JC)

Nous condamnons aujourd'hui l'esclavage comme immoral parce qu'il a cessé d être nécessaire ; mais dans les sociétés de l'antiquité il s'imposait comme une condition vitale d'existence, et sa nécessité déterminait sa moralité.

Remarquons encore que les lois morales de chaque société, quoiqu'elles ne dépassassent point les limites de son domaine, étaient cependant conformes à l'intérêt général et permanent de l'espèce, en tant du moins qu'elles s'ajustaient à l'intérêt de la société. En effet, leur objectif était la conservation et l'accroissement de sa puissance. Les sociétés dont les lois répondaient le plus exactement à cet objectif et étaient le plus correctement observées, l'emportaient sur les autres, dans les luttes de la concurrence, sous sa forme destructive de guerre, et leur victoire était conforme à l'intérêt de l'espèce.

Cependant, dans ce second âge de l'existence de l'humanité comme dans le premier, des causes diverses agissaient pour vicier la production des lois morales. C'était d'abord l'insuffisance de l'esprit d'observation et la courte vue des législateurs qui les empêchaient d'apercevoir toutes les conséquences lointaines de ces lois. Mais peut-être cette cause de l'imperfection de la législation exerçait-elle moins d'influence que les intérêts privés et immédiats des législateurs, de leur famille ou de leur caste. Ces intérêts égoïstes n'étaient pas moins actifs dans le passé qu'ils ne le sont de nos jours. D'autres causes agissaient encore pour empêcher l'observation exacte

des lois morales. Dans les sociétés où le sentiment religieux s'était alTaibli, où l'amour et la crainte des Divinités n'opposaient plus qu'une faible barrière à l'assaut des appétits et des passions, où l'on mettait en doute la juste adaptation des lois émanées d'elles à l'intérêt de la société, où ce doute était confirmé par les privilèges accordés aux intérêts les plus forts aux dépens des plus faibles, l'obéissance à la loi pouvait bien encore être obtenue matériellement, mais le sentiment d'amour et de respect puisé dans la foi en la justice de ses auteurs, sentiment qui en était l'appui le plus solide, disparaissait des âmes. Enfin, plus que tout le reste, le défaut de pression de la concurrence laissait libre carrière à l'intervention perturbatrice des intérêts privés dans la production des lois et au relâchement dans leur observation. Alors, quand à la suite d'une longue paix, par exemple, la société venait à être menacée de destruction par une invasion de barbares, comme il arriva à la société romaine, les déperditions de forces causées par les vices et le relâchement des règles nécessaires à leur conservation rendaient cette société démoralisée incapable de soutenir la lutte et précipitaient sa ruine.

Des progrès réalisés dans l'ensemble des branches de l'activité humaine ont agi. dans le cours de ce s econd âge de l'humanité, plus encore que dans le

i,l«: PnoBLEME MOP.AL ^l

premier, pour changer les conditions d'existence des sociétés en voie de civilisation, et nécessiter une nouvelle adaptation des lois morales à la loi naturelle de l'économie des forces. Tels ont été, en premier lieu, les progrès qui ont accru la puissance destructive de riiomme. Ces progrès qui ont translbrmé Tart et l'outillage do la guerre ont eu pour résultat

I " De mettre d'une manière définitive les sociétés civilisées à l'abri des invasions des peuples barbares, et d'assurer aiusi la civilisation contre les risques de destruction qui n'ont pas cessé de la menacer aussi longtemps que la force et le courage physiques sont demeurés les facteurs principaux de la victoire dans les luttes de la concurrence sous sa forme destructive de guerre. Ce résultat est devenu manifeste depuis que les peuples civilisés ont pu s'emparer avec une facilité croissante, des régions occupées par les races moins progressives et les assujettir à leur domination.

2° Aussi longtemps que la guerre a été nécessaire pour assurer la sécurité de la civilisation, elle a procuré, en sus du profit particulier qu'elle rapportait au vainqueur, un profit général à l'ensemble de la communauté civilisée, par l'accroissement de sécurité que lui valaient les progrès que toute guerre déterminait dans l'art et l'outillage de la destruction. Dans l'état actuel des choses, ce profit a complètement disparu, et il a fait place à une perte croissante, causée par la perturbation économique et financière que la guerre déchaîne désormais dans

toute retendue du marché unifié et solidarisé des échanges. En même temps, Taugmentation de la puissance destructive combinée avec celle de la puissance productive, en élevant dans d'énormes proportions le prix de revient de la guerre, a abaissé le profit particulier du vainqueur et la remplacé par une perte. Cette double perte, que ne compense plus aucun profit, se traduit par une diminution des forces vitales nécessaires à la conservation et au progrès de Tespèce. D'utile, la guerre est devenue nuisible; de morale, immorale, sauf dans le cas exceptionnel où la force est indispensable, dans les rapports de nation à nation, pour sauvegarder le droit. Or, cette sauvegarde peut maintenant être obtenue autrement que par la guerre ' .

3^ Au service que la guerre a rendu à l'humanité en assurant la sécurité de la civilisation s'est joint un service non moins considérable, qu'elle lui a rendu comme propulseur du progrès. Par la pression qu'elle a exercée sur les sociétés en concurrence pour l'acquisition des moyens de subsistance, elle a suscité, en les nécessitant sous peine de destruction ou de dépossession, tous les progrès qui rendent plus fort, progrès de l'art et de l'outillage de la destruction et de la production, progrès de l'organisme du gouvernement collectif et individuel, à une époque où la concurrence, sous sa forme productive, n'avait pu se développer encore suflisamment pour

I. Voir Grandeur et décadence de la guerre. Chapitre X. Position du problème de la paix. Comment ce problème peut être résolu.

remplir cet oflico. C'est en suscitant ces proj^rès, qii elle a rendu possible le développement de cette forme supérieure de la concurrence dont Faction propulsive, à la fois plus efficace et plus économique, est destinée à remplacer la sienne.

L'augmentation de la puissance productive n'a pas moins contribué que celle de la puissance destructive à changer les conditions d'existence des sociétés.

i" La condition des sociétés, clans, tribus et États politiques dans le premier et le second âge de l'humanité était celle de l'isolement et de l'hostilité mutuelle. Chacune avait ses lois particulières et la protection que ces lois conféraient à la vie et aux moyens d'existence de l'individu ne s'appliquait qu'aux membres et aux sujets de la société. L'étranger était hors la loi et considéré comme un ennemi naturel. Les rapports entre les sociétés étaient carac térisés par cet aphorisme : homo honiini lupus. Les progrès qui ont remplacé les industries destructives du premier âge, la chasse aux animaux et aux hommes, par les industries productives de l'élève du bétail et de la culture du sol, ont changé cet état de choses originaire. La division du travail et l'échange ont pris naissance et se sont développés à mesure que l'augmentation de la productivité des industries les plus nécessaires faisait croître de nouvelles branches sur l'arbre de la production. D'abord concentrés dans le domaine particulier de chaque société, les éclianges en ont franchi les frontières et établi des rapports d'intérêt mutuel entre les

éclianîçistes au lieu et place des rapports crhostilité qu'impliquait le mole primitif cracquisilion des sul»sistaiices.

Ce mode consistait, eu elfet, pour riiomme aussi bien que pour les espèces inférieures, dans le vol, communément précédé du meurtre. C'était un mode d'acquisition naturellement coûteux et aléatoire, car il comportait toujours une dépense de forces et des risques. L'échange était grevé sans doute des frais de production du produit ou du service que l'échangiste était oijligé d'oflrir pour acquérir celui dont il avait besoin et qu'il demandait. Mais à mesure que la productivité de l'industrie humaine s'est accrue, l'acquisition par voie d'échange est devenue plus économique, elle a exigé une moindre dépense de forces et moins de risques que le meurtre et le vol, et on y a eu recours de préférence. Alors le mode d'acquisition par le meurtre et le vol a été interdit comme nuisible et immoral dans l'intérieur du domaine des sociétés, tant parce qu'il engendrait des conflits qui les atîaiblissaient que parce qu'il entravait le développement de la production et de la richesse. Mais il a continué pendant longtemps encore d'être considéré comme utile et moral quand il était pratiqué à l'égard des étrangers, et il n'a pas cessé de l'être, sous la dénomination euphémique de conquête dans les relations des Etats entre eux.

Le mode d'acquisition par voie d'échange a eu, disons-nous, pour résultat d'établir un lien d'intérêt mutuel entre les échangistes. De naturellement

ennemis lorsqu'ils demandaient leurs moyens de subsistance au vol et au meurtre, ils sont devenus naturellement amis, car ils ont été intéressés aux progrès et à la prospérité les uns des autres. Plus l'industrie de chacun est féconde, plus grande est la quantité des produits qu'il peut olïrir à rechange, plus ample est la satisfaction du besoin auquel répondent ces produits et la somme de bien-être qu'ils procurent. De là encore la création d'un lien de solidarité dans le bien comme dans le mal, entre les membres de la société économique, issue de l'échange. Tous les progrès réalisés par les uns profitent aux autres, en diminuant la somme de travail et de peine qui constitue les frais de production et d'acquisition des produits, et, de même, toutes les calamités qui frappent des échangistes se répercutent de proche en proche, dans toutes les parties du réseau de rechange. En rendant ainsi les hommes solidaires les uns des autres, l'échange les intéresse à s'assister mutuellement : avec la solidarité, il crée la fraternité.

2°. Tandis que le mode d'acquisition des moyens de subsistance par voie d'échange devenait plus économique sous l'influence des progrès de l'industrie, le procédé du meurtre et du vol, demeuré en vigueur entre les sociétés propriétaires des États politiques, devenait, au contraire, plus coûteux à mesure que s'augmentaient les forces et les ressources dont elles disposaient pour la lutte que suscitait ce mode d'acquisition.

"3 . Les progrès qui ont accru la productivité de lindustrie, ont eu pour résultat de modifier la nature du travail humain, en diminuant l'effort physique, auqueJ ils substituaient un travail mécanique plus économique, et en augmentant la part de l'effort intellectuel et moral ' . Et ce résultat a une importance bien supérieure à celle de l'augmentation du bien-être matériel qui a été considérée à tort comme le fruit principal sinon unique des progrès de l'industrie.

A Torigine, l'homme à Tétat sauvage obéissait comme les autres animaux à l'impulsion de ses instincts, et il satisfaisait ceux qui le sollicitaient avec le plus d'énergie sans entreprendre de leur résister. Il a fallu l'intervention des Divinités, dont le sentiment religieux l'excitait à concevoir l'existence, pour l'assujettir aux règles de conduite nécessaires à sa conservation et à ses progrès. Ces règles, découvertes par l'élite intellectuelle des troupeaux primitifs, et attribuées à l'inspiration divine, étaient, grâce à leur origine surhumaine, acceptées par la foule sous la pression de la crainte des pénalités dont les sanctionnaient les Divinités, et les chefs élus par elles. Elle prit l'habitude de les observer, mais cette habitude ne persistait qu'autant que subsistait la crainte d'une répression divine et humaine. Il en a été ainsi aussi longtemps que l'industrie dans l'enfance a demandé seulement l'emploi

I. Voir notre Cours d'économie politique. La part du travail, t 1", p. ai8.

de la force physique de l'ouvrier. Ses facultés intellectuelles et morales n'étant point mises en œuvre, demeuraient à Tétat de germe. L'homme assujetti au travail de la bete de somme ne s'élevait pas intellectuellement et moralement beaucoup audessus de la bête de somme. Gomme elle, il serait retourné à l'état sauvage, s'il avait cessé d'être soumis au joug de la servitude, c'est-à-dire d'une tutelle sanctionnée par la crainte matérielle de châtiments inévitables. C'est le changement dans la nature du travail humain, déterminé par la substitution du travail mécanique à l'effort physique, qui a développé successivement le germe des facultés intellectuelles et morales de la multitude appliquée aux œuvres inférieures de la production, et rendu son affranchissement possible. Car ces facultés seules peuvent produire une force morale suffisante pour suppléer à la crainte matérielle des châtiments. Pour que l'homme devînt capable de se gouverner librement lui-même, il fallait qu'il possédât l'intelligence qui conçoit l'utilité de la loi et la force morale qui fait exécuter ce que l'intelligence a conçu. Or, l'intelligence et la force morale ne pouvaient se développer par l'exercice qu'autant qu'elles étaient nécessaires à l'œuvre de la production des moyens de subsistance. Les progrès de l'industrie n'ont donc pas eu seulement pour résultat d'augmenter le bien-être matériel de l'espèce : en élevant, en spiritualisant la nature du travail humain, ils ont rendu le travailleur apte au gouvernement de soi-même.

4". Enfin, Taccroissement successif de la puissance productive a eu pour cfl'et de susciter et de développer la concurrence économique.

Le procédé primitif d'acquisition des subsistances a été le meurtre et le vol, pratiqué d'abord aux dépens des espèces inférieures, ensuite des individualités, associées ou non. les plus faibles de l'espèce humaine. Les tribus auxquelles leurs ressources alimentaires cessaient de suffire, entraient en lutte avec les tribus avoisinantes : les plus fortes s'emparaient des terrains de chasse des plus faibles, après les avoir massacrées et, fréquemment aussi, de s'être nourries de leur chair. Tel a été le premier objectif de la concurrence sous sa forme destructive de guerre. Lorsque l'élève du bétail et la mise en culture des plantes alimentaires eurent rendu l'assujettissement des vaincus et l'exploitation de leur travail plus profitables que le massacre et l'anthropophagie, l'objectif delà concurrence guerrière devint la conquête ou Fagrandissement d'un domaine apte à la production des moyens de subsistance, et de sa population, que les vainqueurs contraignaient à travailler pour eux et à laquelle ils ne laissaient que le minimum indispensable pour subsister, en semparant du produit net de son industrie. Ces domaines acquis par la conquête constituèrent les établissements ou les Etats dits politiques, et ce fut, dès lors, une lutte incessante entre les associations propriétaires et exploitantes de ces établissements, pour les agrandir aux dépens les uns des autres, et augmenter

ainsi les revenus qu'ils en tiraient au moyen de l'impôt en travail, en nature ou en argent. Cette concurrence politique et guerrière des propriétaires d'États procédait, comme auparavant celle des tribus, par le meurtre pour aboutir au vol. Cependant, sous l'influence des progrès que nous avons analysés plus haut, ce mode d'acquisition des subsistances est devenu de plus en plus coûteux, il a exigé une dépense de forces plus considérable et donné un profit moindre, enfin ce profit a été remplacé par une perte. Alors, la guerre est tombée en décadence et, comme toute industrie qui ne fait plus ses frais, elle est destinée à disparaître. Elle ne subsiste plus aujourd'hui que d'une manière artificielle, grâce à l'influence demeurée propondérante de la classe politique et guerrière qui demande ses moyens de subsistance aux impôts qu'elle prélève sur la généralité de la population.

Cela ne veut pas dire que cette forme de la concurrence qui procédait par le meurtre pour aboutir au vol n'ait pas été utile, partant morale. Elle a rendu à l'espèce humaine un double service ; d'abord en suscitant directement les progrès de la puissance destructive qui ont fini par assurer la sécurité de la civilisation; ensuite, en provoquant indirectement les progrès qui l'ont remplacée par une forme plus économique et efficace de la lutte pour l'acquisition des subsistances : la concurrence productive.

La concurrence sous sa forme productive est pluî^

8o LES PROBLÈMES DU XX® SIECLE

économique que la concurrence destructive, en ce que celle-ci implique toujours une déperdition de forces. Si le vainqueur est rétribué de la dépense de forces quil a faite dans la lutte, par les fruits qu'il a retirés de sa victoire, le vaincu subit une perte sans compensation. 11 faut remarquer même que les fruits de la victoire ont cessé de nos jours de couvrir la dépense du vainqueur, et d'une autre part, que la compensation d'un accroissement général de la sécurité, dont profitait le vaincu lui-même, a disparu depuis que les progrès combinés de la puissance destructive et productive ont garanti d'une manière définitive la communauté des peuples civilisés contre le péril des invasions des barbares.

La concurrence productive peut, au contraire, remplir son rôle de propulseur du progrès, sans causer aucune déperdition de forces. A mesure que l'accroissement de la puissance productive détermine l'extension du marché des échanges, ce marché absorbe une quantité plus considérable de produits, et des concurrents de plus en plus nombreux peuvent y trouver place, et réaliser des profits rémunérateurs. Sils y affluent en trop grand nombre, le taux de ces profits s'abaisse et cesse bientôt de couvrir les frais de production des moins capables. Ceux-ci sont alors expulsés du marché et le taux se relève, mais non sans que l'excès de la concurrence ait causé une destruction de capital, une perte de forces productives. Cependant cette perte n'est nullement inévitable, car dans un marché libre,

LE PROBLÈME MORAL 8l

le taux des profits est le régulateur naturel de la concurrence. S'il s'élève dans une des branches multiples de la production au-dessus du niveau des autres branches, les concurrents s'y portent jusqu'à ce qu'il soit descendu au niveau commun; s'il s'abaisse au-dessous, l'apport des capitaux, dans cotte direction, se ralentit et cesse jusqu'à ce que l'offre des produits se soit remise en équilibre avec la demande au niveau des frais de production augmentés du profit rémunérateur. La concurrence peut ainsi se régler elle-même sans aucune déperdition de forces vitales.

Mais la concurrence productive n'est pas seulement plus économique que la concurrence destructive, elle est encore un instrument de progrès plus efficace, car elle exerce directement son action propulsive sur l'ensemble des branches de l'activité humaine, tandis que l'action directe de sa devancière était restreinte à l'industrie de la destruction et ne se faisait sentir que par répercussion sur tout le reste.

Cependant, si la concurrence productive est à la fois plus économique et plus efficace que la concurrence destructive, si elle donne la victoire aux plus capables, elle oblige ceux-ci à s'élever au niveau de ceux-là et à réaliser par conséquent des progrès qui exigent toujours des sacrifices coûteux et des eflorts pénibles. C'est pourquoi, depuis que l'agrandissement de l'aire de la sécurité et le développement des moyens de communication, en abaissant

Sa LES PROBLÈMES DU XX*^ SIECLE

les obstacles naturels qui empêchaient l'extension et Funification des marchés, ont mis en concurrence les industries des différents pays, les producteurs les moins capables ont employé partout leui^ influence à remplacer ces obstacles naturels par des obstacles artificiels. Ils sont parvenus ainsi à retarder l'essor général du progrès de la production, et à altérer la distribution utile des produits en affaiblissement lopération propulsive de la concurrence et en troublant son opération régulatrice, mais sans réussir à supprimer cette « loi naturelle ».

Tels sont les progrès qui ont changé les conditions d'existence des sociétés civilisées par le développement successif de leur puissance destructive et productive. Mais en regard de ces progrès et en déduction de leurs résultats viennent se placer les nuisances et les pertes de forces vitales causées par Timperfection et les vices du gouvernement collectif et du gouvernement individuel, auxquels s'ajoutent, mais dans de bien moindres proj^ortions, les destructions et les perturbations causées par les forces naturelles que Tliomme n'a pas encore réussi à asservir, à discipliner et à utiliser.

La puissance productive de l'homme s'est accrue d'une manière continue dans le cours des siècles, sauf aux époques des invasions qui détruisaient une por-

tion plus OU moins considérable des fruits de la civilisation ; mais c'est surtout depuis un siècle qu'elle a pris un essor prodigieux. Au point de développement où elle est arrivée, elle est telle qu'en la supposant mise en œuvre tout entière, utilement distribuée et consommée, c'est-à-dire sans aucune déperdition de forces, elle suffirait déjà à pourvoir amplement aux besoins vitaux de tous les membres de la communauté civilisée, en leur procurant, en échange d une somme de plus en plus réduite de travail et de peine, une quantité toujours croissante de matériaux de vitalité et de jouissance. Or, il est manifeste que la condition de la multitude ne s'est pas améliorée et élevée depuis un siècle dans la proportion de l'accroissement de la puissance productive. On peut affirmer qu'au moins la moitié de cet accroissement est gaspillé et perdu.

Que l'écart entre les forces produites et les forces utilisées, qui a existé de tout temps et dans toutes les sociétés, se soit élargi au lieu de se rétrécir, nous nous en convaincrons en étudiant les problèmes du gouvernement individuel et du gouvernement collectif. Cette étude nous montrera que la cause déterminante de ce phénomène réside toute entière dans le retard du progrès moral sur le progrès matériel.

La nécessité d'un progrès moral ressort, en effet, des changements que les progrès de la puissance destructive et productive de l'homme ont opérés dans les conditions d'existence des individus et des sociétés.

L'inflividu a été affranchi de la tutelle d'une corporation, d'un maître ou d'un seigneur. Il est devenu libre de se gouverner lui-même, mais sa responsabilité s'est accrue avec sa liberté. Il a dû pourvoir désormais, sans aucune autre assistance que celle de la charité, à son entretien et à celui des êtres dont il est naturellement responsable, et s'acquitter des charges qui lui sont imposées par le o'ouvernement de la collectivité, tout en subissant des tentations que l'accroissement des matériaux de jouissance rendait chaque jour plus nombreuses et plus vives. Ne lui fallait-il pas une force morale supérieure à celle qui lui suffisait auparavant, pour résister à des appétits plus violemment sollicités et couvrir une responsabilité devenue plus complète, en un mot pour remplir tous ses devoirs envers lui-même et envers autrui?

En viciant le gouvernement individuel, l'insuflîsance de la capacité morale, dans les conditions actuelles d'existence des individus et des sociétés, a vicié plus encore le gouvernement collectif. Des réformes et des révolutions politiques ont enlevé la direction des sociétés et la production des lois aux aristocraties guerrières qui trouvaient leurs moyens d'existence dans la conquête et l'exploitation des multitudes asservies à leur domination, mais, sous le nouveau régime comme sous rancien, c'est, dans toutes les sociétés civilisées ou non, la classe la plus forte qui est en possession de l'organisme de la puissance collective. Or, cette classe gouvernante

se compose d'individus dont le niveau moral ne diffère point de celui du reste de la nation. Si ce niveau n'est pas assez élevé pour donner à l'individu la force nécessaire pour remplir ses devoirs et résister aux impulsions qui le poussent à augmenter aux dépens d'autrui la somme de ses jouissances, quel usage fera-t-il de sa participation à la puissance collective? Il l'emploiera à satisfaire ses intérêts particuliers ou ceux de la classe à laquelle il appartient en les dissimulant sous le masque de l'intérêt général, et l'on verra apparaître et s'aggraver les maladies qui affaiblissent et menacent de destruction les sociétés modernes : le militarisme, le protectionnisme, l'étatisme et le socialisme.

C'est dans l'insuffisance de la capacité morale de l'individu que réside la cause de ces maladies. Il s'agit donc d'élever la puissance de l'homme sur lui-même au niveau de sa puissance sur les choses. Et la solution de ce problème moral dépend, avant tout, de celle du problème religieux \

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