‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 23 sur 177 · Dialog · texte numérisé non relu

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tard, devenu lui-même écrivain, il a mis en pratique un précepte dont il était imbu depuis sa jeunesse?

Nous sommes conduits de la sorte à deux conclusions. Bien que Tacite, à en juger par la façon peu sympathique dont les Annales racontent la mort de Lucain, n'ait pas eu pour Thommc une grande tendresse, il admirait vivement le poète ; il séparait donc dans son esprit lun de l'autre; ou peut-être, à Tépoque oii il écrivait les Histoires, son opinion sur Thomme n'élaitelle point ce qu'elle sera plus lard; en tout cas, il faut qu'il ait étudié de bien près la Pharsale, pour en avoir retenu, comme il a fait, des scènes, des tableaux, des idées, jusqu'à des vers. Notre seconde conclusion, c'est que l'imitation est plus fréquente et plus complète au début des Histoires que dans la suite. Il semble que Tacite, à mesure qu'il progressait, se soit dégagé de celte influence ; mais quand il a commencé, s'il n'a pas eu le poème à ses côtés, sur son lit de travail, il venait certainement de le relire, et le souvenir lui en était présent à la pensée, avec une vivacité toute fraîche.

On comprendra maintenant que les chapitres qui concernent l'état du monde à l'avènement de Galba (nous y revenons, après ce détour nécessaire), aient pu être inspirés par Lucain. Or si Lucain a beaucoup aimé l'histoire, il l'a aimée en poète, c'est-à-dire en « voyant » ; et sa vision amène tout naturellement sous sa plume une suite de tableaux : il décrit plus qu'il ne raconte. Même quand il étudie les causes, oii le porte son goût*, ces causes s'animent à ses yeux, deviennent vivantes, concrètes et pittoresques, portraits des personnages, peinture de la situation. A-t-il à parler de l'extension

I . Lucain, I, 67 : Fcrl animas causas tantarum expromcre rerum.

v.v^mcsurée de l'empire? Rome lui apparaît entraînée à sa chute comme un corps trop pesant, suivant cette loi de la nature que tout ce qui s'élève à l'excès doit s'écrouler sur soi-même; — de la rivalité des chels? Cette rivalité est pour lui Téquilibre rompu entre deux ambitieux, dont l'accord ne se soutenait que par la présence d'un troisième, assez puissant pour l'aire toujours contrepoids au plus fort: ce troisième mort, la balance s'incline; — de l'état des mœurs publiques? 11 voit le luxe des maisons, des vêtements, de la table; l'Italie où les champs, transformés en d'immenses pâturages, sont d'immenses solitudes, où les grands domaines ont tué avec la petite propriété cette vaillante race de paysanssoldats qui a conquis le monde ; le peuple, avili, dégoûté d'être libre, vendant ses suffrages, demandant qu'on le nourrisse; une noblesse enfin, en partie ruinée, sans crédit, et, pour sortir de son existence inquiète, réduite à la guerre civile comme à sa dernière ressource'. Voilà le tableau : la décomposition sociale présentée en vives images, et sa conséquence nécessaire, la révolution.

Tacite a dû être très frappé de cette puissante peinture. Il avait, lui aussi, des luttes intérieures à décrire et les causes de ces luttes, Rome et le peuple, des compétitions sangl.intes et des catastrophes politiques. Sans doute sur ce sujet semblable il met sa marque personnelle ; ce n'est pas un copiste. ^lais si la facture de son tableau diffère, l'idée lui en est venue de la Pharsale. Lucain poète -historien, Tacite historien-poète, tous deux peintres de guerres civiles, devaient nécessairement se rejoindre.

En quoi cependant l'imitation se dislingue-t-elle du modèle? Constatons d'abord d'une œuvre à l'autre la distance qui sépare un poème proprement dit, même un

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