LES REMEDES
La Tunisie traverse actuellement la plus grave des crises qu’elle est connue depuis le début du Protectorat. Ceux qui la dirigent ont oublié ou mésestimé ce principe d’économie politique qui postule que dans toute entreprise publique ou privée, la proportion des frais généraux doit diminuer à mesure que le chiffre d’affaires augmente.
En présence des résultats dûs à cette grave erreur, certains ont incriminé, non sans raison, la politique dispendieuse suivie en France depuis deux ans et importée en Afrique du Nord, sans esprit de discrimination.
En réalité, cette politique date de l’époque de facilité qui a précédé 1930, durant laquelle les rentrées faciles d'impôts ont permis d’avoir des budgets en excédents. De cette abondance d’argent disponible est née, comme toujours, la démagogie. On a considéré comme devant devenir permanente une situation qui n’était que provisoire et on a élevé la machine administrative à un niveau auquel la crise survenant en 1930, ne permettait plus de la maintenir.
Aujourd’hui, la Tunisie a, proportionnellement à la population, huit fois plus de fonctionnaires que l’Indochine et, proportionnellement aux dépenses, elle en a trois fois plus qu'un pays comme la France dont on ne peut nier cependant qu’il ne soit généreusement administré,
Les raisons profondes de cet accroîssement des charges
publiques sont, d’une part, l’étatisation à outrance à laquelle le Protectorat a été soumis depuis le début de l'après-guerre, et d’autre part, la dualité de son armature administrative, Le régime du Protectorat a permis, en effet, de superposer à une administration indigène respectée dans ses attributions mais pratiquement anémiée, une administration française de contrôle dont les rouages se sont multipliés à l’excès.
Aussi, pour reprendre son essor économique fâcheusement interrompu, la Tunisie doit-elle tout d’abord réduire son train de maison et le ramener au niveau de sa production annuelle. Pour accomplir une mission aussi ingrate, il ne semble pas devoir accorder une trop grande confiance à l’une ou l’autre section du Grand Conseil. Celles-ci sont trop souvent gênées par un impératif catégorique de ce qu’il est convenu d’appeler « les parties prenantes », dont les intérêts particuliers deviennent l’intérêt général luimême, pour les délégués, aussi indépendants soient-ils.
Il paraît chimérique également, de croire à l’immédiate possibilité d'élever la production de la Tunisie à l’étiage de ses frais de gestion. On risque, ainsi, d'attendre de longues années cependant que le pays continue à se ruiner et que des régions jusqu'ici réputées pour leur richesse, deviennent incapables de supporter le fardeau écrasant des charges fiscales.
Il faut donc se décider à faire des économies sur le personnel de certaines administrations. Les fonctionnaires de la Régence ne doivent voir, dans ces mesures parfois rigoureuses, aucune marque d’animosité ou de suspicion, Leurs revendications ont été exposées sans
commentaires et on est obligé de reconnaître que la majeure partie d’entre elles sont parfaitement justifiées. D’autre part, on ne saurait oublier qu’un certain accroissement du nombre des agents résulte du développement même du pays et cette remarque prend une valeur d’autant plus grande lorsqu'elle s’applique à certains services d'utilité générale, tels les services des hôpitaux et de l'instruction publique.
Mais le problème actuel est un problème de répartition pratique. À l’heure où le paysan tunisien souffre encore de la famine, il ne faut pas que ses représentants au Grand Conseil puissent affirmer que la Régence est devenue un « véritable pâturage pour fonctionnaires ».
Déjà, il y a quelques années, des tunisiens très loyalistes disaient :
« Les Français ont très bien administré la Tunisie pen- « dant 40 ans. Ils ont apporté l’ordre, la justice, l’instruc- & tion, le développement économique, un budget équili- « bré, etc... Nous l’avons reconnu et notre loyalisme a été « absolu. Malheureusement, depuis 10 ans, ils agissent « comme les favoris de nos anciens beys qui ruinaient le « pays ».
Un pareil état d’esprit tend à gagner en profondeur. C’est la meilleure arme du Destour et il s’en sert, attirant à lui la partie saine du pays. Or, il ne faut pas espérer que le prestige de la France ait quoique ce soit à gagner le jour où la Tunisie, complètement étatisée et. fonctionnarisée, verrait tarir toutes ses sources de production et serait ainsi irrémédiablement frappée dans son œuvre vive. On peut se demander, dès à présent, ce qui pourrait alors être fait pour payer le personnel des administrations publiques et
assurer non plus le maintien d’un prestige quelconque mais seulement le droit à la vie de milliers de petits fonctionnaires français et tunisiens.
Il est donc nécessaire, avant toute autre chose, de déterminer l'effort financier maximum qui puisse raisonnablement être demandé au pays et, après avoir prélevé les sommes nécessaires aux dépenses productives, d’en déduire le total pouvant être employé à payer le personnel. I] faudra, ensuite, réduire progressivement le nombre d'employés au chiffre que permettra cette somme.
Cette politique devra être menée avec prudence mais elle serait grandement favorisée par l’abrogation de la semaine de 40 heures, qui aurait non seulement l’avantage de permettre certaines compressions de personnel administratif mais encore de remettre immédiatement au travail l’ensemble de la classe ouvrière tunisienne.
En effet, qu'il s’agisse de service public en privé, le prix de tout progrès social doit être acquitté par la collectivité soit à titre de consommateurs dans l’augmentation du prix de la vie, soit à titre de contribuable dans l’accroissement des charges fiscales. Or depuis deux ans, l'équilibre a été rompu; ni l’usager ni le contribuable ne pouvant payer, il devient nécessaire de dénoncer certains engagements sociaux pris dans le « mépris des réalités payantes ».
À ces mesures d’ordre social et économique, doit s’ajouter une réforme administrative. Les Résidents Généraux qui se sont succédés en Tunisie ont été unanimes à reconnaître que de nombreuses questions viennent au Grand Conseil qui devraient être réglées sur place et que certaines dépenses devaient être supportées par ceux qui profitent des résultats acquis. La création de Régions et de
Communes Rurales a été, dans ce domaine, un progrès réel, mais il convient de poursuivre plus avant une politique de décentralisution dont les premiers effets se sont révélés excellents.
Cette œuvre de redressement doit être accomplie dans une atmosphère de paix sociale et de confiance; elle doit être également dominée par un esprit d'égalité dans le sacrifice, car, ainsi que le disait un ancien Président du Conseil, grand colonial lui-même, l’issue d’un tel probleme, surtout en pays de Protectorat, réside « non dans une « solution de force mais dans une solution de justice ».
Les bienfaits qui résulteront de cet ensemble de mesures pour l’économie générale de la Régence, auront d’heureuses répercussions sur la situation budgétaire, par le jeu des économies réalisées et des plus-values d’impôts.
Alors, seulement, il sera possible de reprendre la politique des grands travaux, la politique économique qui a permis à la Tunisie de s’outiller et de s’enrichir pendant les 30 premières années du Protectorat.
Hydraulique agricole, travaux d'assainissement foncier, programme du paysannat, exploitation du sous-sol, tels doivent être les principaux objectifs à atteindre, pour les dirigeants tunisiens.
« Il faut, disait l’an dernier, le rapporteur général de « l’outillage économique de la section française, que « davantage de surfaces soient mises en valeur, que la « culture des céréales par le tunisien soit perfectionnée, « et alors seulement lorsque les indigènes du bled auront « le ventre plein, lorsque au lieu d’être une charge pour « la collectivité sous la forme de prêts de semences et de « substances, ils seront des consommateurs payant leur
« part d'impôt, ils pourront prétendre à satisfaire des « besoins de nourriture intellectuelle ».
C’est là, exprimé avec une crudité dont certains pourront se choquer, l’affirmation d’une opinion que partagent tous les tunisiens éclairés, et qui peut se résumer ainsi
« Primum Vivere ».
C’est, dans cet adage latin, que réside actuellement la solution du problème des dépenses, en Tunisie; il reste maintenant à résoudre le problème des recettes.
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