‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 116 sur 177 · I . Dialogue · texte numérisé non relu

I . Dialogue

a. Au troisième livre des Histoires, Vitellius réunit à tout moment le peuple en contio.

général, jusque sur le champ de bataille I Car c'est peut-être là le trait le plus curieux des mœurs militaires d'alors : l'abondance des discours à la guerre. Aujourd'hui nous opposons volontiers Tune à l'autre la parole et l'action. Nous craignons les bavards, quand il faut agir ; nous croyons que c'est l'heure où « le monde appartient aux silencieux ». A Rome il fallait qu'un général fût orateur, la harangue avant la bataille étant une pièce essentielle de l'art du commandement. Sous l'Empire cette nécessité s'accroît, à mesure que la discipline s'affaisse. Dans l'anarchie des légions, les chefs ne se soutiennent que par le prestige personnel. Leur autorité est faite de leur force de persuasion. Ils doivent obtenir du bon vouloir de chacun ce qu'imposait naguère le règlement obéi par tous sans réplique ; plus que jamais ils doivent savoir parler. Ils recourent donc à Vallocutio dans le camp, pour apaiser les émeutes, devenues un mal chronique parmi ces armées en perpétuel état de révolte ouverte ou latente. Ils y recourent avant le combat, dans le combat même, et à chaque instant, pour vaincre les hésitations, réchauffer l'enthousiasme, gourmander les défaillances. Au plus fort de la mêlée, on est surpris de voir un général s'aboucher avec ses soldat:^, passer de rang en rang, interpeller les uns, les autres, renouvelant les procédés de la guerre primitive. C'est que la bataille, sans armes à feu, sans artillerie, demeure une bataille relativement sans bruit. Comparée aux rencontres modernes et à leur effroyable tonnerre, elle est silencieuse, et l'on s'y fait entendre de ses voisins, à peu près comme aux temps homériques. C'est ainsi qu'un Antonius Primus doit à l'ascendant de sa parole son influence sur ses troupes et une partie même de ses succès à la guerre. Trois fois au cours de la seconde bataille de Crémone il intervient de son éloquence, et par son éloquence rétablit les affaires com-

promises ou achève d'enlever la victoire'. Tacite note même en une circonstance que ni les ordres ni le cou- ' rage du général ne furent d'une importance plus décisive que ses exhortations ". Les choses se sont-elles passées de la façon exacte que Tacite les raconte, nous n'en savons rien au juste, mais rien n'est moins impossible ; et dès maintenant, de cette première vue sur l'ensemble de notre sujet (qu'il s'agisse d'ailleurs de Vallociitio militaire ou des autres formes du discours), nous devons retenir que les harangues des historiens, si étrange que leur emploi nous paraisse, n'étaient pas invention ni convention pure : grâce à elles, les auteurs s'efforçaient de donner au public et le public retrouvait dans l'œuvre des auteurs une véritable image de la vie quotidienne^.

Il semble dès lors que les historiens auraient dû tâcher de reproduire les discours tels qu'ils avaient été prononcés. On sait pourtant qu'une reproduction textuelle n'a guère été l'objet de leurs soucis, ou plutôt qu'un autre souci l'a toujours emporté dans leur esprit, celui de l'art, qui faisait taire les objections soulevées par la science. Afin de ne pas mélanger les styles, l'auteur récrivait avec son propre style les paroles qu'il rapportait ; il les rendait dans sa forme à lui : c'était ce qui s'appelait « traduire^ «. Et il aboutissait tout de même à un mélange singulier : pour se rapprocher de la réalité, il introduisait des discours dans son histoire; mais

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