I. IV, 43. — 2. V
3. Dans l'exemple (lit, 5) cité p. 248, quelques é(iileurs ont fait erreur, en mettant un point ou une forte ponctuation après le verbe principal missus (est). Car forlnna parlium alibi Irans-
2i30 LES PROCEDES D ART DAMS LES HISTOIRES
Tacite n'attend pas, pour écrire, d'avoir rassemble tous ses faits, toutes ses idées. Il ne façonne pas d'ensemble et d'avance sa phrase dans sa tête, comme la façonne nécessairement quiconque a l'intention d'écrire en périodes. 11 ajuLite les idées et les faits les uns aux autres, au fur et à mesure qu'il les découvre, les voit, les apprend. La juxtaposition est, en conséquence, le procédé le plus commode, et aussi celui dont il use le plus volontiers. La coordination pourrait également lui convenir, si d'autre part son besoin de rapidité et son goût de forte antithèse ne l'entraînaient à supprimer les conjonctions de liaison. Par contre, la subordination, l'àme de la période, n'est point son alïaire. Mais de toutes les formes dépendantes, la proposition participiale absolue est celle qui est le moins dépendante ; elle Test à peine. Le lien qui la rattache à l'ensemble de la phrase est aussi mince et léger que possible. Le rapport de sens qui existe entre elle et la proposition principale, indéterminé par lui-même, n'arrive jamais à se préciser pour le lecteur avec la netteté que lui donnerait une autre tournure ; et lorsque le participe marque la simultanéité', c'est-àdire n'indique plus que l'accompagnement pur et simple, ce rapport devient encore plus délicat et fragile. Tout cela fait une proposition facile à détacher, facile à déplacer, pour qui toutes les places sont bonnes, et qui accepte très aisément la dernière. C'est bien ce qu'en aime
acla n'est pas une seconde proposition principale, c'est un second ablatif absolu ; ci le nec de la première proposition participiali^ s'oppose à aut qui suit, équivalent d'un second nec ou neque. iMai> l'erreur môme est intéressante; elle prouve que régulièrement lu plirase est finie avec missus.
I . Comme il arrive souvent avec le participe passé passif : voir des exemples dans Gantrelle, Goelzer, Conslans. Je n'en citerai qu'un, caractéristique : IV, 34 ex quibus (^caplivis) unus, egreçjiuni facinus ausiis, clara voce (jesta palefecit, confossus ilico a Germanis. Il est bien évident que confossus ne peut marquer que la simultanéité, et non une action antérieure.
Tacile : sans êire juxtaposée, elle supplée cependant à la juxtaposition. Remarquez que beaucoup de ces propositions absolues pourraient être remplacées par des propositions principales. Remarquez qu'elles l'ont été dans la traduction rran(:aise, où le faible lien de dépendance s'est rompu de lui-même, pour laisser la juxtaposition reparaître'. Qu'il en fiit de même en latin, le plus souvent il n'aurait tenu qu'à Tacite ; et dans le dernier exemj)le que j'ai cité, s'il avait écrit miidcni caedendis materas operaturn turbavere, occisus est praefectus castrorum..., céleri se munimentis defendere, quelle réelle différence y aurait-il eu avec la phrase telle qu'elle est sortie de sa plume ? Peut-être, devant ceteri se dcfendere, n'a-t-il substitué l'ablatif absolu à une proposition principale que pour varier ses tournures.
Entre ces deux premiers types de phrase, la phrase courte et la phrase allongée, il y a donc plus de ressemblance qu'il n'apparaissait tout d'abord. Elles ont ceci de commun qu'elles respectent et reproduisent dans le style de l'écrivain le mouvement même de son esprit. Nous assistons à tout un travail intellectuel. Les différentes parties de la pensée naissent à nos yeux et se disposent au cours de la phrase, suivant l'ordre où elles ont pris naissance. Il en résulte qu'il ne faut pas s'étonner si, contrairement à l'ordre logique, la cause d'un fait est placée après le fait qu'elle explique ; Tacite étant parti du fait pour remonter à la cause, le fait, dans la phrase comme
I. Autres preuves : II, 69 Balavorum cohortes, ne quid truculen- Ihis anderent, in Gcrmanlam renùssac, principiuin iiitcriio simul exlenioque bollo parantibus fatis, «... elles furent renvoyée s en Germanie : (linsi se préparaient, par l'effet du destin, les éléments d'une guerre à la fois civile et étrangère. » — II, 86 laonientoquc temporis Jlafjrabat inijcns belliim, Illyricis exercitibus palam dcsciscentibus, ceteris fortunam secuturis, « un instant avait suffi pour allumer une guerre formidable : les années d'Illy rie avaient levé bardimcnt l'étendard, les autres étaient décidées a suivre la fortune » etc.
dans son esprit, doit venir avant la cause '. 11 ne faut pas sV'tonnor davantage si, contrairement à Tordre chronolog-ique, une circonstance antérieure est rejetée après une autre qui lui a succédé; Tacite se les est représentées dans cet ordre ; il voit d'abord le fait essentiel, même s'il a été postérieur (Pison et Vinius ensevelis ') ; il n'envisaire qu'ensuite le fait secondaire, même s'il a eu lieu auparavant (le rachat aux meurtriers des têtes des victimes). Il ne faut pas s'étonner enfin si certaines explications, qui sembleraient devoir être mises toutes sur le même plan, apparaissent à des plans différents : Tacite n'a souiîé à elles que successivement. Il croyait n'avoir qu'une raison à donner. Une deuxième, une troisième s'est offerte à lui. Il lui a fallu ajouter la nouvelle idée à l'idée ou aux idées précédentes, sans revenir sur la chose déjà écrite ; la proposition participiale absolue le lui a permis, procédé plus souple que l'emploi du participe se rapportant au sujet, moyen aussi souple que la juxtaposition, cadre tout prêt qui s'ajuste à tous les cas.
1. Cf. III, 7 Desiderata diii res... in mains accipitur, postquam Galbae imagines... recnli iiissit Antonias, décorum pro causa ratus si... D'abord le fait : desiderata diu res in maius accipitur. Qu'est-ce qui a produit ce fait? L'ordre d'Anlonius (///iiiyines recoli iussit Antonias). Pourquoi Antonius a-t-il donne cet ordre .■^ Décorum pro causa ratus. Trois temps donc, trois mouvements de la pensée qui remonte successivement de cause en cause; et successivement aussi, le fait, point do départ, puis l'explication du fait, puis la raison de cette explication vieiuient, selon le même ordre, se déposer dans la phrase. — III, 1 1 (eripuit Saturninum) obscuritas latebraruni (juihus occult'batur, vacanlium forte balnearum J'ornacibus abditus. L'obscurité de sa cachette le sauva ; voilà le fait, exprimé en premier lieu. Maintenant (second mouvement de l'esprit) quelle était cette cachette.^ L n fourneau de bain inoccupé, etc.
2. I, .'17. — Cf. III, 10 : Opposait sinum Antonius stricto j'erro. aut mililuin se manibus aut suis moriturum oblestans... Antonius oppose sa poitrine aux mutins : attituile çénérale, qui est le fait le plus fra|)panl. 11 a tiré l'épée, fait accessoire, dont l'observateur s'avise ensuite et qu'il place après, alors qu'il aurait dû le placer avant. Ce n'est pas l'ordre chronologique, c'est l'ordre descriptif.
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Exemple: Les préloiiens ont nommé Flavius Sabitius préfet de Rome. Quels sont les motifs de celle nomination? « Urhi Flavinm Sahinurn praefecere Qnililcs^, iudiciani Neronis seculi, suh quo eandcm ciiram oblinaerat, I plerisqae Vcspasianum fratrem in co respicicnlil>Lis^ ». Tacite n'a d'abord aperçu qu'une raison : les prétoriens veulent respecter le choix de Néron, sous lequel Sahinus avait exeicé déjà cette charge. Mais, loul en écrivant, il en aperçoit une seconde : beaucoup d'entre eux songeaient à s'atlacher Vespasien. Il aurait pu, pour rendre celle-ci, juxtaposer une deuxième })roposilion principale (^plcrique . . . respiciebanC).\\ ix^vQÏh'è le procédé /)/er/5^ae... respuicntibus : Tollice esl à [)eu près le même. Si nous voulons en français garder la légère attache qui existe en latin, avec la nuance, malgré tout, que marque l'ablatif absolu, la locution sdiis compter que, à laquelle !e traduitenr aura recours, rendra ce mouvement supplémentaire de la pensée, qui relance la phrase, quand on la cro\ail arrêtée : « sans compter que beaucoup regardaient en Sabinus son frère Vespasien ». Objeclera-t-on que les deux raisons ne sont pas de même force, lune étant plus générale que Taulre, que tous les soldats obéissent au premier sentiment (respecter le choix de Néron), mais non pas tous au second (être agréables à Vespasien), que la ditlérence des constructions ne fait donc que mettre en lumière la hiérarchie des idées ? On peut aussi bien prétendre que c'est justement parce que la seconde raison esl moins générale, qu'elle s'est présentée seulement la seconde à la pensée de Tacite, et qu'en somme l'auteur s'est soucié de reproduire dans sa phrase moins l'ordre hiérarchique des idées que l'ordre de leur ap[)arition successive.
Mais prenons un autre exemple. — Il était loisible à
2 5/î LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
Tampius Flavianus, venu en Italie, de se tenir à l'écart de la crise qui secouait la région du Danube. Il rentre en Pannonie et se range avec la province au parti de Yespasien. De nouveau, ici, deux raisons, dont rien ne prouve, cette fois, que l'une soit plus importante que l'autre. La structure de la phrase n'en est pas moins semblable à celle de la phrase précédente : Flavianum... rerani novanim ciipido legati nomen resumere et misceri civilibus arniis impulerat, siiadente Cornelio Fiisco...^ Puisque les conseils reçus paraissent avoir entraîné Flavianus tout autant que l'amour du changement, le verbe principal devait en bonne règle avoir un second sujet, et le substantif consilia était tout indiqué pour remplacer siiadente. Sans doute; mais il aurait fallu que les deux idées eussent été conçues par l'auteur en même temps, et avant qu'il se fût engagé dans la phrase. Or il n'a dabord considéré que l'une des raisons, le goût du changement (rerum novaram ciipido), et il avait déjà exprimé son verbe principal au singulier (impiderat), quand la seconde lui a été suggérée. Qu'importe? Née après coup, elle sera mise en appendice, rattachée à la première par une proposition participiale à l'ablatif absolu. Ordre successif encore, conforme à Tordre de pensée : nous savons que le procédé ne déplaît point à Tacite ^
Il lui déplaît si peu que je n'hésite pas à expliquer