Salluste, CalU
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était construit sur un fond criJées analogues : môme (onlraste entre la Rome vertueuse d'autrefois et celle que Vambitio et Vavarilia conduisent à sa perte'.
Mais CCS tableaux, s'ils étaient pour Tacite ime « suggestion » utile, n'étaient pas un exemple à suivre de ■ tout point, ^'e parlons que de celui du Catilina, le seul que nous puissions bien connaître. Il avait des défauts, et celui-ci notamment, qu'il ne contenait à peu près rien de précis, ni pour le temps ni pour les faits. Une mention de Carthagc, une autre de Sylla et de l'armée d'Asie, et c'est tout ; ce n'était pas assez. Pour le reste, des développements de moraliste plus que d'historien. Tacite, lui, entendait situer son tableau à un moment déterminé de Thistoire ; il s'installait à une date précise (trop précise), et de ce poste d'observation jetait un icgard circulaire sur le monde romain. Assurément, il 1 ~t moraliste aussi, et moraliste d'abord, comme tous les historiens latins jusqu'à Suétone. Ce qui l'intéresse, c'est le contre-coup d'un événement dans les âmes et les divers mouvements qu'il y provoque. De quelle manière la fm de Néron a-t elle été accueillie par le sénat, par le peuple et la garnison de Rome, par les légions et les généraux des frontières.^ Il importe de le savoir". Mais quelles étaient les ressources, l'organisation matérielle des différents pays de l'empire, quelles troupes occupaient ces pays et avec quels légats, quelle influence avait sur la décision des provinces leur position géographique et leur voisinage ou leur éloignement plus ou moins grand des centres d'agitation, il importe également d'en être informé. Tout ne s'explique point par des
1. Cf. frarjm. 11 (Manronbr.). ci frarj. 12, i3, 16. Tacite a eu aussi cet ouvrage sous le» yeux, en môme temps ([uo le Catilina. La phrase initiale de ses liisloires est une imitation directe de celle qui commence les Histinrcs de Salluste (Cf. Tac, I, i et Sali.,
frag- O-
2. Hisl., I, [\ : Finis Neronis... varios moins animorum... concivcrul.
r.Es rnocKDi^s n mit oans i,ks ihstoiiœs
causes morales, encore qu'elles jouent un grand rôle et qu'elles soient en Jélinilive le ressort qui l'ait agir. A côté de cet état des esprits, il y a un état des alTaires, qu'on ne doit pas négliger ; car si l'état politique est créé par l'état moral, il réagit sur lui à son tour. Le tableau de Salluste, trop vague et trop indifférent à tout un ordre de questions, ne pouvait entièrement convenir à Tacite.
C'est d'un autre écrivain qu'il semble avoir subi l'influence plus particulière, de Lucain. La Pharsale, quand elle fut publiée, produisit un effet immense. La réputa tion de l'auteur, sa mort tragique, les conditions mêmes où l'œuvre interdite par Néron avait été continuée, mystérieusement, loin des regards jaloux, dans la fièvre et la rage, malgré la force brutale qui croyait pouvoir étouffer le génie, toutes ces circonstances mettaient autour de son apparition une attente singulièrement curieuse et sympathique. Elle vit le jour, dès qu'elle le put sans danger, dans les premières années du règne de Vespasien, et elle parut très pr-obablement par les soins d'Argentaria PoUa, la veuve de Lucain, attachante figure dont le souvenir s'unit en nous à celui de Paulina, la veuve de Sénèque : l'oncle et le neveu, emportés par un destin semblable, ont trouvé, pour honorer leur mémoire, deux des plus nobles femmes de l'antiquité. Il est aisé d'imaginer Tacite à dix-huit ans lisant la Pharsale ; il dut la dévorer'. Ce fut pour lui quelque chose comme le poème de Lucrèce pour Virgile, une de ces lectures qui descendent au plus intime de l'àme et s'y déposent pour la vie. Le jeune Cisalpin des bords du Mincio inclinait vers l'auteur du de Rernm
I. Lucain cul un grand succôs dans les écoles, auprès do la jeunesse : on le lisait et commentait avec passion (Suétone, de Viris illustribus, p. 53 RcifTersch.). ïacile ne dut pas être un dus moins passionnés.
LE PROLOGUE 3g
tuilara, parce qu'il retrouvait en lui ses alîections les plus clièrcs, Taniour tle la nature extérieure et Taniour de riiunianilé : Tacite aussi se sentait rapproché de Lucain par des alBnités de tempérament.
llrunion de qualités biillanles qui souvent s'excluent, mais dont chacune répondait à quelque tendance profonde de Tacite, Lucain avait aux yeux de celui ci le triple prestige d'être poète, orateur, historien: historien procédant par tableaux, orateur plein de mouvement, poète plein d'éclat. Qu'il lût tout cela, un certain nonibre de ses contemporains le contestaient, la plupart beaux esprits. Pour les uns, il n'était qu'un historien: selon ces délicats, un poète épique n'avait pas le droit de traiter à la romaine un sujet romain ; et le classique Pétrone s'appliquait à refaire, avec tout l'appareil mythologique, le début sui-disant manqué de la P/iarsale. Pour Quintilien et son groupe, en revanche, il n'était qu'un orateur. Mais le bon public, qui sans vouloir distinguer ni raffiner se laisse prendre aux entrailles, en jugeait autrement, et jugeait mieux que les habiles. Il prouvait son admiration pour le poète en enrichissant le libraire\ Et Tacite la prouvait à sa manière, qui en valait une autre: il s'inspirait du poème.
Notons d'abord certaines idées, communes aux deux écrivains. Tous deux portent sur leur époque un jugement amer. La prospérité matérielle dont ils jouissent ne leur lait pas illusion. En dépit de l'éclat apparent, c'est la décadence, dont Lucain semble avoir mesuré avec clTroi l'étendue dans l'Italie dépeuplée. Ce mal ancien de la dépopulation avait singulièrement empiré depuis les Gracques, et même depuis Auguste : le désert
î. Martial, XIV, ig4. C'est l'épigramme bien connue Sunt quidam, qui me dicunt non esse poctam : Sea qui me vendit bibliopo'.a, putat.
4o LES PROCÉDAS 1)" AUT PANS LES IIISTOinES
commençait maintenant aux portes de la ville. Rome n'était plus la mère féconde en héros'; les assises de son énorme puissance chancelaient, et tout l'amourpropre national du poète ne rcnipcchait pas de concevoir comme une chose possible, d'aller jusqu'à prévoir la ruine de l'empire. On dira rpic ce sentiment de décadence, bien d'autres avant Lucain l'avaient eu, les Properce-, les Tite-Live^, et que Tacite peut donc l'avoir éprouvé par luî-même, sans le devoir à personne. Ce qui fait croire toutefois qu'il a songé à Lucain, c'est la curieuse analogie des images, par lesquelles ils annoncent tous deux la fin de la domination romaine. Ils voient un édifice qui s'écroule ou une machine qui se détraque, l'un et l'autre une dislocation générale, des ruines immenses, une catastrophe oh le monde s'abîmant avec Rome disparaîtra tout entier, images admirables qui pouvaient à l'époque sembler excessives, et qui n'étaient que justes : l'histoire l'a montré. Un mot même est identique pour traduire l'angoisse qui étreint ces deux cœurs de patriotes: compa<jes, l'assemblage solidement construit jadis, dont les parties sont ébranlées à présent ou disjointes (compages soluta^, convalsa").
Du jugement d'ensemble passons-nous à des jugements plus particuliers.»^ Même concordance, mêmes paroles de flétrissure. Rome est une ville remplie de la lie des nations, la sentine de l'univers. Le peuple est tombé au plus bas degré de la lâcheté ; devenu inditTérent au crime, il ne sait plus qu'insulter au vaincu et applaudir le vainqueur; les pires événements font sa joie ; il s'amuse ; tout lui est un spectacle, mieux encore
I. Fecunda virorum (Lucain, I, i65), comme l'était la Rome pauvre d'autrefois.
a. Properce 111, i3, Bg.
3. Titc-Live, préface ; VII, ag. — Cf. aussi Horace, Epod. i6, 2.
/(. Lucain, I, '^3-80.