‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 162 sur 177 · II. — 2. II, 69. — 3. II · texte numérisé non relu

II. — 2. II, 69. — 3. II

27O LtS rUOCÉDÉS d'aux DAJiS I.KS lUSTÛlUES

sence voulue de symétrie entre les ditTérents mots ou les différents membres de la phrase. Tacite semble fuir la symétrie avec autant de soin que Cicéron la recherche. Dès le premier chapitre il hasarde cette construction bizarre : nec/iie amore qaisquain et sine odio dicendus est (proposition négative et proposition afTurnalive côte à côte)'. On trouvera cataloguées dans les ouvrages spéciaux les formes diverses sous lesquelles se manifeste celte « asymétrie » ou tnconcinnitas ; mais (ce qui nous intéresse pour le moment), le principe dont elles procèdent toutes, n'est-il pas encore et toujours ce besoin d'imprévu qui tourmente l'auteur? La symétrie est chose régulière et prévue. Cicéron ne veut point surprendre. 11 aime au contraire la belle cadence qui flatte loreille, dont l'oreille attend le retour; il divise ses périodes en compartiments symétriques. Tacite cherclir les rudesses de l'asymétrie, qui heurtent le cerveau et lui imposent la sensation delà chose neuve. Remarquez qu'il n'y a qu'une façon d être symétrique, mais qu'il y en a. vingt, cju'il y en a cent de ne pas l'être. Le procédé est susceptible d'étonnantes variétés; Tacite les emploie, de manière à étonner en effet.

La sententia est également un procédé pour exciter la surprise. Prenez les deux phrases suivantes : exacto per sceleradie novissimum nialorunifuit... iaetitia, et : trans rectum est tenipus quo passes videri concupisse, confuqiendum est... ad Imperiunï'. Que l'on ait l'impression d'une chute, comme avec la première, ou au contraire celle d'une ascension, comme avec la seconde, dans les deux cas l'eflct est obtenu par une rupture d'équilibre; c'est toujours une secousse donnée au lecteur par quel que chose d'inattendu. Or vouloir de l'imprévu sans cesse, rechercher à tout prix ce cpii sort de l'ordinaire,

f. I, I. — 2. I, 47 ; II, 76.

est un des traits de l'esprit précieux. Il y a de la préciosité dans les Hisloires. Nous l'avions déjà noté; on en connaîtra maintenant la source. Le précieux ne reste jamais dans la mesure; il exagère, soit qu'il grossisse, soit qu'il subtilise; il renchérit sur l'expression courante pour la rendre plus forte, il raffine sur la sienne propre pour la rendre plus ingénieuse. Si Tacite a des expressions un peu emphatiques, de ces mots, comme dit Msard', qui surfont l(^s choses, s'il a de l'affectation et de l'apprêt, c'est qu'il n'a pas su échapper complètement à la contagion régnante des écoles et des cercles, qui consistait à mettre de l'esprit partout, et non seulement « dans des pensées rares qui n'en sont pas moins justes, mais dans des pensées communes qui veulent paraître rares"' ».

Cette affectation conduit à l'obscurité, autre défaut de la préciosité. Tacite est obscur par brièveté sans doute, par condensation de l'idée, laquelle, visant à s'exprimer ilans le moins de mots possible, supprime tous les mots qui ne sont pas nécessaires — et quelquefois ceux qui le sont'; multipliant Vs fi'jnres comme l'ellipse et

1. D. Nisard Les quatre ijrands historiens latins, i884, p- 3oo.

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