I. Appbndigb Note E. Le Juste prix
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prises, pourvoient à la production de chacun des innombrables articles de consommation. Qu'est-ce qui détermine les entrepreneurs à confectionner tout ou partie d'un produit qu'ils ne consomment pas eux-mêmes, sous le régime aujourd'hui prépondérant de la division du travail et de la spécialisation des industries? C'est Tappàt du profit qu'ils peuvent réaliser par l'échange. Or, ce profit dépend du prix qu'ils peuvent obtenir, et ce prix dépend à son tour du rapport des quantités ofTertes et demandées. Quand les quantités offertes augmentent, le prix baisse ; quand elles diminuent, le prix s'élève. Mais telle est la loi naturelle qui régit la valeur de toutes choses, que la hausse ou la baisse du prix n'est pas seulement proportionnelle à la diminution ou à l'augmentation des quantités, mais qu'elle se développe d'une manière progressive. Ce que nous avons formulé ainsi :
Lorsque le impport des quantités de deux denrées offertes à l'échange carie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces denrées çai^ie en progression géométrique K
Comment agit cette loi ? Elle agit pour faire graviter incessamment le prix auquel les choses s'échangent, le prix courant ou prix du marché, autour du prix naturel, comme le nommait Adam Smith, c'est-à-dire des frais de la production dans lesquels est compris le profit nécessaire de l'entrepreneur. En effet, toute augmentation des quantités
I Coars d'économie politique, 3e leçon. La valeur et le prix.
offertes déterminant une baisse progressive du prix, il tombe avec une rapidité croissante au-dessous des Irais de la production et du profit nécessaire. Toute diminution des quantités oiïertes ou, ce qui revient au môme, toute augmentation des quantités demandées, fait, au contraire, hausser progressivement le prix et élever le profit.
Dans le premier cas, les frais cessant dètre couverts, les producteurs sont obligés de réduire la production sous peine de se ruiner; dans le second cas, ils sont excités à laccroître et d'autant plus que la demande dépasse davantage l'offre.
Ainsi la production tend continuellement à se mettre en équilibre avec la consommation au niveau du prix nécessaire pour que la production puisse subsister, ni plus ni moins, en d'autres termes, du juste pi'ix des choses.
Cependant la loi de la valeur ne peut remplir cet office de régulateur des prix qu'avec la coopération de la concurrence. Or, s'il ne dépend ni des lois de l'homme, ni des accidents du milieu d'empêcher ou de troubler l'opération de la loi de la valeur, il n'en est pas de même de la concurrence. La concurrence peut être limitée, empêchée, ou bien encore portée à l'excès par la volonté de l'homme, et troublée par les accidents du milieu.
Quoique les marchés d'échange se soient successivement étendus, grâce aux progrès de la sécurité et des moyens de communication, ils n'ont pas cessé d'être limités par des obstacles naturels et plus
encore par des o]jslacles artificiels. Des obstacles naturels qui paraissaieut infranchissables ont été aplanis. Le télégraphe et le téléphone ont supprimé la distance pour l'écriture et la parole ; les chemins de fer et la navigation à vapeur l'ont réduite pour les hommes et les produits dans de telles proportions que les matières les plus lourdes et encombrantes peuvent être transportées sur les marchés les plus éloignés des lieux de production. Si des barrières douanières n'avaient pas été dressées le long des frontières des nations le globe serait aujourd'hui un immense marché librement accessible, dans toutes ses parties, aux produits, au capital et au travail. Mais partout les gouvernements ont contrarié et autant que possible compensé l'œuvre du progrès en remplaçant les obstacles naturels par des obstacles artificiels. Cependant les barrières douanières , si élevées qu'elles soient, n'isolent point complètement les marchés. Elles n'ont pas empêché le commerce international de décupler dans le cours du XIX* siècle. Mais elles ont créé un état d'instabilité qui a causé des perturbations continues et désastreuses dans les mouvements de la concurrence. Quand un gouvernement établit ou exhausse un tarif de douane, que se passe-t-il? Dans l'intérieur du pays, la concurrence diminue par l'exclusion totale ou partielle des concurrents étrangers, les prix s'élèvent et procurent aux producteurs nationaux des profits extraordinaires. A l'étranger, au contraire, la fermeture et le rétrécissement de ce mar-
ché accroît, au moins d'une manière momentanée, la concurrence des producteurs, abaisse les prix et diminue les profits. A ces premiers effets perturbateurs en succèdent d'autres, en sens inverse. Les profits extraordinaires des industries protégées contre la concurrence extérieure y provoquent l'apport exubérant des capitaux et des bras, les entreprises s'y multiplient à l'excès, les prix baissent et tombent au-dessous des Irais de production, jusqu'à ce que la faillite des entreprises les plus faibles rétablisse l'équilibre. Au dehors, l'équilibre se rétablit de même par la ruine et la disparition des entreprises auxquelles la fermeture du marché qu'elles approvisionnaient a été le plus dommageable.
Si l'on songe que tous les Etats civilisés sont entourés de barrières douanières, et que les tarifs sont continuellement modifiés, on s'expliquera que les prix et les profits soient essentiellement instables, et que cette instabilité soit la source des mouvements de hausse et de baisse dont souff'rent tantôt les producteurs, tantôt les consommateurs, et que la critique superficielle des socialistes attribue à la concurrence. Que Ton n'oublie pas, non plus, qu'à la mobilité des tarifs s'ajoute celle de l'assiette et du montant des autres impôts, et en particulier de la dépréciation du papier-monnaie, lequel n'est autre chose que le plus coûteux et le plus dommageable des impôts.
En comparaison, les causes naturelles de perturbation des prix et des profits, autrefois préi rantes, telles que les inégalités des récy^tes des
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produits de l'agriculture, n'ont plus aujourd'hui qu'une importance secondaire. Il faut remarquer, d'ailleurs, que les progrès des sciences appliquées à l'industrie affaiblissent chaque jour la puissance de ces causes perturbatrices, et que d'autres progrès, ceuxduc'édit et de la spéculation, qui facilitent le transport des produits dans le temps, permettent d'en neutraliser les effets en échelonnant les apports au marché sur une période de plus en plus étendue. L'extension des marchés, en dépit des obstacles qui les limitent, a exigé un développement correspondant de la machinerie des échanges; ce développement s'est opéré par la multiplication et la spécialisation des intermédiaires nécessaires pour mettre à travers l'espace et le temps les produits et les services de toute sorte à la portée et à la disposition des consommateurs. Elle a exigé aussi la création et le développement d'un nouveau rouage de cette machinerie, — celui des informations et de la publicité destinées à éclairer les marchés. Sous l'ancien régime de la petite industrie et des marchés locaux, le producteur pouvait le plus souvent s'aboucher directement avec le consommateur : — les cultivateurs apportaient eux-mêmes leurs denrées au marché voisin ; les gens de métier, les artisans, vendaient sans intermédiaire leurs produits à ceux qui en avaient besoin. Alors aussi, la publicité commerciale était réduite à son expression la plus simple. Il suffisait d'une enseigne pour guider l'acheteur à la recherche d'un produit quelconque. L'extension successive des
marchés a suscité à la fois, en les rendant nécessaires, le développement et le perfectionnement des rouages des intermédiaires et de la publicité commerciale. Le commerce d'abord uni à l'industrie s'en est séparé et en est devenu l'auxiliaire indispensable. L'enseigne s'est mobilisée et multipliée en innombrables exemplaires qui attirent les regards des aclieteurs épars sur tous les points du globe. Des bourses et des entreprises spéciales de publicité se sont créées, qui renseignent de jour en jour et même d'heure en heure les intéressés, sur l'état des marchés, le montant des approvisionnements et les prix. Quel est le résultat de ces progrès? C'est de rendre possible, dans un délai qui va se racourcissant tous les jours, l'apport des produits et des services dans les marchés où ils sont le plus demandés et le moins offerts, et d'établir ainsi sur tous les points du globe, accessibles au commerce, l'équilibre de l'offre et de la demande, au niveau des frais de production ou du prix nécessaire. En effet, lorsque le prix du marché, le prix courant, dépasse ce niveau, le commerce, informé par une publicité à laquelle l'électricité sert d'instrument, emploie la vapeur pour faire apporter une quantité supplémentaire de l'article en déficit : or, ce déficit ne peut jamais être considérable, tout écart entre les quantités offertes et demandées engendrant un écart progressif dans le prix. Il suffît donc d'un faible apport pour rétablir l'équilibre à l'avantage des consommateurs. De même, lorsque le prix courant descend au-dessous du prix nécessaire,
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il suffit du retrait dune faible quantité pour rétablir l'équilibre à l'avantage des producteurs.
Ainsi la concurrence se régularise d'elle-même sous l'impulsion irrésistible de la loi de la valeur, et elle agit avec cette loi naturelle pour établir l'équilibre de la production et de la consommation, au niveau du prix nécessaire, ou du juste prix de toutes choses. Mais c'est à la condition qu'aucun obstacle ne vienne entraver ses mouvements, qu'elle opère dans un milieu libre.
De même, sous un régime de concurrence où toutes les industries sont librement ouvertes à tous, s'établit l'équivalence des profits. Les agents productifs, capital et travail, se portent naturellement vers les branches de la production qui donnent les profits les plus élevés. La concurrence y afflue jusqu'à ce que les profits soient descendus au niveau commun. S'ils descendent plus bas, les agents productifs cessent de s'y porter ou s'en retirent. Cependant, ce mouvement vers l'équilibre rencontre des obstacles de diverse sorte : en première ligne, l'interdiction ou la limitation de la concurrence par des privilèges et des coalitions de producteurs, trusts ou syndicats, en seconde ligne, l'ignorance de la situation des entreprises et du montant de leurs profits. La première de ces causes perturbatrices a pour remède l'extension de la concurrence. La transformation progressive des entreprises personnelles, sous forme de « maisons » en entreprises impersonnelles, sous forme de sociétés remédie à la seconde.
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE Io3
Tandis que les maisons dissimulent d'habitude le montant de leurs profits ou de leurs pertes, les sociétés sont obligées de révéler les leurs à leurs actionnaires. A mesure que ces causes perturbatrices disparaîtront sous rinlluence du progrès, la concurrence libre et inlormée agira d'une manière plus efficace pour déterminer l'équivalence générale des profits.
Supposons maintenant qu'au régime actuel de la concurrence, ici limitée, là interdite, succède un régime de concurrence pleinement libre, quel sera le résultat de ce progrès?
En premier lieu, les difterentes branches de la production devront sous ce régime s'établir toujours dans les régions et les localités où elles peuvent créer la plus grande quantité de produits en échange de la moindre somme de frais. En second lieu, elles devront appliquer sans retard toutes les inventions qui augmentent leur productivité, en accroissant la puissance de leur machinerie, en étendant la division du travail, en élevant le rendement de la culture du sol, etc., etc. Or, les prix de toutes choses, tendant sous l'impulsion des lois de la valeur et de la concurrence à se mettre au niveau des frais de production les plus bas, le résultat final de cet ensemble de progrès sera de procurer à l'humanité une masse croissante de matériaux de subsistance en échange d'une somme décroissante de travail et de peine.
Cet aper'^u des Jois naturelles qui gouvernent la
production et rechange nous amène à une conclusion diamétralement opposée à celle dès socialistes, savoir : qu'il n'y a pas lieu de faire intervenir un pouvoir quelconque, — pouvoir du gouvernement ou de la communauté — pour équilibrer la production et la consommation au niveau des frais de la production, autrement dit du prix nécessaire ou du « juste prix ». En même temps, nous pouvons nous rendre compte de la cause de cette erreur fondamentale du socialisme. Cette cause réside dans la méconnaissance des effets de l'ensemble des progrès qui ont transformé l'industrie et agrandi les marchés. Car les conceptions socialistes ont un caractère essentiellement rétrograde, en ce qu'elles sont adaptées à l'ancien régime de la petite industrie et des marchés limités.
Quelle était, en effet, sous ce régime, la situation respective des producteurs et des consommateurs? La loi naturelle de la valeur agissant alors comme aujourd'hui, comme toujours — car elle est indépendante de la volonté de T homme. — pour élever ou abaisser les prix dans une proportion plus forte que la diminution ou l'augmentation des quantités offertes, les producteurs, en petit nombre sur un marché limité, pouvaient aisément s'entendre pour diminuer leur offre et porter ainsi leurs prix de vente au-dessus des frais de la production, y compris le profit. A la vérité, l'exhaussement du prix déterminait une réduction de la demande, mais, surtout quand il s'agissait d'articles indispensables,
LE PROBLEME ECONOMIQUE lOO
rélcvation du prix ne provoquait point une diminution proportionnelle de la demande. Le prix de vente pouvait en conséquence monter fort au-dessus des frais de la production, et procurer aux producteurs coalisés des profits supérieurs au taux nécessaire. Alors intervenait la loi ou la coutume qui obligeait les producteurs à augmenter leur offre et à l'ajuster à la demande au niveau du prix au-dessus duquel elle interdisait de vendre, c'est-à dire du prix que l'opinion plus ou moins exactement fondée sur l'expérience faisait reconnaître comme nécessaire, partant j-Hs/e. C'était un procédé arbitraire et qui ne tenait' pas toujours compte des causes accidentelles qui tantôt élevaient et tantôt abaissaient les frais de la production.
Les lois naturelles de la valeur et de la concurrence, opérant dans un milieu libre, où aucun obstacle ne vient entraver Faction de la concurrence résolvent, au contraire, avec une puissance irrésistible et une exactitude entière, le problème de la mise en équilibre de la production et de la consommation au niveau des frais de production.
Cependant, nous avons remarqué que ce milieu libre n'existe encore que d'une manière incomplète ; qu'à mesure que les obstacles naturels qui limitaient les marchés ont été aplanis, ils ont été remplacés, du moins en partie, par des obstacles artificiels ; qu'à la différence des obstacles naturels, ceux-ci sont essentiellement mobiles, car ils s'élèvent ou s'abaissent selon les impulsions des intérêts privés, qu'il
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en résulte un état d'anarchie dont souffrent les producteurs aussi bien que les consommateurs. Que proposent les socialistes pour remédier à cet état d'anarchie? Ils proposent d'en revenir au régime adapté à la petite industrie et aux marchés limités. A cette solution rétrograde, qui ne tient aucun compte des progrès qui ont transformé l'industrie et agrandi les marchés, l'économie politique en oppose une autre, la seule utile et, déplus, la seule possible : l'établissement, de plus en plus complet, du ^< milieu libre».
Rappelons que toute entreprise de production ne peut subsister qu'à la condition de reconstituer et de rémunérer les agents productifs, — matériel et personnel, — qui y sont engagés. Ces agents productifs consistent : i» dans les capitaux fixes, comprenant les terres, les bâtiments, les machines, les outils qui sont simplement usés en partie dans l'opération delà production; 2° dans les capitaux circulants, comprenant les matériaux qui disparaissent complètement dans cette opération ; enfin 3'' dans le travail ou, pour nous servir d'une expression plus précise, dans le capital personnel, comprenant l'ensemble des travailleurs depuis les directeurs de l'entreprise et leur état-major d'employés jusqu'aux simples ouvriers. Rappelons encore que les entreprises ont des
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dimensions et îles formes diverses, et que les agenls productifs qui y sont engagés présentent une diversité analogue de provenance et de rétribution. Tantôt la production est entreprise par un individu qui en constitue à lui seul le personnel et en possède le matériel, tantôt et plus souvent elle est possédée et dirigée souverainement par un entrepreneur, auquel appartient la totalité des capitaux fixes et circulants, ou qui n'en possède qu'une partie et en emprunte le reste, avec un personnel plus ou moins nombreux d'employés et d'ouvriers. — l'entreprise s'appelle alors une « maison » ; tantôt l'entreprise est constituée et possédée par une association de capitalistes qui en confient la gestion à des mandataires responsables, etc., etc. Mais sous ces formes et dans ces conditions diverses, toutes les entreprises ont le même objectif : le profit. Qu'est-ce que le profit? C'est le surplus que donne l'opération de la production après avoir reconstitué et rémunéré les agents productifs qui y sont engagés, et ce surplus est la rémunération des agents responsables de l'entreprise.
Comment les lois naturelles de la valeur et de la concurrence agissent, dans un milieu libre, pour établir l'équivalence des rétributions des agents productifs, sous les difTérentes formes de ces rétributions, profits, dividendes, intérêts et salaires, nous nous en rendrons compte en analysant l'entreprise dans laquelle les agents productifs sont le plus complètement séparés, la société anonyme.
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Dans cette forme, la plus récente et la plus économique des entreprises, quoique le mécanisme en demeure encore imparfait, les agents productifs, qui constituent le matériel indispensable de la production, sontfournis, en partie, par des actionnaires, c'est le capital-actions ; en partie par des obligataires, c'est le capital-obligations. Le premier reçoit sa rétribution sous la forme d'un dividende mobile et aléatoire, le second sous la forme d'un intérêt fixe. Les agents productifs qui constituent le personnel, administrateurs, directeurs, employés et ouvriers sont rétribués par un salaire fixe, auquel s'ajoute parfois nne prime, et ceux qui sont en même temps actionnaires, — ce qui est le cas des administrateurs, — reçoivent, comme tels, une part de dividende.
En quoi ces rétributions diffèrent-elles et quelle est la raison de leurs différences? Les propriétaires du capital-actions gouvernent l'entreprise par leurs mandataires, et en sont responsables, communément dans la mesure de leur apport. En conséquence, c'est à eux qu'en reviennent les profits^ car c'est sur eux que tombent les risques. Si l'opération productive se solde par une perte, c'est le capital-actions qui subit cette perte. De là aussi il résulte que sa rétribution est essentiellement aléatoire. Il en est autrement de celle du capital-obligations. Quel que soit le résultat de l'opération productive, il reçoit toujours la même rétribution. C'est une part fixe, et plus ou moins assurée. Elle est assurée par le capital-actions. Quand même la production ne cou-
vre pas ses frais, les obligataires reçoivent leur rétribution accoutumée. Si les pertes se succèdent, si l'entreprise est mise en faillite, le capital-obli<^ations est atteint seulement dans le cas où le capitalactions ne suffît point à combler le déficit. L'assurance n'est complète qu'à la condition que le capital assureur suffise à couvrir entièrement les risques de l'entreprise.
Que l'équivalence tende continuellement à s'établir entre la rétribution des capitaux engagés dans les entreprises, sous forme d'actions et celle des capitaux qui leur sont prêtés sous forme d'obligations, cela se conçoit aisément.
En effet, les capitalistes ont le choix entre ces deux sortes de rétributions. Si le taux des dividendes vient à dépasser, en tenant compte de la différence des risques, le taux de l'intérêt des obligations, les capitaux se porteront de préférence sur le marché des actions, et, dans le cas contraire, sur le marché des obligations.
Mais à quel taux s'établit la rétribution du capital et. par conséquent, quelle part prend-il dans les résultats de la production, voilà ce qu'il importe, avant tout, d'examiner. Les socialistes prétendent, comme on sait, qu'aucune rétribution n'est due au capital, et le plus célèbre d'entre eux, Proudhon, a soutenu contre Bastiat la thèse de la gratuité du crédit. L'analyse des éléments de cette rétribution nous montrera : i° qu'elle est nécessaire; 2" que le taux courant auquel elle s'établit sur le marché tend
continuellement, sous l'impulsion des lois de la valeur et de la concurrence agissant dans un milieu libre, à se fixer au taux nécessaire pour assurer la conservation du capital et sa mise au service de la production.
Le capital est le produit du travail et de l'épargne. L'homme est non seulement obligé de travailler pour subvenir à sa subsistance quotidienne, mais encore d'épargner une partie du produit de son travail, s'il veut pourvoir aux accidents et aux maladies qui menacent son existence, et, en particulier, à l'accident inévitable de la vieillesse. Il est obligé encore d'épargner pour pourvoir à l'entretien de ses enfants jusqu'à ce qu'ils soient en état d'y pourvoir euxmêmes. S'il ne remplit point ces obligations envers lui-même et envers les siens, il s'expose à endurer une somme de peine supérieure à celle que lui coûte la privation qu implique l'épargne. Il a donc intérêt à épargner dans la proportion de la différence des deux peines. Cette différence constitue le profit de l'épargne. Mais le capital constitué par l'épargne, en vue des besoins de la consommation à venir, peut être employé à la production ; ilpeut servira l'acquisition de matériaux, d'outils et d'autres agents productifs. Seulement, en ce cas, il cesse d'être disponible pour la consommation, et il est exposé aux
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risques inhérents à toute entreprise de production. L'épargneur ne Taffectera, en conséquence, à un emploi productif qu à la condition de recevoir une compensation pour la privation et une prime pour le risque, avec un appoint suffisant pour le déterminer à l'affecter à cet emploi plutôt qu'à en conserver la disponibilité. Tels sont les éléments de la rétribution nécessaire du capital. A défaut de cette rétribution, ou bien l'épargneur conservera son capital disponible pour sa consommation, ou, si on l'oblige à s'en dessaisir sans une compensation proportionnée à la privation et au risque, ou bien encore s'il est exposé à ce qu'on l'en dépouille, il n'épargnera point. Cette même rétribution est nécessaire soit que Tépargneur emploie lui-même son capital, autrement dit. soit qu'il se le prête à lui-même, soit qu'il le prête à autrui. La gratuité obligatoire du crédit n'aurait donc, n'en déplaise aux socialistes, d'autre résultat que d'empêcher la création du capital et de ramener riiomme civilisé à la condition misérable et précaire du sauvage.
Mais si la gratuité du crédit est une chimère, la rétribution nécessaire du capital peut être abaissée par la diminution de la privation et des risques qui en sont les éléments constitutifs. Les risques qui pèsent sur les entreprises de production sont de deux sortes : natui^els et artificiels. Les progrès suscités par les sciences physiques ont déjà sensiblement entamé les premiers, les progrès issus des sciences morales et politiques, quoique plus lents,
Uniront, de même, par atteindre les seconds. Quant à la privation, le progrès de la constitution des entreprises, qui remplace aujourd'hui la « maison » à capital immobilisé par la société à capital mobilisable, agit pour la réduire à une quantité infinitésimale sinon pour la supprimer, et ce progrès a pour conséquence l'abaissement du taux nécessaire de la rétribution du capital, vers lequel gravite incessamment le taux courant du marché, sous la même impulsion des lois de la valeur et de la concurrence qui détermine le prix courant des produits.
La rétribution du capital tend ainsi à s'établir au taux nécessaire, ni plus ni moins, mais toujours à la condition que le milieu soit libre. Or il faut remarquer que le milieu dans lequel se meuvent actuellement les capitaux, sans être entièrement libre, l'est cependant beaucoup plus que celui dans lequel se meuvent les produits. Gela tient à ce que les barrières douanières qui entravent et troublent l'échange international des produits ne fontpas autant obstacle au placement des capitaux. Tantôt ceux-ci s'exportent sous la forme de métaux précieux, dont, sauf de rares exceptions, l'entrée et la sortie ne sont grevées d'aucun droit, tantôt sous la forme d'autres produits qui sont capitalises, dans les pays importateurs, au moyen d'un simple transfert de créance. Dans les deux cas, le transport des capitaux des pays où la production en est abondante dans ceux où elle est rare se fait aisément et à peu de frais. Aussi le marché des capitaux s'est-il, plus encore que
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celui des produits, internationalisé et unifié. C'est par milliards que se chiflre notamment l'exportation des capitaux des vieux pays dans les pays neufs, où les ressources naturelles abondent, mais où l'outillage et les avances nécessaires pour les mettre en valeur font défaut. Les institutions de crédit qui servent d'intermédiaires aux producteurs et aux employeurs de capitaux, et les Bourses qui les renseignent ont constitué pour le capital un marché universel, dont toutes les parties sont en communication rapide et pour ainsi dire instantanée. Il résulte de là que la rétribution des capitaux, sous leurs formes mobilisables, tend à s'égaliser dans toute l'étendue de ce marché. Seule, la différence des risques détermine la différence des taux. Aussitôt, en effet, qu'une sorte de placement devient plus^ profitable que les autres, les capitaux s'y portent, même des régions les plus éloignées jusqu'à ce que le niveau soit rétabli.
En résumé, sur ce marché déplus en plus universalisé, les lois naturelles de la valeur et de la concurrence agissent avec une puissance analogue à celle qui détermine la chute des corps, pour faire graviter le taux courant de la rétribution des capitaux vers le taux nécessaire à leur conservation et à leur mise au service de la production. Et comme nous l'avons constaté plus haut, ce taux va s 'abaissant sous l'influence de la mobilisabilité qui supprime l'un de ses éléments constitutifs : la privation. Il s'abaissera davantage encore lorsque Tétatisme,
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le militarisme et le protectionnisme am'ont cessé de rendre instable et précaire la situation de la généralité des branches de l'industrie humaine. Alors, le second et le plus important élément du taux nécessaire, la prime du risque, s'abaissera avec le risque, et le taux nécessaire ne comprendra plus que cette prime successivement réduite avec un appoint suffisant pour déterminer le détenteur du capital à l'engager dans la production plutôt qu'à le conserver inactif. Or, si l'on songe qu'un capital inactif exige des frais de conservation, on arrivera à cette conclusion que la rétribution du capital est destinée à descendre au faible minimum que comportera l'état progressif de sécurité de l'industrie.
Si la part du capital dans les résultats de la production est destinée à s'abaisser, il en est autrement de celle du travail, soit qu'il s'agisse du travail de direction des entreprises ou du travail d exécution. Tandis que le progrès a pour effet de réduire les frais de production et le taux nécessaire du service des capitaux, en supprimant presque entièrement la compensation pour la privation et en abaissant la prime du risque, il élève, au contraire, le taux nécessaire de la rétribution du travail en substituant, dans une proportion croissante, le travail mental au travail physique. Or, le travail mental nécessite des
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE Il5
frais d'entretien et de reconstitution des forces productives supérieurs à ceux qu'exige le travail physique. Cet accroissement des frais d'entretien et de reconstitution s'est manifesté dans toutes les branches de la production, dont la machinerie s'est perfectionnée, et malgré les obstacles qui empêchent trop souvent le prix courant du travail de s'établir au niveau du prix nécessaire, elle a déterminé entre le taux des salaires de ces industries progressives et celui des industries arriérées une différenciation croissante. Ce qu'on a appelé le Standard oflife s'y est élevé graduellement à mesure que le travail mécanique remplaçait le travail physique, et cette élévation des besoins de la consommation a été non un effet de l'augmentation des salaires, comme l'ont prétendu des observateurs superficiels, mais une cause de cette augmentation nécessitée par le changement de la nature du travail ^ .
I. Que le progrès ait invariablement pour effet de remplacer la force physique de l'homme soit par une force de même nature, empruntée aux animaux, soit par une force mécanique, Tune et l'autre plus puissantes et moins coûteuses, c'est un fait d'observation. A l'époque où la tilature se faisait au rouet et le lissage au métier à la main, la fabriralion des cotonnades ou des lainages exigeait l'emploi d'un plus grand nombre de Hleuses et de tisserands que n'en exigent aujourd'hui la filature et le tissage à la mécanique. Il en est de même dans l'industrie des transports maritimes et terrestres. Un bateau à vapeur du même tonnage qu'un navire à voiles est desservi par un équipage moins nombreux. Un train de chemin de fer transporte, avec un personnel d'une dizaine de machinistes, chauffeurs, conducteurs, une foule de voyageurs et une quantité de marchandises auxfjuelles il aurait fallu cent mille portef ux dans un espace de t^mps centuple.
En revanche, si le progrès a diminué la quantité du travail humain nécessaire à la production, il en a élevé la qualité en substituant l'emploi des facultés intellectuelles et morales à celui de la force physique. Un conducteur de locomotive déploie moins de
Il6 LES PROBLÈMES DU XX® SIECLE
Mais avant d'examiner les obstacles qui n'ont pas cessé de troubler Faction régulatrice des lois naturelles de la valeur et de la concurrence sur la rétribution du travail, il est indispensable de signaler la différence essentielle qui existe dans le mode de répartition des résultats de la production entre le capital et le travail. Dans toutes les industries, la reconstitution du capital s'opère par l'entreprise ellemême. Le profit, le dividende ou l'intérêt que reçoit le capitaliste n'est autre chose que le surplus qui s'ajoute au capital reconstitué. Il n'en est pas de même pour la rétribution du travail. Le capital des forces productives de l'ouvrier n'est reconstitué par l'entreprise que dans le cas où l'ouvrier, réduit en esclavage, fait, comme la bête de somme à laquelle il est assimilé, partie intégrante du capital de l'entrepreneur, où celui-ci se charge de pourvoir à l'entretien et à la reconstitution de son personnel d'esclaves, en s'attribuant la totalité, ou, s'il leur
force physique qu'un portefaix, mais sa fonction exige une application continue de son intellig-ence, et elle implique une responsabilité morale autrement grande, car le moindre relâchement d'attention dans l'accomplissement de sa tâche peut causer la destruction d'un matériel d'une valeur de plusieurs centaines de mille francs, et la perte de plusieurs centaines de vies; tandis que le faux pas d'un portefaix ne peut causer que la perte ou l'avarie de sa charge. Or, à mesure que s'élève la qualité du travail, son i)rix nécessaire s'élève aussi, comme celui de toute autre marchandise. Un ouvrier dont les facultés intellectuelles et morales sont mises en œuvre ne peut supporter une tâche aussi longue que celui qui met simplement en œuvre sa force physique, car le cerveau se fatigue plus vite que les muscles, et il a besoin d'une rétribution plus élevée pour couvrir les frais de production d'un travail supérieur en qualité, impliquant en même temps, une supériorité de productivité. Xotions fondamentales de l'économie publique, ae partie, chap. V. p. 3oo.
accorde un pécule, la plus grande partie du produit net de leur travail. Depuis que l'ouvrier est devenu libre, il se charge lui-même de l'entretien et de la reconstitution de ses forces productives, en sorte que le salaire, à la différence du profit, du dividende ou de l'intérêt, doit comprendre ces frais d'entretien et de reconstitution. C'est donc le surplus seulement, quand surplus il y a, qui correspond au profit, au dividende ou à l'intérêt. Notons, en passant, que les statisticiens conservateurs oublient, habituellement, de faire cette distinction lorsqu'ils comparent le montant des salaires avec celui des profits, ce qui leur permet de conclure que la part du travail dépasse sensiblement celle du capital dans les résultats de la production.
En tenant compte de cette différence essentielle, on peut assimiler le salaire à l'intérêt fixe que reçoit l'obligataire, quels que soient les résultats de l'entreprise dans laquelle il a engagé son capital. Gomme l'obligataire, le salarié est assuré contre les risques de l'entreprise par le capital-actions. Sa situation est même plus avantageuse que celle de l'obligataire, en ce qu'en cas de faillite, il jouit du privilège d'être remboursé avant les autres créanciers. Gela n'a pas empêché les socialistes de prétendre que le salariat n'est qu'une transformation de la servitude, et les conservateurs mâtinés de socialisme de leur faire écho, en préconisant, comme une panacée, la participation aux bénéfices. Or cette panacée, loin d'améliorer la situation de l'ouvrier, ne manquerait pas de
Il8 LES PROBLÈMES DU XX« SIECLE
l'aggraver. En effet, l'ouvrier ne peut participer aux bénéfices qu'à la condition de participer aux pertes. Et tandis que le plus grand nombre des capitalistes préfèrent recevoir leur rétribution sous une forme fixe et assurée, serait-il plus avantageux à l'ouvrier de recevoir la sienne sous une forme aléatoire, laquelle ne dépasserait d'ailleurs le salaire que du montant de la prime du risque? L'ouvrier est-il mieux que l'obligataire en état de supporter luimême ce risque ?
Mais si, n'en déplaise aux socialistes et aux participationnistes, la forme de la rétribution du travail n'influe en aucune façon sur le montant de la rétribution, nous allons voir qu'il n'en est pas de même des conditions dans lesquelles l'ouvrier échange son travail contre une rétribution, assurée ou non.
Jusqu'à une époque encore récente, la servitude a été la condition générale des travailleurs, à la seule exception de la minorité qui constituait la hiérarchie dirigeante des entreprises. Or la servitude, tout en réduisant le travailleur à l'état de bête de somme, contenait une assurance, le propriétaire d'un troupeau d'esclaves étant intéressé à pourvoir à leur entretien et à leur reproduction comme à ceux de ses autres animaux domestiques. Sous le régime du servage, le seignem^ était intéressé de même à protéger
LK PllOliLEMI': ECONOMIQUE II9
et assister au besoin la population de son domaine, car elle lui fournissait, par la corvée et les redevenances en nature ou en argent, ses moyens de subsistance. Dans les foyers d'industrie dont la population s'était afï'ranchie par rachat ou autrement, les ouvriers comme les maîtres formaient des corporations ou des compagnonnages, auxquels le marché local était approprié, qui proportionnaient leur nombre aux Ijesoins du marché et constituaient de véritables sociétés d'assurance mutuelle. C'était, malgré ses imperfections, le régime adapté à l'état de l'industrie et des marchés. La situation a changé lorsque l'extension de la sphère des échanges et les progrès extraordinaires de l'industrie qui en ont été la conséquence, ont déterminé la chute de ce régime. Mais on peut se demander si Témancipation des masses ouvrières n'a pas été prématurée, si elles étaient capables de supporter la responsabilité attachée à la liberté, et si les conditions du milieu étaient telles qu'elles pussent, en fait, échanger librement leur travail comme elles le pouvaient en droit. Quelle a été, en effet, leur situation dans la période qui a suivi l'avènement de la liberté du travail? Si le marché des produits et des capitaux s'était agrandi et internationalisé, le marché du travail était demeuré local. Les ouvriers, sauf de rares exceptions, étaient confinés par le défaut de moj^ens de communication, l'insuffisance de ressources et l'absence d'informations, au lieu mC'ine de leur naiss.mce et dans les localités avoisinantes. Leur déplacement
était, de plus, entravé par les lois sur le domicile de secours, le vagabondage et, fréquemment, par la défense d'émigrer. Dans ces marchés étroits, ils se trouvaient en présence d'un petit nombre d'entrepreneurs, parfois même d'un seul. Gomme le remarquait Adam Smith, il n'y avait point égalité de situation entre Fentrepreneur qui demandait le travail et l'ouvrier qui l'offrait, car le premier pouvait attendre et par conséquent ralentir sa demande, tandis que le second, dépourvu d'avances, était obligé de précipiter son offre. A cette inégalité, il aurait pu être remédié dans quelque mesure par l'association. Mais les coalitions étaient interdites sous des pénalités draconiennes. Le plus souvent, presque toujours, le vendeur de travail était obligé de subir les conditions de l'acheteur. Celui-ci s'efforçait naturellement d'obtenir la plus grande quantité de travail en échange du moindre salaire, comme il faisait pour les autres agents et matériaux nécessaires à son industrie, la concurrence l'obligeant d'ailleurs à réduire ses frais de production au minimum. Le prix du travail put descendi^e ainsi au taux strictement nécessaire à l'alimentation quotidienne des forces du travailleur, sans lui laisser suffisamment de quoi pourvoir à l'élève de ses enfants, aux frais de ses maladies, de ses chômages et à l'entretien de sa vieillesse. C'était le travail de la fenmie et des enfants, avec l'assistance de la charité publique et privée, qui pourvoyait à l'insuffisance du salaire du père de famille. Et quand laccroisseinent de la de-
mande de travail venait porter le salaire à un taux plus rémunérateur, l'imprévoyance de l'ouvrier, son incapacité à gouverner utilement son revenu, en restreignant la satisfaction de ses besoins actuels au profit de ses besoins à venir, le laissait dans la même situation misérable.
Cependant des progrès de différentes sortes ont agi, surtoutdans la seconde moitié du xix^ siècle, pour améliorer la condition des masses ouvrières : les chemins de fer et la navigation à vapeur, en aplanissant l'obstacle des distances, ont élargi les marchés du travail; grâce à ce progrès, l'émigration a pris un essor extraordinaire. Et tandis que les ouvriers acquéraient ainsi le pouvoir d'étendre leur offre dans l'espace, l'abrogation des lois sur les coalitions, en facilitant la constitution des Unions et des caisses de chômage, leur permettait de disposer davantage du temps. D'un autre côté, la dure expérience des maux que leur causait l'imprévoyance a agi pour leur enseigner la prévoyance. Quoique les progrès à cet égard aient été lents, les ouvriers ont appris à mieux gouverner leur consommation et ils apportent de jour en jour un contingent plus considérable à l'épargne. D'autres progrès encore, en Angleterre par exemple, la suppression des droits sur les nécessités de la vie, ont contribué à diminuer les maux qui avaient provoqué, dans la première moitié du siècle, la réaction contre la liberté du travail et la concurrence. Cette réaction ne s'est pas moins poursuivie sous Texcitation du socialisme. La lutte
entre le capital et le travail s'est même généralisée et aggravée.
Depuis que les lois sur les coalitions ont été abrogées, les grèves se sont multipliées et elles ont pris des proportions formidables. Cette guerre intestine entre les deux facteurs indispensables de la production est aujourd'hui plus violente que jamais.
Comme toutes les guerres, celle-ci est excessivement coûteuse et dommageable. Elle cause d'abord des pertes directesaux deux parties en lutte, ensuite des dommages indirects à l'industrie. Les ouvriers en grève perdent, avec le montant de leurs salaires, la somme qu'exige leur subsistance et celle de leur famille pendant la durée de l'interruption du travail. Les entrepreneurs d'industrie perdent, de leur côté, une partie de la somme nécessaire à la rétribution annuelle de leur travail et de leurs capitaux (si l'entreprise est constituée sous la forme d'une société, cette perte est supportée exclusivement par le capital-actions). A cette perte s'ajoute celle de la désertion de leur clientèle qui porte ailleurs ses commandes. Viennent enfin les dommages indirects causés tant aux industries qui approvisionnent les ouvriers et fournissent des matières premières aux entrepreneurs qu'à celles auxquelles les produits ou les services des
entreprises en grève sont indispensables. En regard de ce passif parfois énorme, quel est l'actif des grèves? Que rapportent-elles aux grévistes? Quand la grève échoue, non seulement l'actif est nul, mais la défaite des grévistes affaiblit naturellement leur situation vis-à-vis des entrepreneurs et les rend moins capables de faire prévaloir leurs prétentions, fondées ou non. Quand la grève réussit, elle leur vaut soit une agmentation de salaire, soit une amélioration des conditions du travail, mais cet actif ne dépasse pas toujours le passif, et même quand il le dépasse il demeure précaire, car les concessions ainsi arrachées par la force manquent rarement d'être retirées lorsque la situation du marché vient à changer à l'avantage des entrepreneurs. On peut donc se demander si les grèves ont contribué, dans une mesure quelconque, à améliorer le sort des classes ouvrières; en d'autres termes, si leur passif général n'est pas demeuré supérieur à l'actif.
Dans l'examen de cette question, il faut séparer le droit d'association et de libre disposition du travail de l'exercice plus ou moins intelligent et utile de ce droit. La prohibition des coalitions portait atteinte au droit d'association, en défendant aux ouvriers de s'entendre, de s'unir pour débattre avec l'entrepreneur les conditions du salaire, et si l'accord ne se faisait point sur ces conditions en leur interdisant de refuser collectivement le travail. Ils ne pouvaient donc contracter qu'individuellement avec l'entrepreneur et, en cas de désaccord, refuser qu'individuellement
leur travail, Or, dans les marchés limités de la petite industrie, cette prohibition de l'association livrait les ouvriers à la merci des entrepreneurs, ceux-ci pouvant se passer du travail plus longtemps que ceux-là ne pouvaient se passer du salaire. L'entrepreneur était le plus fort et comment n'aurait- il pas abusé de sa force? La protection de la loi ne légitimait-elle pas même, en quelque sorte, à ses yeux, cet abus ? Il importait donc de supprimer une protection qui avait pour effet de renforcer l'inégalité de situation entre Tentrepreneur et l'ouvi'ier, en empêchant l'ouvrier de remédier à cette inégalité par l'association. La suppression de cette protection, en restituant à l'ouvrier le droit de s'associer pour débattre les conditions de l'échange de son travail contre un salaire et, au besoin, de le refuser, ne relevaitelle pas sa situation vis-à-vis de l'entrepreneur, quand même il n'aurait pas usé de ce droit? Mais il restait à savoir comment il devait en user. L'expérience a prouvé malheureusement, une fois de plus, qu'il ne suffit pas de posséder un droit pour en faire un usage utile. Qu'ont fait les ouvriers maintenant en possession du droit d'association? Ils ont constitué des Unions ou des syndicats qu'ils ont transformés à leur tour en instruments de protection non seulement contre les entrepreneurs mais encore contre les ouvriers non associés. Au lieu d'élargir le marché du travail, ils ont entrepris de le rétrécir pour s'en réserver le monopole. Dans chaque foyer et chaque branche d'industrie, leurs Unions ou leurs syndicats
ont émis la prétention d'obliger les entrepreneurs à n'employer que des ouvriers syndiqués, dont ils se sont appliqués en même temps à réduire le contingent, en limitant le nombre des apprentis. Ils ont été plus loin encore dans cette tentative d'accaparement du travail. Aux États-Unis, ils boycottent les entrepreneurs qui emploient des ouvriers non syndiqués et ils imposent à leurs membres l'obligation de n'acheter que les produits de ceux qui consentent à subir leur monopole '. Quand les entrepreneurs s'y refusent, l'Union ou le syndicat déclare la grève et l'impose à ses membres. Les grévistes ne se bornent pas alors à refuser leur travail, ce qui est leur droit, ils interdisent, par la violence ou le boycottage, aux dissidents et aux ouvriers non affiliés, de travailler. Telle est leur manière d'appliquer la liberté d'association et de comprendre la liberté du travail.
C'est que l'esprit des ouvriers, comme celui des entrepreneurs d'industrie eux-mêmes, est resté ce qu'il était à l'époque où tous les marchés, les marchés du travail comme ceux des produits et des capitaux, constituaient autant de monopoles. Leur objectif a continué d'être la possession et l'exploitation exclusive de leur marché. Cet objectif, les entrepreneurs d'industrie s'efforcent de l'atteindre par l'exclusion des produits étrangers et la constitution de trusts oudesyndicats qui leur permettent de fixer
I. Voir rintéressant ouvrage de M. Louis Vigouroux : La concentration des forces ouvrières dans V Amérique du Nord et la Guerre civile du capital et du travail dans le Journal des Economistes, n° de septembre 1899.
à leur gré les prix de leurs produits. Les ouvriers le poursuivent par les mêmes procédés. Quand ils possèdent une part dinfluence politique, ils l'emploient à se faire protéger contre l'importation du travail étranger, et, comme les entrepreneurs, ils constituent, sous forme d'unions ou de syndicats, des trusts qu'ils protègent eux-mêmes par la force à défaut de la loi. Ce monopole du marché, entrepreneurs et ouvriers le poursuivent même avec d'autant plus d'ardeur qu'il a cessé d'être, comme autrefois, modéré par la coutume.
Cependant, malgré les obstacles que l'esprit de monopole n'a pas cessé d'opposer à l'extension des marchés des produits, ces marchés s'étendent et s'unifient. Et quoique la concurrence y soit limitée par les barrières douanières et troublée par l'instabilité du régime fiscal et protectionniste, elle exerce une action régulatrice plus efficace et plus juste que celle de la coutume ou de la loi.
Il en sera de même pour les marchés du travail.
YII
Les facteurs de l'extension des marchés des produits et des capitaux ont été les progrès de la sécurité et des moyens de communication, la multiplication des intermédiaires et l'accroissement de leur puissance, le développement de la publicité commerciale et financière par l'institution des bourses des
marchandises et des valeurs, dont la presse met, chaque jour, sous les yeux des intéressés, les mouvements et les cours. Les deux premiers de ces facteurs ont contribue aussi à agrandir les marchés du travail, mais dans une mesure infiniment moindre : même dans l'intérieur de chaque pays, le placement (lu travail ne s'effectue, pour la plus grande part, que dans un rayon peu étendu; à plus forte raison, l'exportation et l'importation du travail demeurentelles fort en arrière de celles des produits et des capitaux. Sans doute, la mobilisation du travail rencontre des difficultés particulières qui tiennent à la nature de cette marchandise. Suivant l'expression dAdam Smith, l'homme est, de toutes les espèces de bagages, la plus difficile à transporter. Quoique les progrès de la sécurité et des moyens de communication aient sensiblement diminué cette difficulté, elle continue de subsister, au moins pour la masse des travailleurs. Si les directeurs et le personnel technique des entreprises, les ingénieurs, les mécaniciens, etc., se déplacent aisément, il n'en est pas de même des simples ouvriers. Toutefois, malgré les obstacles de l'insuffisance des ressources, de la connaissance des langues et de l'hostilité des nationaux auxquels ils viennent faire concurrence, les ouvriers italiens, belges, suisses, vont porter leur travail en France, et tous les pays de l'Europe exportent du travail dans le Nouveau- Monde. Le même mouvement d'exportation de cet agent productif indispensable se développe en Chine, malgré les taxes et les
prohibitions que lui oppose le protectionisme des pays importateurs. Ce sont des ouvriers chinois qui ont construit le chemin de fer de Panama et la section occidentale du Pacifique canadien. On ne peut donc plus considérer la distance comme un obstacle insurmontable à la circulation du travail et à l'extension de son marché. Mais un obstacle beaucoup plus sérieux et même le seul obstacle véritablement sérieux au placement utile du travail réside dans l'absence presque complète d'intermédiaires et dans le manque des instruments d'information et de publicité. On se rendra compte de l'importance capitale de cet obstacle en essayant de se faire idée de ce que seraient les marchés d'échange des produits et des valeurs mobilières, s'il n'y avait point d'intermédiaires entre le producteur-vendeur et le consommateur-acheteur, s'il n'existait ni commerçants ni banquiers.
A quoi tient cette absence d'intermédiaires pour un commerce qui. à le bien considérer, est le plus important de tous? Tient-elle à la nature particulière de la marchandise-travail? Aucunement. Car, dans toute l'antiquité, le travail-esclave a été l'objet d'un commerce qui avait ses marchés dans toutes les parties du monde connu. Malgré l'insuffisance des moyens de communication, les marchands d'esclaves allaient les acheter dans les régions lointaines où ils pouvaient se les procurer à bon marché, en Afrique, en Asie, dans la Scythie et la Dacie. pour les transporter et les revendre où ils étaient chers,
LE proiîli::me économique 129
en Italie el en Grèce. Jusqu'à une époque encore récente, le commerce du travail-esclave a continué de se faire entre la côte d'Afrique, le Brésil et Cuba, eu dépit de la prohibition de la traite des nègres. Nous n'admettons plus aujourd'hui, du moins en théorie, qu'un homme puisse être approprié à un autre homme et obligé de lui fournir son travail, en totalité ou même en partie. Mais en devenant libre, le travail n'a pas changé de nature, il a seulement changé de propriétaire. Et de môme que le propriétaire d'esclaves, l'ouvrier est intéressé à tirer le parti le plus avantageux possible des forces productives dont il a recouvré la propriété. Sous le régime de l'esclavage, il était un producteur de travail, il est maintenant, à la fois, un producteur et un vendeur de travail. Gomme producteur, il est intéressé à développer et à cultiver ses facultés productives, de manière à les adapter aux emplois les plus profitables. (Notons que les propriétaires d'esclaves avaient parfaitement aperçu le bénéfice qu'ils pouvaient tirer de leur éducation professionnelle, en augmentant leur valeur marchande et qu'ils en faisaient fréquemment l'avance). Gomme vendeur, l'ouvrier est intéressé à porter son travail sur le marché où cette sorte de marchandise est la moins offerte et la plus demandée. Sa situation à cet égard ne diffère pas de celle de l'industriel ou de l'agriculteur et du capitaliste. Non moins qu'eux il a besoin d'intermédiaires d'échange et d'instruments de publicité pour le placement de sa marchandise.
t3o LES PROBLEMES DU XX* SIECLfi
Mais, s'il en est ainsi, comment se fait-il que ce rouage nécessaire à la mobilisation du travail, aussi bien qu'à celle des produits et des capitaux, ne se soit pas également développé dans ces trois catégories de rechange? Comment se fait-il que les industriels, les agriculteurs et les capitalistes aient aujourd'hui à leur service l'immense machinerie du commerce de gros, de demi-gros et de détail, des institutions de crédit de tout ordre, des bourses du commerce et des valeurs, des agences de publicité et des journaux, tandis que les ouvriers, producteurs-vendeurs de travail, ne sont desservis, pour l'échange de cette marchandise, que par des bureaux de placement locaux et des « marchandeurs » décriés et impopulaires. A quoi faut-il attribuer ce retard de développement d'un rouage dont la nécessité est manifeste? C'est à la même cause qui a longtemps empêché le développement dun rouage non moins nécessaire, le commerce des grains, savoir l'hostilité des producteurs et plus encore des consommateurs, hostilité causée à son tour parle danger de la monopolisation dune denrée indispensable à la vie. dans des marchés étroitement limités, et qui a passé à l'état de préjugé quand ce danger a disparu, Sous linfluence du même préjugé, les bureaux de placement ont été généralement assujettis à l'autorisation et à la surveillance particulière de la police, et ce régime a eu pom^ effet naturel d'en détourner l'esprit d'entreprise et les capitaux ; enfin, en France, le marchandage a été interdit par la loi, dans l'inté-
Mr: prorlÈme économique i^t
rèt prétendu des ouvriers. Ajoutons que les entrepreneurs d'industrie, consommateurs de travail, n'étaient pas moins hostiles aux intermédiaires que les ouvriers eux-mêmes, mais par un autre motif. Conscients de la supériorité de leur pouvoir dans la conclusion du contrat d'échange du travail contre un salaire, ils se croyaient intéressés à traiter avec chaque ouvrier, pris isolement, afin de lui imposer leurs conditions. Ce système d'engagement individuel a pu leur être avantageux aussi longtemps que les marchés du travail ont conservé un caractère local et que les lois sur les coalitions ont empêché les ouvriers de s associer pour se défendre contre leurs exigences; mais, depuis que les entreprises, en se multipliant, se sont fait une concurrence plus active pour l'achat du travail et que les unions ou les syndicats d'ouvriers ont pu se constituer, cet avantage a disparu ; ils ont de plus en plus fréquemment affaire à des ouvriers sj^ndiqués qui usent et même abusent de la puissance que leur donne l'association pour imposer leurs conditions, en employant, à leur tour, des procédés inspirés par l'esprit de monopole. Les unions et les syndicats s'appliquent à restreindre l'offre, en empêchant, autant que possible, l'apport du travail sur leur marché, et les bourses du travail, qui ont été mises exclusivement à leur service, se gardent en conséquence de remplir la fonction essentielle des bourses, savoir de renseigner par la publication régulière des cours les producteurs et les consommateurs sur l'état du marché.
l3l2 LES PROBLÈMES DU XX^ SIECLE
Le moment n'est certainement pas éloigné où les conflits et les dommages que cause aux producteurs et aux consommateurs de travail, Fabsence d'un rouage intermédiaire, aussi nécessaire à rechange du travail qu'à celui des produits et des valeurs, en détermineront la création. Nous avons signalé ailleurs les avantages que les uns et les autres en retireront. Nous avons cherché aussi sous quelle forme il pourra s'établir utilement, soit sous la forme de sociétés commerciales ordinaires, de sociétés coopératives ou d'associations ouvrières, nous nous bornerons à faire remarquer que sous un régime de liberté du travail et de l'échange, c'est la forme la plus économique qui finira par prévaloir ^
Ainsi s'élargiront successivement les marchés du travail comme se sont élargis ceux des produits et des capitaux et se constituera, à leur exemple, un marché général dont le cours résultant de l'état général de l'oflre et de la demande s'imposera comme régulateur à toutes les transactions particulières, en mettant fin aux luttes intestines du capital et du travail, causées par l'absence de ce régulateur.
Enfin, de même que le prix courant des produits et des services des capitaux tend perpétuellement, sous l'impulsion des lois de la valeur et de la concurrence, à se confondre avec leur prix nécessaire, le prix du travail, sous la forme assurée du salaire
I. Voir Bourses du Travail chap. XX. Le marcliandage . Comment on peut le perfectionner, et à lappendice : Projet d'une société de placement et de marchandage à bénéfices limités, et la Commercialisation du travail, ?ar Yves Guyot.
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE l33
OU SOUS une forme aléatoire quelconque, tendra à se mettre au niveau des frais de production et de reconstitution des forces productives du travailleur, en y comprenant un profit analogue à celui qui est compris dans le prix des produits et du service des capitaux.
Il n'est donc pas nécessaire, comme le prétendent les socialistes, qu'un pouvoir souverain, pouvoir du gouvernement ou de la communauté, intervienne pour régler, d'une manière conforme à l'utilité générale et à la justice, le prix des produits et la rétribution des agents productifs'. Ce règlement utile et juste s'opère de lui-même sous l'impulsion des lois naturelles de la valeur et de la concurrence agissant dans un milieu libre.
D'où cette conclusion que l'œuvre du progrès consiste simplement, aujourd'hui, à établir la « liberté du milieu ».
Le prix courant des produits et des services des agents productifs, capital et travail, tend incessam-
I. Comme nous l'avons remarqué, les socialistes, en attribuant au gouvernement ou à la communauté le pouvoir de régler le prix des choses et la rétribution des agents productifs, reviennent simplement au vieux régime de la coutume. Seulement ce régime qui était adapté aux anciennes conditions d'existence de l'industrie a cessé de Tètre aux nouvelles. Les socialistes ont édifié leurs systèmes sans tenir aucun compte des progrès qui ont cliangé ces contlilioiis et rendu nui.^ibles des institutions qui étaient jadis utiles. Sous ce rapport, leurs conceptions rejoignent celles des conservateurs réactionnaires qui rêvent le rétablissement de l'ancien régime politique et économique. Les unes et les autres ne sont autre chose que des utopies rétrogrades.
î34 LES PROBLÈ^fES BU XX" SIECLE
ment, par le jeu des lois naturelles de la valeur et de la concurrence, à se mettre au niveau de leurs frais de production. Mais, dans la même industrie, les frais de production varient d une entreprise à une autre. Il s'agit donc de savoir vers lesquels le prix courant gravite.
Dans un milieu libre, la concurrence agit à la fois pour abaisser les frais de production et pour faire descendre le prix courant au niveau des plus bas. En effet, la concurrence est un propulseur en même temps qu'un régulateur. Dans la lutte industrielle, le plus fort est celui qui peut produire et mettre au marché la plus grande quantité de produits en échange de la moindre dépense. En réalisant un progrès qui le rend plus fort, un producteur obtient par conséquent un profit supérieur à celui de ses concurrents, soit qu'il maintienne son prix audessus de ses frais diminués, soit qu'il l'abaisse en proportion de la diminution, atîn d'augmenter sa vente. Mais il ne peut conserver longtemps le monopole du progrès qu'il a réalisé. Ses concurrents ne tardent pas à suivre son exemple. Alors, si l'un d'entre eux abaisse son prix, les autres sont obligés de rimiter sous peine de perdre leur clientèle. Enfin, si tous s'entendent pour maintenir leurs prix, les profits généraux de leur industrie dépassant ceux des autres branches de la production, fesprit d'entreprise et les capitaux y affluent de préférence, la production augmente et le prix baisse jusqu à ce que les profits de cette industrie en progrès aient
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE l35
cessé de dépasser le niveau commun. Et c'est ainsi que la concurrence, après avoir agi pour abaisser le niveau des frais de production, agit encore pour l'aire descendre le prix courant à ce niveau.
Les frais de production peuvent être diminués par des progrès de différentes sortes : par une localisation plus avantageuse des industries, par une meilleure organisation des entreprises, et surtout par Tinvention d'un outillage qui substitue de plus en plus le travail mécanique au travail physique de l'homme. Les machines produisant une force incomparablement plus grande que celle de l'homme à un prix incomparablement plus bas, cette substitution s'est faite dans toutes les opérations où l'une pouvait remplacer l'autre. Cependant, la machine ne peut être abandonnée à elle-même. Ses mouvements doivent être dirigés ou, tout au moins, réglés et surveillés. Le travail mécanique a besoin de la coopération du travail mental. Or, si le travail mécanique est moins coûteux que le travail physique, il en est autrement du travail mental. Un ouvrier qui diri":e et surveille les mouvements d'une machine a besoin d'une rétribution supérieure à celle du manœuvre qui fait T office d'une machine. A défaut de cette rétribution adaptée à leur nature, les facultés mentales qu'il met en œuvre s'usent et dépérissent. C'est pourquoi, à mesure qu'une industrie perfectionne sa machinerie, on voit, à la fois, diminuer le nombre des ouvriers nécessaires à la fabrication d'une quantité donnée de ses produits et s'élever le
l36 LES PROBLÈMES DU XX° SIECLE
taux de leur rétribution. Mais Féconomie résultant de la substitution du travail mécanique au travail physique est telle que, partout, dans toutes les branches de la production, le vieil outillage n'a pu soutenir la concurrence du nouveau, la petite industrie a fait place à la grande.
Pour le dire en passant, Tobservation exacte des effets du progrès de l'outillage de la production réduit à néant les craintes ridicules qu'inspire la propagation de la machinerie de la grande industrie dans TExtrême-Orient, en Chine et au Japon. La construction et la nourriture des machines n'y reviennent pas moins cher qu'en Europe, et les capitaux, pour la plus grande part importés d'Europe. y exigent une rétribution plus élevée. Quant au travail mental, qui est le coopérateur nécessaire du travail mécanique, soit qu'il s'agisse du travail des directeurs, des contremaîtres ou des simples ouvriers, ses frais de production, à qualité égale, tendent partout à se niveler. C'est ainsi qu'on voit s'élever graduellement la rétribution du personnel des manufactures dansFInde et au Japon. D'un autre côté, l'industrie américaine, qui paie à ses ouvriers des salaires fort supérieurs à ceux de l'industrie européenne, lui fait cependant une concurrence de plus en plus serrée. C'est que la proportion du travail mécanique est plus forte aux Etats-Unis qu'en Europe, et cpie la différence entre le coût de la nourriture des machines, compense et au delà celle des salaires.
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE l3'J
Est-rce à dire que les progrès de l'industrie aient pour conséquence la diminution du débouché ouvert au travail ?
En réduisant dans une proportion plus ou moins élevée la quantité du travail nécessaire à la création d'un produit, et en jetant sur le marché la quantité ainsi remplacée, le progrès provoque une crise partielle, mais qui n'en est pas moins douloureuse. En effet, les ouvriers congédies ne trouvent pas immédiatement de l'emploi, et un bon nombre d'entre eux ont atteint un âge où il est difficile, sinon impossible, de s'adapter à un nouveau métier. Il y aurait certainement lieu de couvrir par une assurance ce risque inhérent au progrès. Cependant, la crise n'est que temporaire. L'adoption de^ machines ou de procédés qui réduisent les frais de production ne tarde pas à abaisser le prix courant des produits, et par conséquent de rendre disponible, entre les mains des consommateurs, une somme égrale au montant de l'économie réalisée. Cette somme, ils peuvent l'employer, soit à augmenter leur consommation du produit devenu moins cher, soit à d'autres consommations. Dans les deux cas, il y a, pour le travail, un accroissement de débouché qui compense la diminution causée par la substitution d'une force mécanique à la force physique de l'ouvrier. D'où cette conclusion que tout progrès bénéficie, d'une part, à la classe ouvrière en élevant la qualité de son travail, partant le niveau naturel de son salaire, d'une autre part, à la généralité des consom-
l38 LES PROBLÈMES DU XX** SIECLE
mateurs, en augmentant leur pouvoir d'achat de toutes sortes de produits et services.
Si maintenant on songe que toutes les branches de l'industrie ont réalisé, surtout dans la seconde moitié du dernier siècle, des progrès qui ont accru, dans d'énormes proportions, leur productivité, on s'expliquera que la richesse des peuples civilisés se soit considérablement accrue, malgré les prélèvements qu'opèrent sur elle les vices du gouvernement individuel, auxquels s'ajoutent ceux du gouvernement collectif des sociétés.
Plus loin on remonte dans le passé, moindre apparaît la part du gouvernement de Tindividu par lui-même. Dans les tribus du premier âge de l'humanité, dont le régime politique et social s'est perpétué parmi les races inférieures de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie, l'individu est assujetti à un ensemble de coutumes qui enserrent dans un réseau étroit toutes les manifestations de son activité. Comme le remarquait Sir John Lubbock, le sauvage est le moins libre des hommes. Les coutumes auxquelles il est tenu d'obéir sont inspirées par les esprits protecteurs de la tribu et il ne peut les enfreindre sans s'exposer aux châtiments les plus redoutables. Ces coutumes répondent généralement à des nécessités, quoiqu'elles soient fré-
quemment viciées par rintérètparticulier des sorciers, mandataires oa interprètes des esprits. C'est seulement lorsqu'elles subsistent après la disparition des nécessités auxcpielles elles ont pourvu, qu'on peut les qualifier d'absurdes comme le fait un peu légèrement l'auteur de V Homme avant V histoire.
Dans un état politique et social plus avancé, lorsque l'agriculture et les autres industries productives, en remplaçant les industries destructives du premier âge, eurent rendu possible Faccroissement de la population et fait succéder les nations aux tribus, la part du gouvernement individuel s'augmente, mais en demeurant encore très étroite. Soit au sein d'une caste comme dans l'Inde, d'un patriciat comme à Rome, d'une aristocratie comme dans les États qui ont succédé à l'empire romain, la liberté individuelle est réduite presque au minimum. Les mariages sont interdits, en dehors de la caste, et dans les monarchies, ils sont soumis à Fautorisation du souverain. Les règlements relatifs au mariage des officiers dans la plupart des armées modernes sont un reste de ce régime de tutelle, auquel étaient assujettis les membres de la classe gouvernante. Le souverain lui-même, dans les États despoticpies, est obligé de se conformer aux prescriptions d'une étiquette qui règfle tous ses mouvements comme ceux d'une machine. Dans les couches inférieures de la population, la part de la liberté individuelle était naturellement encore moindre. L'esclave n'avait que la part
Le t*ROBLKME DU GOUVERNEMENT INDIVIDUEL 14^
de liberté qu'il i)lais<iit à son maître de lui accorder. La liberté du scri' attaché à la jçlèbe était plus étendue, et elle se trouvait plus ou moins et'ficacement garantie par la coutume; mais la coutume elle-même la restreignait parfois plus encore que le despotisme du seigneur. Eufin, dans toutes les industries et les professions incorporées, la liberté de l'ouvrier aussi bien que celle du maître était limitée par une multitude de règlements dictés par l'intérêt de la corporation.
Que ce régime de servitude universelle ait eu s;\ raison d'être, qu'il ait été nécessaire à la conservatio ai des sociétés et la condition des progrès qui ont éle vé l'espèce humaine au-dessus de l'animalité, on commence aujourd'hui à le comprendre. Une S'jciété ne peut subsister qu'à la condition d'imposé ^r à ses membres ou d'exiger qu'ils s'imposent à eu' x-niêmes l'accomplissement d'une série d'obligatir ^^^5 ou de devoirs : devoir de pourvoir à leur subs" ^stance et à celle des êtres dont ils sont naturellem- ^^^i responsables, devoir de respecter la vie et les ' ^iens d'autrvii, devoir de contribuer à la défense de j^^ société, etc., etc. Ces obligations, ces devoirs, l'ir ^^iyidu possédaitil l'intelligence nécessaire pour ^^ comprendre la raison d'être et la force morale 1 ^^^^ moins nécessaire pour les remplir ? L'une et l'a ^^^.g gQj^t encore visiblement insuffisantes de nos iQurs' ne l' étaient-elles pas davantage daus les p ^i^odes antérieures de l'existence de l'iunnanité? J ,.j^ présence de l'incapacité de la multitude à remplir ^^^ devoirs indispensables
au salut comuiun, et même de les connaître, le problème de la conservation des sociétés était certainement difficile à résoudre. Il a été résolu par Tintelligence du petit nond^re. avec l'auxiliaire du sentiment religieux. L'intelligence a découvert les règles nécessaires du gouvernement individuel, et le sentiment religieux en a imposé l'observation aux plus forts. Ceux-ci y ont assujetti les plus faibles. Sans doute, ces règles étaient toujours imparfaites ; elles ne répondaient qu'incomplètement à leur objet. LUais telles quelles, malgré leur imperfection et leurs v/ces, elles établissaient une discipline que le plus griUid nombre des membres de la société eussent été i ucapables de simposer d'eux-mêmes. La crainte des cl xàtiments par lesquels les Divinités sanctionnaient /les lois qu elles imposaient aux plus forts et ceux-ci uux plus faibles, sans oublier T espoir des récon '^penses, assurait l'accomplissement des devoirs, et, en créant l'habitude de les accomplir, rendait poss^ '^le l'avènement d'un état de choses, dans lequel Ti idividu les accomplirait de lui-même. Cependant l'ha ^itude seule eût été impuissante à résister à l'inipi ^sion des appétits qui excitaient incessamment l'ini ^"^ i^lu à enfreindre les lois nécessaires à la conserva *^^^ ^^ ^^ société et à la sienne, et plus encore à lui c ommander les sacrifices qu'impliquait leur observât ^'^^' ^^ fallait que ses facultés intellectuelles se dévelo Pressent assez pour lui faire comprendre que les loi ^ auxquelles il était tenu d obéir lui étaient utiles ^ lui-même, et que ses
LE PllOIîLKMK DU GOUVERNEMENT INDIVIDUEL ï^h
Tacultés morales devinssent assez fortes pour contenir et régler ses appétits.
Que les facultés intellectuelles et morales de la grande majorité de l'espèce humaine se soient développées, qu'un nombre croissant d'individus, même parmi les moins doués, aient participé à ce développement depuis les premiers âges de la civilisation, il sufût, pour s'en assurer, de comparer la moyenne d'intelligence et de moralité d'un nombre donné d'individus demeurés à l'état primitif de sauvagerie à celle du même nombre d'individus appartenant aux nations en voie de civilisation. Gomme les forces physiques, les forces intellectuelles et morales se développent par la culture et l'exercice. De siècle en siècle, sauf dans les périodes de décadence ou d'invasion des barbares et de recul qui les ont suivies, la culture de l'intelligence s'est perfectionnée et propagée. Elle s'est perfectionnée par l'acquisition successive et la capitalisation de notions plus exactes et plus complètes sur les êtres et les choses ; elle s'est propagée par la diffusion de l'instruction dans les couches inférieures de la population. Enfin, plus encore que par la culture, l'inLelligence s'est développée par l'exercice des professions et des industries qui demandent sa coopération. Si l'on peut contester qae les professions dites libérales exigent aujourd'hui l'emploi d'une somme d'intelligence supérieure à celle qui leur suffisait jadis, il n'en est pas de môme des industries dans lesquelles l'introduction d'une ma«"hinerie plus parfaite co:nporl»î la
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mise en œuvre des facultés intellectuelles de Touvrier plutôt que celle de sa force physique.
De même que les facultés intellectuelles, les facultés morales se sont développées, quoique dans une mesure moindre, par la culture et l'exercice. La morale du christianisme, du bouddhisme, du brahmanisme ou du mahométisme est incontestablement plus pure que celle du fétichisme, et ses enseignements constituent une culture supérieure. D'une autre part. les industries qui fournissent leurs moyens d'existence aux membres des sociétés civilisées exigent beaucoup plus que celles des sauvages l'intervention des facultés morales. Tandis que la chasse aux animaux et aux hommes ne demande guère que de la force, de l'adresse et du courage physique, la production et l'échange dans l'espace et le temps impliquant le respect de la propriété et des contrats, nécessitent la mise en œuvre des facultés morales non moins que celle des facultés intellectuelles. La culture et l'exercice ont donc concouru à susciter chez les peuples en voie de civilisation des progrès qui ont accru la somme d'intelligence et de moralité nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'impose à l'individu la conservation de la société.
Les vieilles formes de la tutelle, l'esclavage, le servage, la sujétion corporative ont cessé d'exister chez les peuples civilisés, mais les progrès de sa mentalité ont-ils été suffisants pour rendre l'individu capable de se gouverner utilement lui-même,
LE PROHLKMK DU (tOUVKIîXKMKXT INDIVIDUEL l47
utilement, c'est-à-dire cVune manière conforme à l'intérêt i^^énéral et permanent de la société et de l'espèce? Telle est la question qu'il s'agit de résoudre
Quelle est actuellement la situation de l'individu, chez les nations qui ont supprimé les anciennes formes de la tutelle? Il est libre, il s'appartient à lui-même, il peut employer son capital de forces productives de la manière qui lui paraît la plus profitable, et disposer à son gré des produits de leur mise en œuvre, les échanger, les épargner, les léguer, les consommer, sauf certaines charges et restrictions qui lui sont imposées dans l'intérêt réel ou supposé de la nation. Mais la liberté dont il jouit et qui n'a, du moins en théorie, d'autre limite que la liberté d' autrui, implique la responsabilité de son existence et de celle des êtres placés sous sa tutelle. Il doit pourvoir à sa subsistance et à la leur, se gouverner et les gouverner . C'est une tâche difficile et laborieuse, mais dont l'accomplissement exact importe, à la fois, à l'individu lui-même et à la société toute entière. S'il n'y suffit point, s'il ne met pas en œuvre, activement, les facultés dont il est doué pour couvrir sa responsabilité, s'il se montre incapable de gouverner utilement sa production et sa consommation et celles des êtres dont il est responsable, son gouvernement se solde par une perte
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de forces, qui appauvrit et aftaiblit d'autant la société. S'il dépasse les limites de sa liberté, s'il porte atteinte k la liberté d'autrui, les dommages que cause ce gouvernement individuel vicieux sont plus graves encore ; en se multipliant, ils déterminent la décadence et la destruction finale de la société.
A la pratique vicieuse ou insuffisante du gouvernement individuel, la société oppose un triple code de lois : i° un code de lois civiles et pénales, qui définissent les droits et les devoirs de chacun en sanctionnant lobservation des uns et des autres par des pénalités matérielles proportionnées à la gravité des atteintes portées au droit et des manquements au devoir; 2' un code de lois religieuses concernant la généralité des devoirs, avec la sanction de pénanalités ultra-terrestres, proportionnées de même à l'importance des manquements ; 3'^ un code de coutumes et d'usages édictés par l'opinion et imposés par elle. A ces trois codes, s'ajoute un quatrième, le plus important, sinon toujours le plus efficace, celui de la conscience de l'individu, avec la sanction morale qui lui est propre : la satisfaction que procure le sentiment du devoir accompli et le remords que cause le manquement au devoir.
Ces différents codes s'accordent sur les points essentiels, mais les plus conformes à l'intérêt générêt général et permanent de la société et de l'espèce, les plus «justes », présentent encore des imperfections et des lacunes.
LK l'ROHLKME DU GOU VKHM'.MK.NT INDIVIDUEL I.'jJ)
Les gouvernements établissent une multitude de lois de toutes sortes : politiques, économiques, financières, civiles, etc., etc. Ces lois concernent les fonctions diverses qui leur sont dévolues et principalement les services de la sécurité extérieure et intérieure, avec les charges et servitudes imposées aux individus pour en couvrir les frais. Elles doivent répondre ii l'intérêt général et permanent de la nation. Y i-épondent-elles toujours? De tout temps et partout elles ont été plus ou moins viciées par l'insuffisance de moralité et d'intelligence des gouvernements qui les établissent.
L'insuffisance de moralité des classes gouvernantes joue, en cette matière, le premier rôle. Ces classes, en possession de la machine à confectionner les lois, en ont usé pour augmenter leurs revenus particuliers aux dépens de ceux des autres classes et réduire de même leur part dans la répartition des charges publiques. De nos jours, le politicianisme, l'étatisme, le militarisme et le protectionnisme se joignent, dune part, pour élever, au-dessus du taux nécessaire, le prix des services que les gouvernements s'attribuent et qui, pour le plus grand nombre, pourraient être remplis d'une manière plus économique et plus efficace par l'industrie privée, d'une autre part, pour en faire supporter le fardeau par les classes les moins influentes. L'insuffisance d'intelligence, l'ignorance de ce qui est véritablement conforme à l'intérêt de la nation, vient en aide au défaut de moralité pour vicier les lois auxquelles lindividu
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est tenu d'obéir. Quels sont les effets de cette aggravation constante des Irais du gouvernement indi- A iduel? Ces effets sont de deux sortes : matériels et moraux. Les impôts en disproportion avec les services qu'ils servent à rétribuer, sans parler de ceux qui ne rétribuent aucun service — et tels sont les impôts protectionnistes, — les servitudes que nécessite leur recouvrement, en diminuant les moyens de subsistance du grand nombre, rendent plus dillicile l'accomplissement de l'ensemble des devoirs de lindiAâdu et l'excitent par là même à empiéter sur la propriété d'autrui. Ajoutons que cette excitation est d'autant plus vive que les gouvernements qui se montrent les plus actifs ù augmenter le prix de leurs services sont ceux qui se préoccupent le moins de les améliorer et, en particulier, de sauvegarder la vie et la propriété individuelles. Les conséquences morales de l'imperfection des lois sont peut-être plus nuisibles encore. Lorsqu'une loi a visiblement pour objet denrichir une catégorie d'individus aux dépens des autres, ou bien encore d'empêcher l'exercice d'un droit reconnu par la conscience universelle, elle affaiblit l'autorité de toutes les lois, et jette le doute sur la légitimité des plus nécessaires. Le code du gouvernement religieux s'accorde, avons-nous dit, sur les points essentiels, avec celui du gouvernement ciAil. Cela tient surtout à ce qu'à l'origine les deux gouvernements se confondaient et n'avaient, par conséquent, qu'un seul et même code. Lorsqu'ils se sont séparés, le gouvernement civil n'a