‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 165 sur 177 · Tac.', Hist., m, 36. — 3. III · texte numérisé non relu

Tac.', Hist., m, 36. — 3. III

4. in, 73 audaciam pro latcbra habebunt ; II, ga abdilis pecuniis pcr occultas aut ambitlosos sinus ; III, ^2 segnitia maris; IV, 6 ruina soceri.

5. II, k^ maesta fama ; II, 34 segne otium ; II, 2 audendoribus spatiis; III, 36 (Mtellium) in nemore Aricino desidem et marcentem ; 1, 7 servorum manus subilis avidae, etc.

280 LES PROCliotS I) AKl l).\N> lAiS IIISTOIUES

rilalie dont on lève le verrou pour y faire passer l'invasion (mm reseraiam Italiani^), un chef" qui descenel dans Tarène, champion déclaré de la cause qu'il a einbrassée {descendisse in causam videbatar-), la fortune au-devanl de laquelle il ftiut courir, déployant les plis de sa loo^e (panderet modo sinum et venienli Fortunne occiirreret^), un malheureux déjà compromis, chancelant, et qu'on pousse de l'épaiile pour le faire tomber tout à fait Çimpidit ruentem^^, les soldats qui s'élancent aux premiers rangs ou dont la vague reflue aux derniers (in priniam pôstremamve acieni prorumpebant aut relabebantiir^), les légions frémissantes, quand d'un coup d'œil circulaire elles dénombrent leurs forces {/réméré miles et vires suas circumspicere*^), la carapace de boucliers que forme une troupe d'assaut, désunie sous les coups de lances qui la sondent, disjointe par les pique? et devenue comme flottante (disiectam Jluitantemque testadinem lanceis contisqiie scrutantur'). Voici des personnifications : la curiosité publique assiège le palais, impatiente de quelque grande révélation {circamsteteral Palatium publica exspectatio, magni secreti impatiens"), les routes emplissent l'Italie de \iicavme Çstrepentibns ah iitroque mari itineribus^), la barbarie et la déhauche ont renversé Néron de dessus la nuque de l'Etat {Neronem sua immanitas, sua luxuria cervicibus publias depuierunt^^, métaphore ancienne, employée par Cicéron et Tite-Live, mais en progrès de hardiesse chez Tacite).

Telle est souvent la façon dont son imagination lui représente hommes et choses, idées et sentiments. Mon seulement il sait voir les formes concrètes, mais il anime l'inanimé, il fait vivre l'abstrait ; et ce qu'il voit et ce qu'il sent, il le traduit par de brillantes figures. Cepen-

I. III. a. — 2. III, 3. — 3. I, 53. — 4- II, 03. — 5. Il, 4r. — 0. II, 6. — 7. III, 27. — 8. I, 17. — 9. II, Ga. — 10. I, lO.

LE STYLE 28 l

Jant il ne faudrait pas croire que son style soit tout métaphorique. Il y a des écrivains comme Montaigne ou Victor Hugo, qui parlent presque uniquement par images, parce qu'ils pensent presque uniquement en images, chez qui sensation et pensée c'est tout un, dont le style, selon le mot de Sainte-Beuve, « est une figure perpétuelle et ù chaque pas renouvelée' ». Don éminent du poète que de peindre ainsi par images; il colore, il transforme tout ce qu'il touche. Par là Montaigne est un poète, au même titre que Victor Ilugo. Et Tacite aussi en est un, en tant qu'il a eu « celte baguette d'enchantement ».

Mais il est une autre façon d'être poète, parce qu'il -L une autre façon de peindre. Au lieu de termes figus, on peut se servir des mots de tout le monde, à 1 1 • ndilion pourtant de les bien employer et les bien dis [Hjser, ce dont tout le monde n'est pas capable. « Quand 'Ml joue à la paume, dit Pascal", c'est une même balle ilunt on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. » Le pittoresque — et le poétique dont le pittoresqiie est un élément — sera donc aussi l'art de faire valoir les mots les uns par les autres, comme les phrases les unes par les autres, comme les sons les uns par les autres. Du simple assemblage de termes propres, de mouvements et de sons justes, on tire des effets inattendus. De cette manière encore Tacite est poète, et plus souvent même que de la précédente. Il peint par le rythme des phrases, il peint par la disposition des mots, il peint par le choix des sons; il peint môme par deux de ces choses ensemble ou par toutes les trois réunies ^

1. Sainte-Beuve, Port-lioynt. t. II, liv. III, ch. 3, p. 443.

2. Pensées, art. VII, g (édit. Havet). Pascal le dit de la disposition des peiisûcs dans le discours, mais on peut l'appliquer à la disposition des mots dans la phrase.

3. M. Vianey (oui', cit., p. aTi) prononce iri le iinm dp La Fnn-

•j.î>:a li:s l'iiocKDKs d aut i)a>s li;s IllSrolKES

Il obtient par Faccumulation de ses petites propositions juxtaposées, qui se pressent comme des flots, d'extraordinaires eflets de rapidité. « Alium crederes senatum, alium popuhirn : ruere cuncti in castra, anteire ^ proximos, certare cum praecurrentibus, increpare Gai- | bam, laudare militiim iudiciuni, exosculari Olhonis manum; quantoque magis falsa erant qaae fiebanl, tanto plara facere\ « Ce mouvement, à la fois précipité et brisé, en harmonie avec la pensée, ne donne-t-il pas à merveille l'impression d'une foule qui se rue, se bouscule, multiplie les démonstrations et les gestes, faisant chacun d'eux avec une hâte fébrile et passant à d'autres sur-le-champ, par crainte de n'en jamais faire assez!' Tel est, à la mort de Galba, l'empressement de courtisanerie qui s'empare comme un vertige du Sénat et du peuple et les jette, lâches et tremblants, aux pieds d Othon le vainqueur.

Par de plus amples propositions, au contraire, et des mots heureusement choisis, Tacite obtient de remarquables effets de lenteur et de lourdeur. Les légionnaires d'Espagne gagnent l'Italie à travers les Pyrénées et les Alpes, voyage fatigant qui les rebute. La phrase aussitôt se moule sur la sensation à exprimer : Lahores itinerum, inopia commeatmim, duritia imperii atrocius accipiebantur, cum Campaniae lacus et Achaiae urbes classibus adiré soidi \ Pyrenaeum et Alpes et immensa viaruin spatia aegre sub armis eniterenlur^. La longueur des mots de la proposition principale, dont les trois sujets, qui énumèrent les causes de mécontentement, sont rapprochés sans conjonction copulative, la lourdeur des compléments du verbe subordonné accrue par

tainc, et il a raison. C'est par des qualités de ce genre que La Fontaine a été l'admirable artiste en vers que l'on connaît. I. Tac, Hisl., I, /i5. — 2. I, 28.

Li: STYLli 2 83

la répétition de et entre chaque terme, le dur hiatus de spatia aegre, la pause obUgatoirc avant et après sub armis, enfin le verbe ënîterënlur avec ses cinq syllabes dont trois longue?, tout concourt à peindre l'ennui, l'accablement, les marches épuisantes, une armée qui se traîne et murmure.

Une même phrase, par le choix des mots et des sons, peut offrir le contraste de l'immobilité silencieuse, suivie d'une explosion d'activité. Quand les troupes de Germanie, que Cécina, leur chef, a livrées aux Flaviens, ont la révélation brusque de cette trahison, quand elles voient le nom de Yespasien inscrit sur les enseignes, les images de Vitellius abattues, c'est d'abord pour elles la stupeur : vastum primo silentium ', et les deux premiers mots de quatre spondées, allongés par l'intervalle qui les sépare, le grand substantif ([ui les suit et les prolonge avec ses quatre syllabes, elles-mêmes coupées en deux moitiés égales (deux iambes), forment un ensemble qui tombe lourd et sourd devant un fort arrêt de la prononciation : vristûmlprimôWsUënruimWl. Puis soudain': mox ciincta simiil erumpunt. La phrase est repartie, vive, rapide, avec un monosyllabe, deux dissyllabes, ceiui-là mordant (rnox), ceux-ci fluides, presque tout en brèves (ciinctà sunùC), pour s'achever sur le pesant êrumpTint (le flot a crevé de sa masse le barrage et se déverse maintenant par la trouée qu'il a faite).

S'agit-il de représenter Vitellius s'acheminant vers Rome et tout l'incroyable encombrement de gens, de bagages, de services de toute sorte qu'il traîne à l'arrière, vivandiers, valets d'armée, courtisans, bouffons, comédiens, cochers; les mots de quatre, cinq, six syllabes, les spondées, les génitifs pluriels en -oriim, en -arum, les imparfaits en tête des propositions se multiplient.

2(S j Ll> l'HUClini'.S l) AUl' DANS I.KS HISTOIKES

Tout le chapitre 87 du second livre est très curieux lu cet égard et mériterait d'être étudié de près'. — S'agit-il de peindre un dédié d'armées prisonnières, Tacite trouve| les sonorités graves et tristes, les harmonies sourdes quil. conviennent : mnestam inermtum a<jinen, deiectis in ter-\ ram ocii/is, seqachatar ou sdens nqmen et relut longaeik exsequiae'. Ajoutez l'eflet que produisent, dans la pre- lumière phrase le long sequebatar détaché du reste, dans'' la seconde tous ces mots qui semblent marcher au pas et s'avancent en groupes de deux s}llabes, à intervalles réguliers, l'hiatus enfin de lonfjae exsequiae qui ralentit le funèbre cortège. Ce n'est pas de l'harmonie imitative, piocédé toujours artificiel; c'est l'expression d'une pensée vivement émue, qui se traduit d'elle-même dans la forme appropriée.

Quant au détail proprement grammatical des genres, àes nombres, des cas, des temps et des modes, je n'ai pas à y insister; il a été relevé avec soin par les érudils qui s'en sont occupés. Je me bornerai, pour finir, à deux remarques. D'abord, on ne peut manquer d'être frappé [)ar les libertés, les hardiesses même de cette syntaxe. Dans l'emploi des adjectifs au pluriel neutre, des génitifs marquant l'objet ou la relation, des datifs de but, des ablatifs d'instrument, des participes, dos infinitifs, des cas absolus, des appositions, dans cent autres emplois Tacite se comporte avec l'audace d'un

I. II, 87 : Vilellius contemplior in dits segniorque ad omnes muuil'ipioruni viUariimqae amornilates resistcns, gravi urbcm agmine pchbat. Sexaginla milia armatonim sequebontiir... Oncrabant multiladinem obvii exurbe... Agqrcgabanlur e plèbe...

a. ni, 3i ; IV, (3a. ■

poète'. Puis la sviilaxe acquiert cliez lui une souplesse qu'elle ne connaissait pas encore, à la lois par l'iniilationdu grec, ressaisi à travers Salluste et Virgile, et par liniilation de la langue des gens du monde, où la correction extérieure el grauiiuaticale esl moins sévère et se subordonne h. une sorte d'intelligence rapide des rapr ports entre les choses.

De tout cela s'est formé im stylo d'une vivacité et d'un

iief extraordinaires, toujours varié, brusque, inij)iévu,

i.'in pas précisément obscur, mais qu'il faut pourtant

un peu d'ctlort pour com|)roniire, qui n'a point, qui ne

it point avoir cette clarté lumineuse, grâce à laquelle,

. . |iremier coup, le lecteur n'a plus rien à cherclier, un

> vie enfin qui, tout en prenant aux devanciers, aux

ilemporains, demeure éminemment original et per-

nnel, le plus personnel el original peut-être qvi'il v ait

dans la littérature latine.

î. Boaiicoiii) Je CCS liardicssos rrsiiltcnt d'une ext nsion par ana-

o. lacilê éteiitl uni' mtini'rc do diro usuelle, ou du moins qui

l pas sans préicdinls, à des cas nouveaux où elle pnnd souvent

lin air d'étrangclc. Cf. I, !|!^ : omîtes cnqiiiri et inlcrjici lussii ..

1! inimentum ad praesens, m ijosleriini uHinnem (v'est un cas de double

usion. Car si ''on rencontre ciuv Cicéron, on apposition à une

ijsition entière, non seulement le nominatif, mais encon; l'ac-

lif d'un substantif, cet accusatif n'est jamais qui' celui du subs-

• \ï rem, et encore le substantif rj-m est il accompagné d'un adjcc-

lir(cx. rem hniul siine dijjii.ilrm) ; Tacite emploie, lui, à l'accusatif

toute espèce de substantifs, et sans môme qu'ils soient accompa^'nés

d'adjectifs. En outre, cbez Cicéron l'apposition sert simplement à

(j'iaiiller l'action marquée par la proposition; chez Tacite elle peut

rimer, comme ici, le but (!<• celle action : « Il les fit redicrcluîr

iieltre à mort, pour sa sécurité dans le présent et pour sa ven-

iice dans l'avenir. » — Je pourrais citer quantité d'autres

inples plus ou moins analoj^ues. Le procédé est con>tant. •

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