‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 108 sur 177 · III · texte numérisé non relu

III

■\. I, 45 alium credc^res scnaluin, alium populum : ruere cuncLi in castra..., cl déjà/l, 35.,

LES POUTRAITS 189

l'univers, que lui importait tel ou tel empereur, pourvu qu'il fût amusé et nourri ' ?

Un trait par lequel Tacite complète sa peinture, c'est lajcruauté de cette multitude,- Elle n'est pas seulement [làclie, elle est féroce. Aoir couler le sang lui est un spectacle, dont elle a pris le goût à l'amphithéâtre.- Les scènes de meurtre deviennent un divertissement public ; d'une tuerie on se fait une fête. Déjà lorsque les prétoriens étaient descendus au Forum pour massacrer Galba, des curieux, tout autour de la place évacuée, s'étaient postés sur les marches des temples, et de ces observatoires où ils ne risquaient rien, en un temps où les armes à feu étaient inconnues, ils attendaient avec une impatience mauvaise ce qui allait se passer ^ Le peuple eut cependant une attitude plus ignoble encore, le jour où, les Fia viens ayant pris d'assaut les murailles de la ville, une bataille s'engagea dans les rues avec leurs adversaires. Cette fois, il ne se borna pas à un rôle de spectateur passif; mais « comme s'il assistait aux jeux du Cirque, il encourageait de ses clameurs et de ses applaudissements chaque parti tour à tour^ ». Voyait-il l'xm ou l'autre fléchir et les vaincus se réfugier dans les maisons, dans les boutiques ; il poussait des cris, les désignait au vainqueur, réclamait qu'ils fussent tirés de leurs cachettes pour être égorgés. Or c'était l'époque même où l'on célébrait les Saturnales. Croit-on qu'elles furent un instant suspendues? La bataille et les meurtres semblèrent au contraire une distraction nouvelle ajoutée à la fête, un assaisonnement piquant du plaisir. Goûter des jouissances dans des conditions si anormales, quel raffinement ! « On exultait, sans chercher à savoir qui triompherait ; on savourait les malheurs publics, on nageait dans la joie. » Ces quelques lignes sont une des

I. IV, 38 : vulgus, cul una ex re pubîica annonae cura. 2.fl, 4o-4i\— 3. III, 83.

sentences les plus fortes qui aient été prononcées contre le peuple romain ; elles sont plus terribles même que le célèbre portrait laissé par Juvénal'. Il est impossible que l'homme qui les a écrites ait été un admirateur du gouvernement populaire, et l'on est bien étonné, après les avoir lues, que l'idée ait jamais pu venir de le prendre pour un républicain.

Les armées du moins possédaient-elles ce patriotisme qui manquait à l'élément civil ? En aucune façon. La patrie pour elles, c'était le drapeau. Du jour où, franchissant les limites de l'Italie, elles passèrent les Alpes et la mer, elles perdirent, comme dit Montesquieu, <i l'esprit de citoyens », Voyant de plus loin la ville, elles commencèrent à ne connaître que leur général. Ce n'étaient plus « les soldats de la République, mais de Sylla, de Marins, de Pompée, de César ». Sous l'Empire, ce furent les soldats de l'empereur, lorsqu'il y eut un prince unique, les soldats de tel ou tel empereur particulier, aux époques où il y en eut plusieurs. On s'attachait à l'homme qu'on avait élevé au pouvoir et dont l'image était fixée à la hampe des enseignes en un médaillon de métal '. D'où une sorte de culte qu'on lui rendait, comme au genius legionis représenté par l'étendard ; et de là une des causes qui expliquent l'étonnante fidélité dont bénéficièrent un Othon, un Vitellius : des prétoriens se tuèrent aux funérailles d'Othon, après avoir porté son corps au bûcher et baisé sa blessure, et les troupes de Germanie s'obstinèrent à défendre Vitellius,

Page 1