Lellrc à Madame du Deff and. 3o juillet 17G
3. l'eut-êlre tribun mililaire sous Vespasien cl questeur sous
tnS PROCÉDÉS D'Ar.T IJE TVCirE. 2
teur sous Domitien, il avait probablement toujours été le candidatas CaesarisK Gomment le lecteur, pour peu qu'il connut son passé, ne Taurait-il pas, très naturellement, soupçonné de complaisance? Et n'était-ce pas contre ce soupçon qu'il lui importait surtout de se défendre-? L'accusation de malveillance ne pouvait lui être adressée que le livre une fois lu; mais l'autre pouvait précéder même toute lecture. En s'attribuent comme premier mérite l'impartialité, il ne veut donc pas seulement établir la nouveauté de son ouvrage par rapport aux histoires antérieures de l'Empire; il cherche encore à se faire bien venir du public. En bon orateur, il sait tout le profit qu'on peut attendre d'un exorde habilement conduit.
L'emploi de la rhétorique sera cependant plus ma-
Titus (cf. Valraaggi. édition, 1891, p. viii de Vintrod. et p. 3, n. i3).
1. G'esl-à-dire candidat odicicl. La candidature officielle datait de l'établissement do l'Empire. Elle est expressément reconnue dans la lex de imperio Vespasiani (G. I. L., VI, 980). « Un candiilat de César » était même une locution passée en proverbe, pour désigner quelqu'un qui ne se donne aucune peine. Cf. Quintilien, Inst. Oral., VI, 3, 63 : L. Galba pilam neylegenter pelenti : «Se-, inijuil. pclis tanquam Caesaris candidatus ».
2. Il glisse bien à la fin un éloge de Nerva et de Trajan (rara teinporum felicilate, ubi sentire quae velis et quae sentias <licere licet); mais l'éloge est aussi court que magnifique, et de parfaite convenance. Même sous cette forme. Tacite ne l'a risqué que parce que Nerva et Trajan ne figureront point dans l'ouvrage. Enfin les expressions, par lesquelles il l'introduit, sont curieuses : « Quod si vita suppeditet, principatuni divi Neruae et iinperium Traiani senectiiti seposui. » Uemettrc, pour parler d'eux, à plus tard et s'il lui reste assez de vie, c'est une manière do dire qu'il n'en parlera pas. Jl semble, en effet, d'après les Annales (III, 34) que, s'il s'était appliqué à un autre ouvrage dans sa vieillesse, il serait remonté plus haut, jusqu'à Auguste, le fondateur de l'Empire, et non point descendu vers l'époque toute contemporaine.
l.E l'KOLUGUE 1()
nifeste dans les deux chapitres qui suivent et qui composent la seconde partie du prologue. Là, Tacite, tenant rasscndilée sous son regard la masse des événements qu'il déroulera plus tard, en présente d'abord un raccourci d'une vigueur et d'un relief étonnants. Et il trouve aussitôt, pour annoncer son sujet, une forme singulièrement originale. Ce n'est plus la période de Cicéron, ce grand organisme vivant d'une vie centrale; l'est une série de petites phrases rapides, juxtaposées, sans verbe principal (toutes les fois qu'il est possible), réduites à l'essentiel (substantif et adjectif, plus souvent substantif et participe, avec les compléments du participe), moule brillant et nouveau, où tous les faits viennent se ranger, s'accumuler, se presser, et déterminent par cette pression même, dont la force augmente à mesure, un irrésistible mouvement qui entraîne l'ensemble. « J'aborde une histoire féconde en catastrophes, attristée par d'aflVeux combats, déchirée par les séditions, cruelle même en pleine paix. Quatre princes succombant sous le fer, trois guerres civiles, un plus grand nombre d'étrangères', et les unes souvent mêlées avec les autres. Succès en Orient, revers en Occident. L'illyrie troublée, les Gaules chancelantes; la Bretagne domptée et aussitôt négligée ; les Sarmates et les Suèves soulevés contre nous ; le Dace illustré par ses défaites et par les nôtres, et le Parthe tout prêt à courir aux armes pour suivre un fantôme de Néron. De plus, venant frapper l'Italie, des calamités inconnues jusqu'alors ou renouvelées après une longue suite de siècles; des villes englouties ou ensevelies... » Et le reste. A travers la
1. Plura cxlerna (I, 2). Chez Tacite phira a perdu souvent sa valeur de comparatif; mais il la garde encore dans certains passages (cf. I, 89 ; IT. 43 ; III, 'J.l\ et 25), et notamment il la garde ici. Par rapport à trina bclla civilia, il désigne les guerres contre les .Juifs, les Bataves, les Bretons, les Sarmates, les Suèves, les Daccs.
20 LES riiOl.iiDLS 1> AKl DANS LES lllSTCJlunS
traduction', resscnlicl demeure, ce qui est la marque des pages fortement écrites. Rien n'est plus oratoire, et rien n'a plus belle allure. Rien ne vise davantage à l'cCTet; mais l'eirct obtenu est admirable. Cela revient à dire qu'il y a rbétorique et rhétorique et que, si une certaine rhétorique mérite la mauvaise estime où on la tient, n'étant que déclamation pure, il y en a une aussi qui pourrait bien n'clic qu'un autre nom, dont on désigne, par opposition à l'éloquence naïve et spontanée, l'éloquence réfléchie, consciente de ses moyens et sûre d'elle-même.
Que faut-ii donc, pour que la rhétorique échappe à la déclamation et ne cesse pas d'être l'éloquence? 11 faut au moins que, si on élève la voix, la chose en vaille réellement la peine; et il faut en outre que celui qui l'élève donne l'impression qu'il n'a pu résister au sentiment qui l'emporte. Grandeur pathétique du sujet, émotion sincère de l'homme, il se peut que ces deux conditions soient suffisantes, mais il est certain qu'elles sont nécessaires. Toutes deux se trouvent réunies dans le prologue qui nous occupe.
L'année 69 de notre ère, {)ar laquelle Tacite commence son récit, est assurément l'une des plus extraordinaires de l'ancienne histoire. Le monde romain, en tout cas, n'en avait pas encore traversé de pareille. Après Néron qui s'était tué dans la banlieue de la ville, chez un de ses affranchis, à la nouvelle de la proclamation de Galba, Galba était massacré sur le Forum par les prétoriens d'Olhon le i5 janvier 69; Olhon
I. A propos (les passages traduits, j'avertis dès le dcbiil que j'ai pris ])Our base la traduction de Burnouf. Mais c'est la traduction de Burnouf toujours revue sur le texte du plus près que j'ai pu, modifiée toutes les fois qu'une correction me paraissait être une amélioration, et reproduite seulement là où je désespérais de faire mieux.
vaincu ù Iknlriac par les généraux de Vilellius se poignardait le 16 avril suivant; A itellius vaincu lui-même par les Flavlcnsle 27 octobre, découverlet arrêté au Palatin, était déchiré et jeté dans le Tibre à la lin de dé cembre, et Vespasien, avant le i" janvier 70, recevait du sénat tous les honneurs du rang suprême, lui cinquième empereur en dix-neuf mois. Cette suite prodigieuse d'événements dépassait en péripéties sanglantes toutes les inventions des dramaturges. Ajoutez cjue précédemment, cjuand un Tibère, un Caligula, un Claude disparaissait, Home ressentait la secousse que causait le passage d'un prince à un autre, mais Rome à peu près seule. LTtalic s'en apercevait moins; les provinces ne s'en apercevaient guère. Ainsi, lorsque dans une eau calme tombe un corps lourd, l'agitation de la surface et les rides circulaires qui se produisent vont s'atténuarit, à mesure (ju'on s'éloigne du centre. Cette fois l'ébranlement était général, de lOccident à l'Orient, de lEbre à TEuphrate, du Rhin au désert. L'empire, tranquille depuis Actium — depuis cent ans, — était remué dans toutes ses parties. Gaule, Espagne, Germanie Afrique, Syrie, chaque province ou voulait avoir élu l'empereur, ou songeait à profiler de la désorganisation d'alentour pour se délivrer d'im joug qui apparaissait facile à briser. La Barbarie devenait menaçante. A l'appel du batave Civilis les peuplades du Rhin répondaient par un vaste soulèvement, prélude des invasions germaniques. Jamais l'heure n'avait été aussi grave. Peu s'en fallut que les destinées de Rome ne fussent dès lors accomplies : elles pouvaient être avancées de plus de trois sièeles.
Ce début des Histoires a donc quelque chose de terrible par les spectacles de mort qu'il étale à nos yeux, et d'émouvant par la pensée, qu'il éveille déjà, du cataclysme final. Que Tacite, pour en parler, n'ait pas été maître de garder le ton ordinaire, qu'il ait haussé la
voix, faut-il s'en étonner? Qu'une certaine recherche de pompe et d'éclat se montre dans tout le développement, n'est-ce point pardonnable? Sans doute, en fra^manl des années, en s'éloignant de la rhétorique, il deviendra plus simple et se rapprochera du grand art. Les Annales, en etï'et, n'auront rien d'aussi oratoire. Mais l'âge et la volonté d'être moins orateur, s'ils sont la cause principale, ne sont pas la cause unique de cette différence; elle tient encore à ce que les Annales n'auront rien d'aussi dramatique. Et elle tient enfin à ce que Tacite n'y racontera plus une histoire dont il a été le témoin.
Au contraire, il a vu en partie les événements de Tannée 69; et ce qu'il n'a pas vu alors, il l'a connu de première main, l'apprenant de ceux qui avaient été les spectateurs ou les acteurs du drame; il a eu ainsi l'écho immédiat, la vibration directe. Mais, je le répète, il a peut-être été lui-même spectateur. Quoique jeune à cette époque, il était d'âge à savoir regarder et à se souvenir. Certaines choses, du reste, se fixent à jamais dans les yeux; un enfant se fût souvenu. Galba étendu sur le Forum, hors de sa litière, le corps percé de coups, la tête séparée du tronc; le peuple s'amusant avec une joie ignoble aux combats de rues entre Vitelliens et Flaviens, encourageant les deux partis tour à tour, excitant par ses cris les adversaires, — des citoyens aux prises, — comme il faisait pour les cochers dans le cirque ou les gladiateurs à l'amphithéâtre ; A'itellius, promené à travers la ville, une pique sous le menton, forcé de redresser la tête et d'offrir son visage à l'insulte, à la boue, à l'ordure : quelles scènes! et comme on s'explique, si Tacite en a été témoin, la profondeur de l'impression causée et l'impossibilité où il s'est trouvé, même trente ans plus tard, de les reproduire de sang-froid. Du souvenir jaillit
LE PROLOGIF 23
en lui rémotion, source de Fcloquence : pectas est 4/uod disertos facit\
Pour achever de faire connaître en quoi consiste Ihomme éloquent, opposons-le au déclamateur, à un Juvénal par exemple. Le satirique s'emporte contre les faussaires, les traîtres à l'amitié, les matrones empoisonneuses, les vieillards corrupteurs et les adolescents corrompus; et cela est bien, et nous approuvons. Mais le voici qui dans les mêmes tirades poursuit de la même colère un avocat coupable de plaider en manteau de pourpre, une bague d'onyx à son doigt', ou Lateranus qui, du haut de sa voiture, salue avec son fouet un ami plus âgé^, ou Matho dont le grand tort consiste, pour se donner de l'importance, à étaler sa personne dans une litière achetée de la veille^ ; nous estimons alors la disproportion choquante entre l'invective et le motif qui l'a provoquée. Tel est bien le mauvais rhéteur : l'homme sans nuances, toujours monté au ton le plus élevé, qu'une petite faute indigne avec autant de force que le vice ou le crime, et j'ajoute, l'homme sans sincérité vraie, car il n'est pas possible que pour de simples peccadilles il soit aussi violemment irrité, et il s'excite à le paraître.
De là résulte que le déclamateur est un homme de parti; il ne veut voir des choses qu'un seul aspect, toujours jeté hors de la mesure et jamais optimiste ou pessimiste à demi. Rouvrons Juvénal. A l'en croire, il ne règne plus sur terre que mal, fourberie, cupidité, haine ; c'en est fait des honnêtes gens, leur race est éteinte; ce qu'il en reste « ne dépasse pas le nombre des portes de Thèbes ou des bouches du Nil ; nous vivons dans le neuvième âge, un âge pire que le siècle
I. Quintil., X, 7, 10. — 2. Juvénal, Sat., VII, i35-i3G et i43lU. — 3. Sat., VIII, i5i-i52. — k. Sat., I, 32-33.
2 4 LES rnocÉDLS d'art dans les histoires
de fer, et si odieux, si criminel, que la nature même n'a plus de métal pour le désigner' ». Tacite, au contraire, a promis d'èlre iin[)artial. Sa promesse est un engagement à tout dire, le bien comme le mal. L'a-t-il tenue? Du moins il a voulu et cru la tenir, et parfois même il y a réussi. Le prologue des Histoires nous en est une preuve : le chapitre m qui le termine apporte une heuieuse restriction au chapitre précédent. L'auteur venait de tracer une peinture énergique de l'époque des Flaviens, mais une peinture constamment sombre, qui risquait d'être fausse pour être trop uniforme, et de paraître invraisemblable par Texccs même de sa noirceur. Il l'a senti, et se corrige, ou mieux se complète : « Ce siècle, ajoute-t-il, ne fut pas si stérile en vertus qu'il n'ait produit aussi quelques bons exemples. On vit des mères, des femmes suivre leurs fds ou leurs maris en exil, des parents se montrer intrépides, des gendres courageux, des esclaves d'une fidélité inébranlable dans les tortures; on vit d'illustres personnages envoyés à la mort, et cette mort elle-même courageusement supportée, trépas comparables à tous les plus beaux de l'antiquité". » Ce sont encore des images de deuil, réconfortantes toutefois. Parmi tant de tristesses, passent sous nos yeux de nobles figures qui, nous arrachant au spectacle de la bassesse ordinaire, nous empêchent de désespérer de l'humanité.
On parle souvent du pessimisme de Tacite, et l'on n'a pas tort. Il est sûr que Tacite a une mauvaise opinion des hommes en général. Il est enclin à leur supposer des arrière-pensées, des mobiles secrets, des calculs trop profonds et, si j'ose employer l'expression, quelque chose de toujours un peu « machiavélique ». D'un fait il aime à proposer deux explications, Tune plus