‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 21 sur 177 · I.E PUOr.OGUE /| I · texte numérisé non relu

I.E PUOr.OGUE /| I

une fétc : spcctatrix scclerum (tiirba) — aderat pugnanlibus spectalor popnlas ut in ludicro cerlamine\

Ce n'est encore là qu'une imilation très générale. Pour resserrer notre enf|uète, enfernions-nous clans le premier livre des ïlisloires. Le chapitre 5o présente un tableau de Tinquiétudc qui s'empara de Rome, quand soudain fut révélée au public la nouvelle, jusque-là tenue secrète, que Vitellius, à la lète des légions de Germanie, marchait sur Tltalie pour disputer le pouvoir à Olhon. La seule pensée de voir arriver ces hommes du ?«iord, vêtus de peaux de bêtes, terribles avec leurs énormes javelines, effrayait les imaginations. Cette peur, il est vrai, s'accompagnait d'un sentiment plus noble, la tristesse, le découragement de retomber dans les horreurs de la guerre civile. Afm de mieux peindre l'émotion générale, Tacite donne la parole à la foule. Les citoyens eux-mêmes se lamentent. Ce sont d'abord les souvenirs du passé qu'ils évoquent : Pliarsale, Philippes et Pérouse et Modène, nota piihlicarani cladhun nomina. Ils manifestent ensuite leurs craintes pour l'avenir : d'Othon ou de Vitellius lequel choisir, pour lequel implorer les dieux, alors que le destin n'offre que deux exemplaires également détestables d'impudicité, de lâcheté et de débauche? Enfm craintes et lamentations se terminent par la pointe obligatoire, l'esprit à cette époque, même dans les graves circonstances, même chez Tacite, ne perdant pas ses droits : « Etrange lutte dont le seul résultat sera de révéler le plus mauvais dans le vainqueur, deteriorem fore qui vlcisset. » Tel est le plan du discours.

Or ces idées et ce plan se trouvent déjà chez Lucain. Au début de la Pliarsale, la situation est analogue. César a franchi le Rubicon et descend sur Rome. A son

I, Liuain, Ht. 129; Tacite, Hist., III, 83.

^2 LES PUOCÉDÉS I)\\RT DANS LES HISTOmES

approche Pompée, le sénat, une partie de la multitude s'est enfuie. Ceux qui sont restés, abattus, exhalent leurs plaintes en longs gémissements'. Les femmes, les soldats, les vieillards élèvent successivement la voix. Soldats et vieillards se partagent l'expose des deux sentiments que Tacite, plus bref, groupera en un seul discours et résumera en quelques lignes. Mais la division est la même, et Lucain Tavait nettement indiquée : Praeleritique memor Jlebat (populus) mcluensqac fuluri^. Aux vieillards de pleurer sur le passé, quand ils se rappellent les proscriptions de Marius et de Sylla. Aux combattants de se poser, sans être à même d'y répondre, la question troublante : pour qui se décider, de Pompée ou de César.^ — Voilà, manifeste, saisie à la source, l'inspiration de Tacite. 11 n'est pas jusqu'à la pointe finale dont Lucain, sous une forme ditlé rente, n'ait pu suggérer l'idée" :

Tanlone novoruin Proventn scclernm qiiaerimt, uler iinperel orbi? Vix fanli fueral civilia bella inovere, Ut neaier !

(( Tant de crimes de leur part pour savoir qui des deux sera le maître du monde! Peut être était-ce déjà trop cher d'acheter par une guerre civile qu'aucun d'eux ne le fût. »

L'imitation une fois reconnue, un dernier pas reste à franchir : constater la transcription aussi exacte que possible. Nous franchissons ce pas dans le prologue des Histoires. Après avoir indiqué que les catastrophes de

1. Gémissements trop longs, selon l'habitude de Lucain. Il aime à faire parler ses personnages deux et trois fois plus qu'il ne faut.

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