‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 106 sur 177 · Ann., XV · texte numérisé non relu

Ann., XV

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ne relient le détail physique qu'exceptionnellement: et lorsqu il doit servir à rinterprôtation des sentiments ou de Ja conduite du personnage. Il relève la rougeur fréquente qui monte aux joues de Domilien, parce qu'elle fait illusion sur le caractère du prince, en laissant croire a une réserve pleine de modestie'. D'un officier romain il note qu'il est borgne, parce que la perte de cet œil lui donne une expression affreuse' : de même que plus tard, il décrira Tibère dans sa vieillesse, vofitc, le front chauve, la face rongée d'ulcères et souvent couverte d emplâtres, parce que la honte de ces laideurs fut peut-être une des causes de la retraite du prince sur son rocher de Caprée^ Mais, je le répète, dùt-il même en tirer des conclusions de ce genre, l'indication du trait physique demeure des plus rares chez lui. Et quant au trait moral, il vise dans la mesure du possible à la généralité. Gaston Boissier^ comparant le Néron des Annales h celui de Renan dans VAntechrist, observait que le premier est tout de même moins romantique ^^ L observation s'applique aux personnages des Histoires. '. tn Vitell.us par exemple, Tacite aurait pu davanta-e marquer l'être d'exception, le monstre. -'il lui suffisait d appuyer sur les côtés bouffons ou grotesques) et le modèle y prêtait. Au contraire, il s'est efforcé de le faire rentrer dans l'humanité générale. Les vices de 1 empereur sont énormes, mais non pas tels, que sur un plus modeste théâtre nous n'avons jamais rencontré - quelque chose d'approchant.^ Point de vue de moraliste,

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monde G était un romantujue consciencieux, un empereur d'onéra un mélomane tremblant devant le parterre et le faisLt trernb/er ,>'

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désir d'instruction, qui l'emporte ici dans le portrait, comme naguère dans le tableau. (On n'instruit qu'en montrant ce qui intéresse tous les hommes, et les hommes ne s'intéressent qu'à ce qui, d'une certaine manière, leur ressemble.') La leçon morale ne pourrait pas se dégager d'une existence, oij nous ne verrions rien de commun avec la nôtre.

Cette tendance à représenter l'homme dans l'action même plutôt qu'en marge des événements, à montrer l'homme intérieur plutôt que l'homme physique, à peindre enfin Thomme général plutôt que Tliomme particulier, devait conduire Tacite à donner une attention toute spéciale aux hommes réunis en groupes, en classes sociales, en partis poUtiquesj Et de fait, quel que soit le mérite de ses portraits d'individus, c'est dans la peinture des êtres collectifs que véritablement il excelle. Il €st le/maître-peintre des assemblées ou des foules. ^ Ses portraits du sénat, du peuple, des armées sont incom-

parables. Nul na rendu avec plus de vigueur la hon-teuse bassesse du premier, la lâcheté féroce du second, l'indiscipline incroyable des troisièmes);

Le (sénatj restait encore un nom, rien qu'un nom, il est vrai, mais imposant : stat magni nominis umbra. De loin surtout, vu des provinces, il gardait bonne apparence et inspirait le respect. Lorsque les légions du Haut Rhin, après avoir refusé au i" janvier 69 le serment de fidélité à Galba, demandèrent un autre empereur, elles ^remirent au sénat et au peuple la faculté de l'élireY. Othon, pour ramener à son parti les troupes de

I. Hist.,l, 13 (cf. Suét., Ga/6., 16). — Galba lui-même ne voulut être d'abord que legatus senalus ac populi R. (Suét., Galb., 10).

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Germanie qui venaient de proclamer Vitellius, leur envoya des délégués « sous le nom du sénat')», et. auprès des armées d'Orient, Rome et le sénat enoére lui étaient une recommandation puissante ^ « C'est le sénat qui fait les princes, disait-il dans un discours aux, soldai^ '^ et il fondait la légitimité de sa cause sur l'appui que lui prêtait cet ordre, « tête de l'empire, honneur de toutes les provinces ». Le/sénat conservait donc du prestige ; c'était un vieux souvenir qu'on ne pouvait pas négliger. Nous ne comprendrions point sans cela que les empereurs* aient tenu à le ménager, comme s'ils en avaient peur, lui témoignant des égards que ses bassesses ne lui méritaient certes pas. Que craindre en effet d'une assemblée uniquement soucieuse, non pas de délibérer librement, mais de connaître nu plus tôt qui devenait son maître, afin de lui porter au plus vite ses hommages ? Et quelle estime faire d'un corps, assez servilepour recommencer avec chaque nouveau prince la comédie de flagornerie qu'il avait jouée la veille avec le prédécesseur ? Comme en cette année 69 quatre empereurs se succédèrent sur le trône, on appréciera la souplesse d'échiné qu'exigeaient des volte-face aussi nombreuses et rapides. Le sénat suffît à toutes. Galba, Othon, Vitellius, Yespasien, reçurent chacun à leur tour les mêmes serments, les mêmes vœux, furent accablés des mêmes honneurs''. Platitude à la fois révoltante et comique". On ne sait s'il faut

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