‹ Les problèmes du XXe siècleChapitre 7 sur 18 · I. YoirlA Morale économique Livre VIL L'ordre nouveau · texte numérisé non relu

I. YoirlA Morale économique Livre VIL L'ordre nouveau

La morale est une discipline. Les règles qui établissent cette discipline, lois, coutumes, usages, et leurs sanctions morales ou matérielles ont pour objectif la conservation et le progrès de la puissance des sociétés, par conséquent la conservation et le progrès de l'espèce qui se compose de l'ensemble des sociétés. Cet objectif, les lois, coutumes, usages établis par les hommes ne l'atteignent qu'autant qu'ils sont conformes à la loi naturelle de l'économie des forces.

Cependant, ces forces individuelles que les règles morales ont pour objet de discipliner doivent être appliquées à des emplois déterminés par les besoins auxquels l'homme, comme toutes les autres créatures, est obligé de pourvoir, sous peine de périr,

go LES PROBLEMES DU XX^ SIECLE

besoin de se défendre contre les agents de destruction du milieu où il vit, besoin d'acquérir les matériaux de la vie. Ces besoins nécessitent et provoquent la construction et la mise en œuvre de trois sortes d'appareils : un organisme de gouvernement, un organisme de destruction et un organisme de production, les deux premiers répondant à des besoins naturellement collectifs, le troisième à des besoins naturellement individuels. Ces appareils, comme la discipline morale elle-même, ont pour objectif la conservation et le progrès des sociétés et de l'espèce; comme elle encore, ils ne l'atteignent qu'autant qu'ils se conforment dans leur construction et leur fonctionnement à la loi naturelle de l'économie des forces.

Si les lois, coutumes et usages qui règlent la conduite des individus étaient toujours adaptés à leur objet, si tous les hommes possédaient la capacité intellectuelle et morale nécessaire pour se les imposer et les observer d'eux-mêmes sans y être contraints, les sociétés n'auraient pas besoin d'un appareil de gouvernement, et elles pourraient réduire leur appareil de destruction dans la mesure des nécessités de la défense de leurs membres contre les espèces inférieures. Mais il n'en est pas ainsi : les règles morales que les hommes établissent dans l'intérêt de leur conservation sont toujours imparfaites ; trop souvent elles empêchent la production des actes utiles, tolèrent et facilitent même celle des actes nuisibles. Quant à la capacité morale néces-

saire pour les observer, en surmontant les appétits ou les passions qui excitent à les enfreindre, elle est toujours inégale et insuffisante. De là la nécessité (les appareils de gouvernement et de destruction pour assurer la conservation des sociétés et la sécurité de leurs membres.

Ces appareils diffèrent d'une époque et d'un pays à un autre, et ils se modifient avec les besoins auxquels ils pourvoient. Aux époques où les sociétés en voie de civilisation étaient continuellement menacées de destruction et d'asservissement par les peuples qui continuaient à demander leurs moyens de subsistance au vol et au meurtre, lappareil de destruction, destiné à assurer la sécurité extérieure, l'armée, exigeait l'application d'un maximum de forces et de ressources. Mais, à mesure que les sociétés civilisées sont devenues plus fortes et que le risque d'invasion et de subversion qui les menaçait s'est abaissé en conséquence, les frais de l'assurance de la sécurité extérieure ont pu être réduits dans la proportion de la diminution de ce risque. De même, l'appareil de répression et de tutelle qui répond au besoin de la sécurité intérieure a dû être développé plus ou moins selon le degré d'intensité de ce besoin. C'est ainsi que dans les pays et aux époques où le grand nombre est dépourvu de la capacité nécessaire à l'observation des devoirs commandés parla conservation de la société, la répression peut être insuffisante, et la tutelle doit y suppléer, soit en rendant obligatoires des actes utiles,

soit en interdisant des emplois de l'activité indiyiduelle, qui produisent une somme de nuisances supérieure à celle des utilités. Est-il nécessaire d'ajouter que la capacité morale peut s'accroître ou diminuer d'une époque à une autre, et que la tutelle doit être en conséquence diminuée ou accrue pour conserver son utilité?

Les organismes du s^ouvernement et de l'assurance de la sécurité de la société ont pour objet d'empêcher la destruction ou la déperdition des forces vitales des sociétés, et par là même de l'espèce, tandis que l'organisme de la production des matériaux de la vie pourvoit à l'alimentation et au développement de ces mêmes forces.

Cet organisme se compose d'entreprises individuelles ou collectives adaptées aux différents besoins matériels, intellectuels et moraux de l'espèce. Les socialistes prétendent, comme on sait, que ces entreprises devraient être placées sous la direction du gouvernement, qu'ils supposent investi, en toutes choses, de la capacité surhumaine que l'humanité du premier âge attribuait à ses Divinités. Telle est leur solution du problème économique.

Nous allons essayer de démontrer que ce problème se résout de lui-même de la manière la plus conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce, par

ropération des lois de la concurrence et de la valeur, mais à la condition que ces lois naturelles cessent d'être empêchées ou troublées dans leur action, en un mot qu'elles agissent dans un milieu libre. Or, ce milieu libre commence seulement à se constituer. Il n'existait point sous l'ancien régime de l'industrie. Jusqu'à une époque relativement récente, toutes les branches de hi production, sauf de rares exceptions, étaient soustraites, par des obstacles de toute sorte, à l'opération régulatrice des lois de la concurrence et de la valeur combinées; elles n'avaient que des marchés plus ou moins étroitement limités et formaient autant de monopoles naturels ou artificiels.

Les causes du resserrement général des marchés étaient nombreuses. Les principales consistaient dans le défaut de sécurité provenant de la guerre et du brigandage, dans le manque ou Finsuffisance des moyens de communication. L'échange des produits et des services ne pouvait en consé.quence s'opérer que dans un rayon peu étendu, ordinairement, dans les limites de la seigneurie . Les villes s'approvisionnaient de denrées agricoles dans les campagnes a voisinantes, et leur fournissaient en échange les produits de leurs industries ou de leurs métiers. Les articles de luxe presque seuls étaient l'objet d'un commerce plus étendu Dans ces marchés limités, la concurrence rencontrait des obstacles qui la rendaient impuissante ou précaire. Si les paysans qui apportaient leurs denrées au marché pouvaient

rarement s entendre pour élever les prix au-dessus du taux naturel de la concurrence, il en était autrement des intermédiaires qui achetaient les blés pour les revendre, et les emmagasinaient en attendant. Grâce à leur petit nombre, ils pouvaient faire la loi aux producteurs aussi bien qu'aux consommateurs. De là, la haine à laquelle étaient en butte les marchands de grains et les accapareurs, haine qui a passé à Fétat de préjugé, lorsque les circonstances eurent changé. Les autorités urbaines essayaient, à la vérité, de régler les prix, en établissant un maximum, mais comme il était impossible de régler les quantités, la production des denrées alimentaires étant soumise à Tinfluence capricieuse des saisons, le remède était inefficace, quand il n'aggravait pas le mal.

Dans les villes, les gens de métier et les artisans, auxquels le seigneur avait concédé, moyennant redevance ou rachat, le droit d'exercer leur industrie et d'en échanger les produits, constituèrent des corporations auxquelles cette concession assurait, avec la propriété de la branche d'industrie exercée par leurs membres, celle du marché du domaine seigneurial. Sous ce régime de monopole elles auraient pu, en restreignant leur production, élever leurs prix au-dessus du taux nécessaire, si les consommateurs les avaient acceptés sans résistance. Une coutume s'établissait comme un compromis entre ces deux intérêts opposés. A défaut de la concurrence, la coutume fixait le juste prix des produits et des

LE ruOIÎLÈME ÉCONOMIQtJE gS

services. Ce juste, prix n'était autre que le taux nécessaire pour couvrir les frais de la production en y compreuant la rémunération des propriétaires de maîtrises et il iuipliquait l'ajustement de Toflre des produits ou des services à la demande, au niveau de ce juste prix ou de ce taux nécessaire '. La coutume suppléait à la concurrence comme régulateur des prix, mais elle ne pouvait y suppléer comme propulseur du progrès. Le régime des corporations excluait au contraire tout progrès qui aurait permis à un de leurs membres d'abaisser ses prix au-dessous de ceux de ses associés. Cependant la sécurité s'accroissait sous l'influence des progrès de l'art et du matériel de l'industrie de la destruction, mise incessamment en œuvre par la guerre, les moyens de communication se multipliaient, et ces progrès avaient pour conséquence naturelle l'extension des marchés de consommation. Des industries se créaient pour approvisionner les marchés situés en dehors des domaines appropriés aux corporations, et elles réalisaient, sous l'impulsion de la concurrence, les progrès qui ont donné naissance à la grande industrie.

De nos jours, le régime des corporations a disparu, le travail est devenu libre, la sphère de l'échange s'est successivement étendue, et la concurrence associée à la loi de la valeur a remplacé la coutume comme régulateur du prix des choses.

Des centaines, parfois même des milliers d'entre-

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