Voir p
2. Tac. Ilist., I, 29 : Solaciuin proximi motus habebamus incruenlam urbcm.
pilianus et le consul désigne Cin^^onlus Varro'; ou cette autre, que les prétoriens, en trahissant Galba, donnent un funeste exemple de licence qui pourra gagner la province", comme si ce n'était pas de province déjà, et proclamé par la 6" légion d'Espagne, que Galba luimême était venu à Rome occuper le pouvoir? Evidemment, dans ces morceaux isolés et qui sortent du cadre, Tauteursecroyaitautorisé à plus de libertés. Mais surtout, rien n'était plus conforme à l'esprit de la rhétorique que de montrer aussi peu de scrupules sur le choix des arguments et de sacrifier avec cette belle allégresse la vérité des faits aux besoins de la cause.
Encore, dans les deux genres de discours qui précèdent, les fins secondaires sont-elles importantes, et parfois d'un extrême intérêt. Mais le plus souvent il arrive que le discours est pour Tacite un sujet simplement littéraire, un morceau d'art qu'il traite en lui-même et uniquement pour lui-même, ou un sujet d'école qu'il développe comme il l'eût fait dans une salle de déclamation,. avec tous les procédés de l'école. Alors la rhétorique domine en maîtresse. C'est elle qui introduit ces discours contradictoires, véritables controversiae, où les deux thèses pour et contre sont débattues avec une virtuosité égale, soit que les orateurs se répondent en présence l'un de l'autre dans une même discussion, soit qu'à plusieurs chapitres d'intervalle, ou même dans deux livres différents (ce qui trahit à plein l'artifice), ils
I. I, 6. Dans ce chapitre Tacite donne lui-môme un démenti à Pison : <c Tardum Galbae itcr et cruentum. » a. I, 3o : Transcendet haec licenlia in provincias.
2l8 LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
se répondent sans le savoir et seulement parce quel'au^ leur l'a voulu*. C'est d'elle aussi que rel(''vcnt ces autre discours, non plus contradictoires, mais symétriques parallèles encore, où Tacite se plaît à prendre et reprend^ un même thème, pour montrer la fécondité de ses re sources et la souplesse de son talent*. Toute celte gymnastique oratoire vient de l'école. De l'école égalemerit,-j les monologues dramatiques, issus des suasoriae, où le personnage, placé dans une situation dillicile, délibère avec lui-même sur la conduite à tenir \ De l'école toujours, les pensées générales qui visent à la profondeur, les maximes aiguisées en pointes et réservées pour le trait de la fin, les oppositions d'idées et de mots, les cliquetis, les sententiae , cette forme nouvelle sous lacjuelle, sans avoir renoncé à Tancienne, la rhétorique se présentait au temps de l'Empire : le brillant et l'ingénieux désormais, ou le subtil et le piquant, à côté de l'emphatique et du sonore. De l'école enfin (mais ici son action avait meilleur effet), ce que j'appellerai les discours de vraisemblance. Ceux-ci du moins, s'ils n'ont pas été tenus, auraient pu l'être, parce que les idées ou les sentiments exprimés, les arguments développés sont ceux qu'il est Draisemblable de supposer, d'après la logique des choses et des caractères, que le personnage
1. Par ex. I, 29-80 Pison essaie de retenir les prétoriens dans le devoir; 1, 87-38 Othon les pousse à la révolte. — IV, 7 Hclvidius demande que les sénateurs députés auprès de Vespasien soient i\vi% ; IV, 8 Marcellus, qu'ils soient tirés au sort. — II, 83 Suctonius dans le conseil de guerre de Bédriac conclut qu'il faut temporiser; m, 3 Antonius, dans le conseil de guerre de Pœtovio, qu'il faut attaquer sur-le-champ.
2. Par ex. trois fois Olhon, s'adresse aux prétoriens I, 37-88 ; I, 83-84 ; II, 47. — Trois fois Civilis excite les Bafaveset les Gaulois contre les Romains IV, i/j; IV, 17 ; IV, 82.
3. I, 21 ; II, 7A-75. — Voir des sujets de Suasoriae analogues: Délibérât Alexandcr an Oceanum naviget, an Babylona intret. — Délibérât Cicero an Antonium deprecetur, an scripta sua comburat, etc.
historique, s'il avait pris la parole, aurait exprimes ou développés pour son compte; discours souvent anonymes d'ailleurs, qui sont la voix d'une collectivité et par lesquels im groupe, une foule plus ou moins nombreuse analyse, à la place de l'auteur, la situation présente ou définit son état d'àme.
Lorsque les Lyonnais, jaloux des Viennois, poussent l'armée flavienne à exterminer ces voisins qu'ils détestent', lorsque les légionnaires murmurent contre Valens leur général* et les Batavcs contre leur chef Givilis*, lorsque l'entourage de Vitellius force l'empereur à rejeter toute transaction avec ses adversaires*, ou que les Romains entrés dans Trêves demandent à Cerialis de détruire la colonie rebelle^ à quoi servent ces discours, sinon à exprimer des réflexions collectives que Tacite nous aurait, à peu près aussi bien, données en son nom? Que de telles réflexions aient pu être exprimées sous cette forme, il n'est point invraisemblable; qu'elles l'aient été réellement, nous n'en savons rien, et Tacite ne le savait pas davantage. L'historien a cru rendre ainsi son étude plus vivante; le psychologue, sa psychologie plus pathétique. Lui en ferons-nous un reproche? Les discours compris de la sorte, c'est la part du drame dans l'histoire ancienne.
Mais sur cette route on peut aller loin. Puisque, non content de scruter les intentions, les mobiles, on veut les rendre comme palpables au lecteur et donner une voix aux plus secrètes pensées, pourquoi s'en tenir à l'âme indistincte des foules ? Pourquoi, recourant au monologue, ne pas traduire également au dehors les débats d'une âme individuelle en lutte avec elle-même? La tragédie donnait des exemples, dont l'école avait
I. Hist., I, 65. — 2. II, 38. — 3. V, 25. — It. III. 66. 5. IV, 72.
déjà fait son profil. Tacite imite ces exemples à son tour; et ce sont bien des monologues de tragédie que, deux fois au moins, nous trouvons chez lui. Rappelons-nous cette scène où Otlion, après que l'adoption de Pison a ruiné ses espérances, s'excite à la révolte contre Galba qui Ta écarté de Tempire. Il se parle ainsi : a Oui, le moment d'agir est venu, le moment d'oser, tandis que Galba chancelle et que Pison n'est pas encore affermi. Les transmissions du pouvoir sont favorables aux grandes entreprises ; il n'y a pas à balancer, quand le repos est plus dangereux que la témérité » \ Et rappelons-nous ces chapitres oii Vespasien, au moment de se décider à la guerre civile, s'interroge anxieusement, calcule les dangers, nous révèle ses raisons d'hésiter, comme Auguste dans le Cinna de Corneille découvre pour le spectateur seul ses luttes intérieures : « Quel jour, quelle audace de livrer aux hasards de la guerre soixante années de vie et deux fils dans leur fleur! Un simple particulier, quand il nourrit des projets, s'avance, se retire, risque plus ou moins, à son gré, sur les coups de la fortune. Pour qui aspire à régner, point de milieu entre le trône et le précipice "*. » Tacite, naturellement, imagine ces monologues. Conventions au théâtre, ce sont de pures fictions en histoire. Soit; mais si la fiction est saisissante? si le vraisemblable, mis à la place du vrai, est un vraisemblable rendu dramatique? Le but poursuivi par l'auteur n'est-il pas atteint? Le biographe Plutarque, qui nous parle de la colère d'Othon", ne nous la montre pas, comme l'historien, déjà presque en action et s'épanchant devant nous. Il ajoute même que les entretiens d'amis, qui étaient venus s'indigner auprès du candidat évincé et le plaindre, contribuèrent