Tac, Hist., I
23o LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
ami des discours. — Dans l'autre conseil la discuss-ion l'ut orageuse; les orateurs étaient animés les uns contre les autres « par des haines privées opiniâtres' ». En outre on venait d'apprendre le complot d'Othon et la révolte des prétoriens; la situation était trop grave pour qu'aucun des personnages présents se renfermât dans le silence. Cependant un seul cstnonmié, le consul Vinius; l'opinion adverse demeure collective et anonyme. Et ce n'est pas là, comme chez Thucydide, une simplification idéale de la réalité. Thucydide aussi réduit le nombre des discours, et dans les plus grands débats il ne fait entendre qu'une voix ou deux, jamais davantage; mais le débat garde toute son ampleur; bien mieux, chaque discours contient en lui tout ce qu'on peut dire, tout ce qui a pu être dit par les différents orateurs d'une même thèse dans la circonstance donnée ou par le même orateur, à diverses reprises, dans des circonstances analogues. Chez Tacite, c'est chaque discours qui est réduit à l'essentiel J il y a volonté manifeste de ne pas faire œuvre d'éloquence. « A inius était d'avis que l'on restât au Palais, afin d'y armer les esclaves et d'en fortifier les avenues, sans aller affronter des furieux. On laisserait ainsi du temps aux mauvais pour se repentir, aux bons pour se concerter. Le crime gagne à se précipiter; les sages résolutions triomphent en se mûrissant. Enfin si, plus tard, il semblait raisonnable de prendre l'offensive, on le pourrait toujours; mais revenir sur ses pas, après s'être trop engagé, cela ne dépendrait plus que d'autrui-. » Qui ne sent que c'est une matière de discours, avec l'indication et l'ordre des paragraphes, mais que le discours reste à faire .^^
Canevas ou résumés de discours, comme on voudra les appeler, c'est encore quelque chose» Voici des cas
/. I, 33. — 2. I, Sa.
LES DISCOLRS 201
OÙ le discours, qu'on attendait, n'a même pas reçu un commencement d'existence. Nous connaissons par Tacite le /noble langage que tint Galba dans la cérémonie où Pison fut adopté, l.ne question nous vient à l'esprit : Pison n'a-t-il donc rien répondu ? Il remercia au contraire, et en fort bons termes, avec respect pour son père et son prince, avec modestie en ce qui le concernait'. Mais Tacite ne nous permet pas d'en juger : il se -borne à nous apprendre que la réponse eut lieu. A-t-il craint d'aiïaiblir, par un autre discours placé en regard, l'effet de la harangue de Galba? A-t-il préféré remettre à plus tard, devant les prétoriens révoltés, le moment de peindre cette figure d'honnête homme, « qui semblait mériter l'empire plus que le désirer- » ? Constatons le fait : il y a eu un remerciement de Pison à Galba, et Tacite ne l'a pas reproduit.] — Après avoir présenté Pison aux soldats. Galba le présenta aux sénateurs. Il parla au sénat ; Pison parla à son tour. Pour tout renseignement, dans l'ouvrage, une seule remarque : leTpremier discours fut sans orne- " ment, k second non sans prévenances^. Quant à donner les morceaux eux-mêmes. Tacite ou a négligé, ou s'est abstenu de le faire. — Même négligence toujours ou même abstention, quand l'Helvète Cossus, « connu pour son éloquence », demande grâce aux Romains en faveur de sa patrie vaincue^, quand Othon pardonne à Marins Celsus, le consul désigné, sa fidélité pour Galba % quand les deux préfets du prétoire, Proculus et Claudius, essaient de calmer leurs soldats dont la sédition a jeté Rome dans l'effroi, « l'un avec la douceur,
^. I, 69. — Le discours fut assez émouvant pour avoir arraché des larmes aux vainqueurs.
5. I, -I. — Plutarquc (0</i., i) donne un sommaire des deux discours.
9?)->. LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
raiilre avec la sévérité de son caractère * », quand Vitellins au camp de Ticinuni et plus tard à son entrée dans Rome, Mucien au théâtre d'Antioche, Vespasien à son quartier général de Césarée, haranguent leurs légions, la foule, le sénat ^ Que d'occasions offertes et, du point de vue d'un ancien, que d'occasions perdues !
Mais nous, que devons-nous en conclure ? Ceci, semble-t-il : que Tacite, dans les Histoires, n'a pas pris un parti bien net (qu'il ne prendra, d'ailleurs, jamais complètement), entre son désir de respecter des traditions d'art, qui lui plaisent, et le sentiment, qui naît et grandit en lui, des exigences de la science. Ces traditions lui commandent d'insérer des discours dans son ouvrage, et des discours qu'il revêtira de son style, qu'il fabriquera au besoin^ ces exigences lui commandent de n'en point insérer, puisqu'il ne peut le faire qu'à des conditions auxquelles l'esprit scientifique refuse de souscrire. Le résultat est qu'il tâche de donner une place aux unes et aux autres, de concilier ses goûts d'artiste amoureux des belles paroles avec ses scrupules d'historien soucieux de la vérité. Il (introduit des discours, mais non pas tous les discours qu'il pourrait introduire. Parmi ceux qui s'offrent, il choisit!)
Comment procède-t-il dans ce choix ? Suivant une règle déterminée ou suivant son caprice ."^ i M. Martha, ingénieusement, (^ croit) découvrir un système. Remarquant que les grands discours développés sont inutiles (entendez : ne servent point à l'intelligence des faifs^ et qu'on les supprimerait sans qu'il manquât rien au récit, il pense que c'est justement leur caractère de hors-d'œuvre qui leur a mérité d'être conservés par Tacit^. Notre auteur aurait alors d'autant moins hésité