‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 16 sur 177 · I. Juvénal, Sal., I, 1A · texte numérisé non relu

I. Juvénal, Sal., I, 1A

20 LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES

Résumons maintenant les résultats de notre analyse Le prologue est de tradition chez les historiens latins : - Tacite, homme de tradition, adopte le prologue. — Le prologue a reçu de la rhétorique une transformation profonde : Tacite, élève des rhéteurs, adopte le prologue transformé. Il en fait d'une part un plaidoyer, oii il justifie son entreprise (chap. i), d'autre part un morceau littéraire grâce auquel, dès le commencement, il posera sur son histoire ime empreinte très nette d'oeuvre d'art (chap. 2 et 3). — Mais en même temps il est Tacite, un génie austère, qui conçoit peu à peu une plus haute idée du rôle de l'historien, un génie puissant, qui veut dégager son originalité des liens de la rhétorique. Mais en outre, il a su choisir une matière exceptionnellement dramatique. Mais cette matière enfin, il a la chance de pouvoir l'animer d'impressions personnelles, qu'il ravive en lui à la flamme de ses souvenirs. De là une émotion à la fois contenue et frémissante, une éloquence qui palpite, un mouvement oratoire qui n'est que l'effort du style pour se hausser à la taille du sujet, tout un concours de circonstances qui font de ce prologue un magnifique prélude.

S'il fallait lui adresser un reproche, à ce prélude, ce serait d'être presque trop beau. Une crainte, du moins, vient à l'esprit' : comment Tacite rentrera t-il ensuite ^ans le ton ordinaire de l'histoire.^ Le détail des événements ne peut le maintenir toujours sur les cimes ; il faut redescendre. Alors de deux choses l'une : ou l'auteur en effet redescendra, et le récit, après la magnificence de l'exorde, est exposé à paraître bien terne ; ou

I. G. Boissier a déjà exprimé cette crainte (Rev. des Cours et Conf., 1896, 3o janvier, p. 482).

l'auteur, afin de garder à son style un éclat que le récit ne comporte plus, voudra continuer la grande éloquence, et son éloquence continue, non seulement sera ennuyeuse, mais aura le tort plus grave de sonner faux ; pour ne pas vouloir dire simplement les choses simples, c'est maintenant, et à coup sûr, qu'il deviendra dérlamateur. Des deux côtés je vois un danger. Est-il possible d'y échapper, et par quel moyen?

Tacite se tire d'affaire, en se souvenant qu'il est peintre. Usait que, si la juxtaposition de couleurs différentes produit toujours quelque chose de heurté, notre œil passe aisément des unes aux autres, quand on a soin de le conduire par une série de tons dégradés. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il jette un regard sur la situation politique de l'Empire au ["janvier de Tan 69. Cette large vue d'ensemble est un morceau d'apparat encore, qui se prêtera donc aux brillants effets des chapitres antérieurs, mais un morceau de transition aussi, où pénètre déjà, au lieu des généralités du prologue et de ses allusions très vagues, le détail plus précis, le renseignement, le petit fait, et avec lui la nécessité d'assourdir les tons par endroits et d'amortir les lumières. Cet exposé participe du prologue, dont il est comme un prolongement ; mais il prépare le récit lui-môme, dont il facilite l'intelligence par les explications préalables qu'il fournit. De celui-là à celui-ci nous glissons par un plan incliné, et au chapitre 12, quand commencent à se dérouler les événements, nous nous trouvons abaissés au niveau de la narration, où nous sommes introduits sans violence et de plain-pied. Le peintre a su fondre ses couleurs.

Voilà un premier procédé. En voici un second, auquel Tacite a recours également. Tl consiste, l'histoire pouvant être présentée de deux façons, l'une plus scientifique, l'autre plus artistique, sous la forme du récit qui l'expli- C[ue ou sous celle du tableau qui la montre, à remplacer,

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chaque fois que le permettra l'occasion, le récit par Ir tableau, c'est-à-dire la succession des différents laits p;ii le groupement d'un certain nombre d'entre eux en un tout composé. Tacite n'a pas, comme nous Texigeons , des modernes, le respect scrupuleux de l'exactitude; il a le goût de la vérité, sans en avoir la passion. A maintes reprises, au cours de sa narration, l'on noiera de la négligence, de l'à-peu-près, même de l'obscurité. Il laisse tomber tel ou tel détail, qu'il serait utile de connaître pour se rendre un compte juste de l'épisode. Au fond le récit, qui n'est que récit et ne tourne pas au tableau, ne lui plaît qu'à moitié ; il s'y résigne, comme à l'indispensable; mais U le réduit. Ce qu'il aime, ce n'est pas tant de savoir que telle chose a eu lieu à tel moment du passé, c'est de la voir dans le moment même où elle a eu lieu. Et pour voir, ses dons de peintre le servent merveilleusement. Ce qu'il retient de son examen ressuscite à ses yeux avec une force singulière Qu'audessus de la trame des menus faits apparaisse l'événement dramatique, rien n'égale la puissance avec laquelle il s'en empare aussitôt. Il est là, observateur curieux, intéressé ; il assiste à l'action, il la saisit dans ses diverses parties, avec son cortège de couleurs, de formes surtout et de mouvements, avec les gestes et les attitudes des personnages ; et il ne s'en détache plus, qu'il ne l'ait rendue avec la vigueur dont elle l'a frappé. A l'appel de son imagination, les circonstances se réunissent, se disposent en une scène, et la scène s'ordonne en tableau. L'histoire ainsi traitée promène le lecteur de scène en scène, et comme de sommet en sommet, avec l'entre-deux narratif dont elle n'a pu se passer. Chaque livre se trouve découpé en une suite de tableaux. Veut-on des exemples ? Il faudrait presque tout citer. Je me borne aux premiers chapitres : tableau des rivalités d'influence qui s'agitent autour de Galba; adoption de Pison ; présentation de

Pison à rarince, au sénat; tableau d'Othon parmi ses affranchis et ses astrologues ; d'Othon intriguant auprès des prétoriens ; d'Othon proclamé empereur, tandis que le vieux prince « fatigue de ses prières les dieux d'un empire qui n'est déjà plus à lui » ; acclamations du peuple et empressement des sénateurs autour de Galba, dès qu'arrive la fausse nouvelle du meurtre de son rival..., et ainsi de suite, jusqu'à la mort de Galba, jusqu'à celle d'Othon, jusqu'à celle de Vitellius*. Le procédé aurait de l'inconvénient, s'il s'agissait d'une époque banale ou de peu d'intérêt, qu'il fallut violenter pour la réduire en tableaux. Mais relie que décrit Tacite est si agitée, si tragique, si pleine de coups de théâtre précipités, que les scènes sont en quelque sorte toutes faites, et que les tableaux s'oflrent d'eux-mêmes.

Il est probable qu'ils s'offraient surtout dans la partie des Histoires que nous possédons. Si notre conjecture est exacte, remercions le temps de ses ravages. Lui qui frappe d'ordinaire en aveugle, aurait opéré cette fois une mutilation presque intelligente. Les ruines laissées ne sont peut-être pas étrangères à l'étonnante impression (jue nous cause l'ouvrage. Car l'année 69 est dramatique au suprême degré : mais ni le gouvernement de Yespasien, surt< ut après que les Bataves furent vaincus et les Juifs écrasés, ni le court passage de Titus sur le trône, ne présentaient, il s'en faut, une matière d'un intérêt aussi poignant; et le principat de Domitien, règne de la délation, de la méchanceté hypocrite, de la cruauté sournoise, devait ressembler beaucoup à celui de Tibère : on sait, du reste, que, lecteur assidu des

I. Ces talDlcaux partiels se groupent à leur tour en tableaux plus vastes et forment de grands ensembles, dont chacun occupe à lui seul la moitié d'un livre, ou un livre entier, ou même plus d'un livre: la lutte de Galba et d'Ottion, celle d'Othon et de VitcUius, celle de Vitellius et de Vespasien, la révolte des Bataves, la guerre contre les Juifs.

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mémoires du vieillard de Caprce, Domilien s'attachait à le prendre pour modèle. La différence des Histoires et des Annales tient donc, parmi d'autres raisons déjà énumérées, à celle-ci encore, que nous ne connaissons plus des Histoires que la période la plus captivante.

Quoi qu'il en soit, dans la partie conservée l'accord est étroit, intime, entre le procédé du tableau et l'objet auquel il s'applique. Et dès lors le procédé a plusieurs avantages, auxquels doivent être également sensibles les deux hommes que Tacite porte en lui, l'orateur et le peintre. Chaque tableau, se détachant en relief, produit un effet. Mais pour atteindre ce relief et obtenir cet effet, ce n'est pas trop de toutes les ressources d'une riche palette. La hardiesse des expressions, l'éclat du style, loin d'être à éviter, deviennent une condition nécessaire ; et voilà Tacite libre de soutenir désormais le ton magnifique du prologue. ?sotre crainte de tout à l'heure était vaine : entre toutes les parties de l'ouvrage l'harmonie subsistera.

Tableau de l'état de l'Empire a l'avè?{ement DE Galba.

Tacite, avant d'aborder les révolutions qui portèrent au pouvoir la dynastie flavienne, commence par embrasser d'un coup d'oeil la situation du monde romain à cette époque. Un souci d'artiste l'y oblige, nous l'avons vu; mais un souci d'historien également. De même que les premières scènes d'un drame forment l'exposition du sujet, les huit chapitres des Histoires qui succèdent au prologue, mettent le lecteur au courant de ce qu'il a besoin de connaître. La suite des événements perdrait en clarté, si nous ne savions dès le début quel

LE PROLOGUE 3l

était, après la mort de Néron, l'état de la ville, l'esprit des armées, celui des provinces et, pour parler comme l'auteur, quelles parties dans ce grand corps de l'empire M se trouvaient encore saines, quelles autres déjà malades ». Mais exposer celte situation, c'est du même coup aller aux causes profondes et découvrir les ressorts cachés dont le jeu déterminera Tébranlement universel. Or la recherche des causes est précisément un des objets de l'histoire. Tacite ne l'ignore pas. Anteqiiam deslinata componam, dit-il, repetendum videlur qualis status urbis, qaae mens exercituum , quis habitiis pro-

vinciarum ut non modo casus eventusque rerum,

qui plerumque fortuiti sunt, sed ratio etiam causaeque noscantur\ Entendez par ce dernier membre de phrase, qui n'a pas été toujours bien compris, que les péripéties et l'issue des événements sont chose douteuse et dépendent du hasard. On ne peut les prévoir ; on les constate seulement. Mais aucun événement ne se produit sans cause ; et cela, Tétude des causes, relève de la raison. Ainsi, Ton ne pouvait affirmer à l'avance quelle tournure prendrait la révolte de janvier 69, si elle serait nécessairement favorable à Othon et contraire à Galba : toutes les révoltes n'ont pas le même succès. Mais on pouvait être cctain que le mécontentement des prétoriens, la défiance du peuple à l'égard d'un prince si différent de Néron, bref l'état des esprits et des mœurs amènerait la révolte.

Tacite trouve donc, dans le vaste aperçu qui lui sert d'entrée en matière, l'occasion d'appliquer ce qu'on appellera, si le mot n'est pas trop ambitieux, sa philosophie de l'histoire. J'ajoute que cette occasion, les tableaux à l'ordinaire la lui fourniront plutôt que les récits. Le récit présente les faits surtout du dehors,

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