‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 2 sur 177 · Faguet, Revue latine du 20 septembre igoS, n" 9, p. 5di · texte numérisé non relu

Faguet, Revue latine du 20 septembre igoS, n" 9, p. 5di

3. L'histoire est aussi pour Tacite une oeuvre d'enseignement pratique, qui sert à l'éducation du citoyen et surtout à l'éducation

INTKODL'CTION

et qu'enfin, s'il a eu de rinfluence sur la postérité, « s'il a occupé les esprits des hommes depuis dixhuit cents ans », c'est à son génie d'artiste qu'il le doit.

Tout cela, certes, Gaston Boissier l'a su mieux que personne. Comment donc â-t-il laissé de côté \ ce qui nous semble capital? Emile Faguel s'est aussi posé la question, et voici sommairement sa réponse : Parler de l'homme, du citoyen, du moraliste, du politique, c'était affaire de science; mais j parler de l'artiste, ce n'était plus qu'une affaire ' de goût; c'était mettre en jeu la sensibilité, cette chose incertaine et variable, changeante avec les heures et plus encore avec les personnes, et sur quoi rien ne se fonde de définitif Quand on veut écrire « un livre strictement scientifique », il faut bon gré mal gré s'en tenir à ce qui est objet de science, c'est-à-dire vérité démontrable et acceptable pour tout érudit.

Si Gaston Boissier a effectivement pensé de la i sorte, nous avons le droit de trouver qu'il a eu trop de scrupules. D'abord, quand une sensibilité est de qualité rare, comme l'était la sienne, il est toujours [ intéressant de la voir se manifester. Et puis, est-il sûr que les jugements esthétiques ne relèvent que de la sensibilité de chacun.!^ Sans doute, l'œuvred'art ne se laisse pas démonter, comme on compte un à un les rouages d'une machine. Il y a en elle

de l'homme. Elle montre les passions humaines on action, décoti- .

vrc le fond des âmes, et par là elle est une école de morale. Mais \

cela même résulte d'une peinture de ces passions. L'art est le moyen ^

nécessaire. i

INTRODUCTION

Je linexplicable, part mystérieuse dugénie, dwina vis ingenii. Mais cette œuvre tient aussi par bien oes îîeTis à la terre : ses racines plongent dans le sol. Si les éléments subtils qui aclièvent de la former nous échappent, il s'y mêle à la base, et dans le corps ou la masse, d'autres éléments plus grossiers qu'il est possible de saisir. Tout artiste, quelque grand qu'il soit, demeure plus ou moins l'homme de son pays et de son temps ; il puise à de certaines sources ; il subit des influences, ou réagit à l'encontre, ce qui est encore une façon d'être modifié par elles ; il a des procédés de composition et d'expression qui lui deviennent familiers, qui tournent en habitudes, qui finissent même quelquefois par dégénérer en manies. Retrouver ces sources, démêler ces influences, déterminer ces procédés, c'est entreprendre une tâche où l'on ne met toujours rien de soi-même, impersonnelle et objective au premier chef, une tâche qui est donc, elle aussi, proprement scientifique.

Je voudrais aujourd'hui étudier Tacite de cette manière, non point Tacite tout entier, mais le Tacite des Histoires : limitons, afin d'arriver à des conclusions plus précises, le champ de nos recherches. — Alors pourquoi choisir les Histoires plutôt que les Annales? — Si puissant que soit l'intérêt de celles-ci, avouerai-je que les Histoires me paraissent plus passionnantes encore .►^ Je ne vois rien de plus prodigieusement dramatique, dans l'antiquité latine, que l'année 69 de notre ère, avec son accumulation de faits inouïs, quatre princes se succédant en quelques mois au pouvoir et trois

vni INTUODLCTIO.N

d cnlre eux tombant sous le fer, deux guerres ciyijiig, la guerre étrangère mêlée à la guerre intérieure, le Capiiole incendié. Rome prise d'assaut et mise au pillage, les armées en pleine anarchie, les provinces en pleine révolte, l'Empire se disloquant et sur le point de crouler. AUéguerai-je encore que ' Tacite, âgé d'une quinzaine d'années à la mort de Néron, semble avoir puisé dans les tragiques spec- ' tacles qu'il a eus sous les yeux,^ont il a connu les témoins ci les acteurs, une émotion qui s'est communiquée à son récit et l'a rendu plus vibrant? Mais ce serait faire intervenir des préférences personnelles, qui doivent être justement exclues de cette étude.

La raison qui a guidé mon choix est dilférente : les Histoires se prêtent mieux que les Annales à la démonstration que je me propose. Œuvre voisine '.. des débuts et déjà cependant œuvre de transition, elles sont le meilleur observatoire où l'on puisse se placer, pour juger exactement les procédés d art de Tacite. La Vie d'Agricola et la Germanie, qui les ont précédées, n'étaient que des essais, par lesquels l'auteur, jusque-là connu comme orateur, voulait j)réparer l'opinion au nouvel emploi de son .5 activité ou s'y préparer lui-même, à limitation do Salluste, avant de passer à une plus vaste entreprise. C'est avec les Histoires quil aborde vraiment le genre historique. Aussi son art encore jeune est-il un art encore naïf. Iniluences et procédés s'y étalent davantage. Plus tard, ils sauront s'envelopper, ils se cacheront mieux. A cette époque, au contraire, on les perçoit en plein jour, avec toute la netteté désirable.

INTllODLGllON IX

J'ujoale que nous avons, pour les règnes de Galba cl d'Othon, un récit très voisin de celui de Tacite : ce sont les biographies que Plutarque nous a laissées des deux empereurs. Quelque opinion que l'on ait, au reste, sur la parenté de l'un de ces récits avec l'autre ou sur leur rapport avec une source commune, de toutes façons, du point de vue de l'art où nous sommes placés, il y aura entre eux matière à comparaison instruclive. Les Annales ne nous oITriraient pas seml)lable avantage.

Eniin, si Ion considère, non plus les grandes ouvres seules, mais l'ensemble des écrits de Tacite, les Histoires remises à leur rang dans la série, entre \ Agricola et les Annales, s'offrent à nous comme le point central, et comme 1 instant critique aussi, celui où Ion se demande quelle sera l'orientation (KTmitive de l'écrivain.

Tacite, en tant qu'artiste, est un composé du poète et de l'orateur. Mélange curieux, car orateur et poète ncToïïT pas toujours bon ménage, et chacun deux est plutôt tenté d'exclure son rival. Les qualités nécessaires à l'un et à l'aulre ne sont pas du même ordre, si même parfois elles ne se contredisent. Le poète a .besoin d'être un peintre: ])cintre non seulement des âmes, mais des corps ( t de tous les objets extérieurs, de ce qui se voit, se touche, tombe sous la prise des sens. Le monde des couleurs et des formes, non moins que le monde intérieur, voilà létendue de son domaine. L orateur, lui, a pour but unique de convaincre et de persuader, d'agir sur l'esprit et de toucher le cœur; s'il a bien efTchaînc ses arguriïent^, s'il

INTRODUCTION

a provoqué des émotions, il est content, il no cherche rien au delà. Et celte diflerence se roflèto dans le slvlc : ici, le développement régulier et continu, une abondance qui s'épanche, le terme noble et général, rien de trop saillant, relTet obtenu surtout par le mouvement; là, l'imprévu, le rare, le caprice, toutes les audaces, toutes les envolées, tous les éclairs.

Tacite, poète, est donc peintre, « le plus grand peintre de l'antiquité » selon Racine, l'un des plus grands tout au moins. Italien, il a aussi un fond d^orateur; et même les circonslances qu'il a traversées, le miheu où il a vécu, ont commencé par développer en lui les qualités — et les défauts — oratoires. Rendu à toute sa nature, il est varié, pittoresque, imagé, autant et plus qu'éloquent; il enferme ses figures dans le raccourci de l'expression. Mais il a été élevé par les rhéteurs ; pendant vingt-cinq ans, il s'est exercé à la parole; il a parlé comme avocat, comme magistrat. Enseignement de l'école, profession, vie publique pèsent de tout leur poids sur l'écrivain ; au début il a, forte- . ment empreinte, la marque de ce passé. Ce n'est pas impunément qu'on subit si longtemps l'entraînement presque exclusif de l'éloquence, et, qu'on le veuille ou non, il en demeure toujours quelque < chose. Sa carrière littéraire ne sera qu'un effort ^ soutenu pour dépouiller les habitudes contractées et donner plus d'essor au génie personnel. Il n'y arrivera pas sans peine. Y arrivera-t-il même jamais complètement.^ Aucun exemple ne met davantage en lumière à quel point 1 éducation par la rhéto-

INTRODUCTION XI

liquc façonnait tous les cerveaux, puisque les mieux doués, puisqu un Tacite lui-même n'a pas échappe au tour d'esprit qu'elle impose. Quand d'abord il prend la plume pour retracer la vie d'Agricola, son beau-père, il atteste par le choix du sujet, qui est un éloge biographique, et par la manière dont il le traite, sous forme de plaidoyer en faveur de la modération jDolitique, que, nouvel historien, il n'est toujours qu'un orateur. A la fin de sa vie, dans les Annales, l'orateur finira presque par disparaître. Les Histoires, à mi-route,' forment la transition. Les deux tendances, qui se disputent l'écrivain, \ sont aux prises et, comme elles se font à peu près équilibre, la lutte est vive, aussi vive qu'intéressante pour le critique. La rhétorique de \ Agricola s'y retrouve ; mais la vigueur éclatante des Annales s'y annonce et, dans les tableaux ou le style, la touche du maître.

Telles sont les influences générales, antérieures à la composition de l œuvre. Il faut y joindre les influences particulières, c'est-à-dire les conditions où l'œuYre elle-même a pris naissance : elle a été lue dans les lectures pubhques. Si nous n'avons du fait aucune preuve positive, les témoignages indirects ne manquent pas.

Ces lectures, à l'époque de Nerva et de Trajan, avaient une vogue incroyable : il suffît de parcourir la correspondance de Pline, pour voir la place qu'elles occupent dans la société du temps. Lorsque,

:tn INTRODUCTION

sous Auguste, Asinius Pollion eut l'idée d'inviter non seulement ses amis, mais un public nombreux • à venir, dans une salle spéciale construite comme un théâtre, l'entendre lire ses ouvrages, il ne se doutait peut-cire pas qu'il créait une institution ; il ne prévoyait pas, à coup sûr, le prodigieux succès qu'elle obtint. Ce fut presque aussitôt une fureur, qui trouva le moyen de croître encore au cours du i" siècle, et qu'expliquent le goût de tout le monde pour les lettres dans le désœuvrement politique d'alors, l'abondance de la production littéraire et la peine qu'avaient les auteurs, quand l'imprimerie n'existait pas, à se faire vite connaître. Tous les genres successivement paraissent dans ces lectures, les petits vers comme de juste, la poésie légère dos liendécasyllabcs, mais les grandes œuvres aussi, l'épopée avec Lucain et Stace, la tragédie avec Sénèque, l'éloquence avec Pline le Jeune. L'histoire n'avait pas tardé à s y montrer : Pollion le fondateur s'était chargé de l'introduire ; après lui, un Velleius Paterculus destine uniquement ses écrits à des auditions de ce genre. Certain petit fait en dit long sur l'importance qu'elles avaient prise ': un jour que l'empereur Claude se promenait au Palatin, il entend de bruyantes acclamations partir d une salle voisine; il s'informe; on lui répond que l'historien Servilius Nonianus lisait un

1. Los amis étaient invites par tics billets porlt's h domicile (per codicillos), le public par voie d'afficlios (pcr Ubellns). La salle àe locturc s'appelait auditorium et les auditeurs étaient désignés par le mot populus. comme au théùtrc.

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