Suétone. Olh
228 LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
que héros des tragédies de Sénèque ou, si l'on préfère, c'est un dédamaleur. Il donne là un parfait échantillon d'éloquence dans le goût des contemporains.
Ces discours des Histoires, qui tantôt reflètent la pensée des orateurs eux-mêmes et tantôt n'expriment que la pensée de l'auteur, tantôt en conformité et tantôt en contradiction avec le caraclèrede ceux qui les prononcent, respectant et violant la vraisemblance tour à tour, servant à expliquer une situation donnée ou ne cherchant pas à être mieux que des hors-d'onivre, ces discours, avec leurs tendances diverses au point d'être opposées, seraient déconcertants à étudier, si l'on ne découvrait la clef de ces divergences bizarres dans une nécessité qui aux yeux de Tacite, je le répète, prime toutes les autres. Il veut qu'à chaque fois on puisse dire de lui : Comme il a bien parlé! Mais aussi ses harangues ne sont pas ce qu'il y a de meilleur dans son œuvre; loin de là. Elles fournissent même à ses défauts l'occasion et le moyen de se manifester davantage. Malgré tout, elles demeurent intéressantes parce que, aucun monument ne nous étant parvenu d'une éloquence qui fut la première de son siècle et notre curiosité s'attachant à en relever les moindres vestiges, ce sont elles encore, et elles seules, qui nous permettent d'avoir quelque idée de ce que fut autrefois, dans sa jeunesse, Tacite orateur.
Un point curieux reste à toucher : chez cet élève des rhéteurs, les scrupules de l'historien parfois se réveillent. Nous trouvons trop nombreux les discours des Histoires^ M. Jules Martha a très bien montré qu'ils ne le sont pas autant qu'ils pourraient l'être'. Beaucoup d'entre
I. Revue des Cours et Conférences, iSgS, t. III, 2, p. 50? et suiv.
on\ sont en style indirect.) Or cet emploi, à lui seul déjà,' >>l une indication. Se servir du style indirect, c'est renoncer à donner rillusion complète d'un discours réel; autrement il est trop clair que le style direct s'impose. Mais alors, si l'on ne cherche plus l'illusion, ne trouvera-t-on pas bientôt inutile de rédiger im discours avec toute l'ampleur cpi'il comporte? Ne jugera-t-on pas qu'il siillit de [se borner aux arguments principaux, et sans même qu'il soit nécessaire de les développer? Un seul argument paraîtra suffisant peut-être, celui en qui se résume la thèse de Torateur; et du discours proprement dit on finira ainsi par tomber au compte rendu, à l'analyse pure et simple du discours. La chose s'est produite dans bon nombre de passages des Histoires : (Tacite abrège, résume, poussé par son goût de condensation^ Deux exemples que cite M. Martha sont, entre autres, particulièrement instructifs, car ils sont empruntés à quelque délibération en conseil chez l'empereur. Toute circonstance où l'on délibère est, on le sait, une assez bonne occasion de harangues. Qu'on juge ptDurtant de ce qui advient en celles-ci.
Après que Galba eut choisi Pison pour successeur, les grands personnages réunis au Palais se demandaient par quelle voie ils notifieraient l'adoption au public. Monterait-on à la tribune? irait-on au sénat ou au camp? De toute la discussion, qui dut être longue. Tacite ne relient qu'un discours, et de ce discours il ne retient que la raison qui parut décisive : « On résolut d'aller au camp : cette préférence honorerait les soldats, qu'il est mal sans doute de chercher à gagner par l'argent et la brigue, mais dont la faveur est souhaitable, quand elle s'acquiert par des moyens honnêtes*. » C'est tout. Il y avait mieux à dire, on l'avouera, pour un historien