Annales. I, i
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épanchait son indignation, a succédé la réflexion d'un cerveau qui analyse des faits. La personne de l'auteur a presque entièrement disparu. Le moi qui s'étalait dans VA(/rico(a, qui n'était pas encore absent des Histoires, n'intervient plus ici que dans une phrase, pour définir le but de l'ouvrage et faire, avec autant de brièveté que de force, la déclaration d'impartiahté dont je parlais tout cà l'heure. Le plaidoyer, en un mot, est devenu un simple résumé du principat d'Auguste et, d'abord, des révolutions politiques qui ont amené l'établissement de ce principat lui-même.
Chose curieuse : en s'éloignant de la rhétorique, Tacite se trouve revenir à la manière des historiens primitifs, laquelle consistait, on se le rappelle, à résumer les événements antérieurs au sujet. Seulement il y revient avec un art nouveau, je veux dire avec une mesure inconnue de ces vieux annalistes. Il ne reprend du passé que ce qui est utile à l'intelligence du présent. Son prologue est rapide, nerveux, ramassé, plein de choses; c'est un tableau brossé à grands traits. En deux chapitres tout est dit : encore était-il nécessaire de le dire. La méthode ancienne, cette fois, est parfaitement à sa place. Le passage de la République à l'Empire avait bien été une révolution, mais une révolution accomplie peu à peu, sans brusque rupture. De même que la RépubHque était sortie de la royauté, conservant à ses deux consuls l'ancienne autorité royale presque entière, l'Empire à son tour était sorti de la République, dont il gardait les lois, les institutions, les préjugés, tout l'héritage; c'était le couronnement naturel des régimes antérieiirs. Des origines à Auguste il y a ainsi, sous les changements de surface, une suite continue. Tacite a jugé avec raison que l'Empire s'explique par ce qui l'a précédé. De là cet abrégé mis en tête des Annales, introduction légitime, indispensable.
LE PROLOGUE l3
Quant aux Histoires, j'ai déjà noté la position intermédiaire qu'elles occupent dans la carrière de Tacite, à mi-chemin entre YAr/ricola et les Annales, et leur caractère, qu'il ne faut jamais oublier, d'oeuvre de transition. Le tour oratoire et dramatique de l'exorde rappelle VAyricola; mais la promesse qu'y fait l'auteur d'être impartial, la façon dont il envisage le rôle de l'historien, surtout l'exposé où il décrit la situation de Rome €t des provinces à l'avènement de Galba, et qui est comme une annexe du prologue', fraye déjà la voie aux Annales. Ne retenons, pour l'instant, que la partie qui constitue le véritable prologue, c'est-à-dire les trois premiers chapitres. Elle se subdivise elle-même en deux moitiés inégales : d'abord un chapitre consacré aux vues de Tacite sur l'histoire; puis deux autres, qui sont proprement l'annonce du sujet. Le premier chapitre n'est pas celui qui a le plus de beauté littéraire, mais il est pcuf-êlre le plus curieux^
Certains esprits. Tacite chez les anciens, Bossuet chez nous, apparaissent habituellement si graves, si maîtres d'eux, dominant de si haut leur matière, qu'on a peine à se les figurer sous un autre aspect. Pourtant ils ont eu
1. Ce tableau du monde romain au i^'' janvier 69 (cliap. l\-\ i) fait l)icn partie, lui aussi, du préambule, ainsi qu'il ressort du texte même do Tacite. Cf. la pbrase qui termine le chap 11 : Hic fuit rerum Roinananim status, cum Seruius Galba iterum Titus Vinius consules inchoavere annuin. Avec une variante, c'est celle môme qui ouvre le chap. i : Initium niilii operis Servius Galba iterum Titus Vinius consules erunt. Tout le groupe des chapitres intermédiaires se trouve donc comme dans un cercle fermé.
2. M. Fabia a consacré à ce premier chapitre, dans la Revue des Etudes anciennes (l. III, 1901, p ^1-76), un long article, juste •peut-être, mais sévère (comme le sont volontiers ses jugements sur Tacite; on ne l'accusera pas do faiblesse pour un grand homme).
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aussi leurs moments de faiblesse, comme tout le mondt- ; et l'on a quelque plaisir, je Tavoue, à les saisir aiiv heures où ils se rapprochent de ncjlre humanité. Voici un Tacite, peu confiant en lui-même et en ses forces, qui n'estpoint celui que l'on rencontre d'ordinaire. Lorsque, à l'âge de quarante ans passés, il abandonne l'élocpiencc pour les études liistoricjues, il est ému, très ému, comme peut l'être un débutant, qui par surcroît débute aussi tard. U a, plus qu'un jeune, conscience de ce qui lui manque, sans pouvoir invoquer à cette heure l'excuse de la jeunesse. Déjà le prologue de VAgricola nous le montrait inquiet, craignant « avec sa voix sans expérience' » de ne pas réussir et d'être blâmé, s'il échouait; et il demandait qu'on lui pardonnât cet éloge de son beaupère en faveur de l'intention pieuse qui l'avait dicté. Au temps des Histoires, il ne s'agit plus pour lui d'inaugiirer une carrière nouvelle ; mais c'est la première fois tout de même qu'il aborde la grande histoire, et, placé en face de ce vaste dessein, il se trouble encore un instant. Ajoutez qu'il a des devanciers, que son sujet a été traité, au moins en partie. Ne va-t-on pas lui reprocher de marcher sur un terrain encombré, oii les meilleures places, sinon toutes les places, sont prises? U éprouve le besoin de se rassurer et de justifier son audace auprès du lecteur, en Texjjliquant. Comme les prologues de Térencc, son exorde est une captalio henevolenliae .
Il donne à entendre qu'il a examiné tous les historiens ses prédécesseurs, en écrivain consciencieux qui étudie à fond ses sujets; et de cet examen il est sorti convaincu que, si l'histoire de la République n'est plus à faire, celle de l'Empire est toute à refaire. Autant leij écrivains qui précédèrent Actium" ont prouvé leur talent