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trouvait pas dans des conditions aussi favorables : les* documents lui manquaient. Longtemps en effet, sous la République, l'éloquence avait été improvisée. Une fois qu'elle avait manifesté son action, aucune trace d'elle ne subsistait plus. Les vieux héros de Rome n'écrivaient rien avant de parler et, vainqueurs ou vaincus dans la cause qu'ils avaient défendue, ils ne se préoccupaient point de rédiger après coup ce qui n'avait plus d'intérêt à leurs yeux. Même aux siècles suivants, le cas de Caton le Censeur qui récrivit ses propres discours, fut assez extraordinaire pour avoir mérité d'être signalé. Dans celte absence de textes authentiques pour les époques lointaines, dans cette rareté de documents pour les époques plus récentes, l'historien qui voulait malgré tout mêler des harangues à son récit, était bien obligé d'en introduire de fictives. Tacite n'avait pas la même excuse. Les discours, sous l'Empire, étaient récrits ou transcrits, ils étaient même souvent sténographiés* ; la parole avait donc plusieurs moyens de se survivre. Les discours des empereurs, notamment, étaient consignés dans les procès-verbaux des séances du sénat et reproduits par le Journal de Rome, les acta diurna populi. Tacite, comme tous les citoyens, avait à sa disposition ce journal, qui était affiché, copié, expédié jusque dans les provinces. Et quant aux procèsverbaux des séances, les acta senatus, quoiqu'ils fussent secrets depuis Auguste, un sénateur comme lui avait certainement l'autorisation de les consulter'.

1. Plutarque (Cat. min., 28), signale déjà la présence de sténographes au Sénat, lorsque Caton prit la parole contre Catilina.

2. Les sénateurs avaient accès aux archives du Sénat : voir l'anecdote de Pline (Ep., VIII, 6). Pline, ayant voulu vérifier l'exactitude des éloges que l'affranchi Pallas se décernait dans son épitaphe funéraire, trouva le sénatus-consulte encore plus répugnant de bassesse que l'inscription même du tombeau : il avait donc pu se reporter aux sources officielles.

LES DISCOURS ao5

Nous sommes sûrs qu'il existait de son temps des disurs authentiques, puisqu'il le dit lui-même'. Non ulemcnt il les connaissait, mais il les avait sous les \ ax, puisque certains d'entre eux, nous les avons encore. Lorsqu'il a fait parler l'empereur Claude en faveur des citoyens de la Gaule Chevelue qui sollicitaient le droit d'arriver aux honneurs, il aurait pu reproduire exactement les paroles du prince : le texte du discours nous est parvenu sur deux morceaux d'une table de bronze. Il s'est bien gardé pourtant de le transcrire; il l'a refait à sa manière", supprimant les naïvetés, le bavardage, l'érudition pédantesque, tout ce qui, disons-le, nous amuse parce que nous y reconnaissons la marque personnelle de Claude, mais aussi tout ce qui aurait créé une disparate et altéré l'unité de Ion de l'ouvrage. L'unité de ton ! grande loi, maintenue intacte jusqu'à Suétone.

Si par hasard il se risque (exception des plus rares) à donner quelque citation littérale, il s'en excuse. Il demande la permission de citer, comme nous aujourd'hui de ne point citer : « Cette fois, dit-il, je rapporterai les paroles elles-mêmes, ipsa verba referam^ ». Une fois n'est pas coutume; le lecteur est prévenu. D'ordinaire, sa méthode est la suivante : prendre la pensée d'autrui et la transporter dans son style à soi, et si les termes où elle s'est produite sont trop connus pour qu'on y puisse rien changer, la passer simplement sous silence. Sénèque mourant a dicté un beau discours à ses secrétaires ; mais comme ce discours a été publié tel qu'il est sorti de sa bouche, et que tout le monde l'a pu lire dans la forme originale, Tacite « s'abstient de le traduire en des termes différents » : qnae in viilgus

I. A propos des discours de Tibère (Ann., I, 8i ; II, 63). a. Ann., XI, 24. — 3. Hist., III, Sg. Cf. Ann., XIV, 69.

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édita eius verbis invertere supersedeo\ Voilà qui est net : ne pouvant rapporter à sa façon les paroles du personnage, il aime mieux ne pas les rapporter du tout ; ce qui revient à dire que, là oii il les rapporte, il les rapporte à sa façon. Nous avons un aveu indirect, mais clair, que les discours sont bien son œuvre propre, sa création. Et cet aveu est confirmé par les formulés dont il use en donnant la parole à ses orateurs : loculusl ferlur, in hune modum allocutus est, in hanc modunt disserait' ^ par quoi il indique suffisamment qu'il se borne à reproduire le sens général, non les mots, ni môme les idées particulières. Aveu d'ailleurs qui n'était pas pour lui nuire, car 11 n'était pas pour indisposer le lecteur. On lui savait gré, au contraire, par cette habile intervention dans son ouvrage, de s'être montré un artiste.

Les discours des Histoires, ainsi faits de toutes pièces ou refaits pour l'essentiel, semblent se proposer trois objets. Tantôt ils servent à mettre en scène un personnage, dont le caractère se reflète dans des propos qui lui appartiennent,plus ou moins : ils sont alors comme un prolongement du portrait', et tel apteur du drame achève en effet de s'y peindre. Tantôt ils servent à exposer les idées particulières de Fauteur; le personnage, ici, n'est plus qu'un porte-parole ; ( il a pour fonction de répéter, au risque de contredire son caractère, les propos qu'on lui souffle. Tantôt enfin ils servent à exposer une situation sous forme pathétique et brillante, à plaider d'une question le pour et le contre, à développer une idée générale ; ils deviennent des exercices presque purement littéraires,

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