‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 24 sur 177 · I. Liicain^ 1, 182 : miillis utile bclluin · texte numérisé non relu

I. Liicain^ 1, 182 : miillis utile bclluin

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poème historique, d'une véritable histoire. Lucain a beau s'efTorcer d'être historien exact, et l'être en efïet beaucoup plus qu'on n'était en droit de s'y attendre ; il y a un de^'ré d'exactitude qu'il ne saurait franchir, sans sortir de la poésie et verser dans la chronique. Or il entend rester poète, et il emploie sa poésie à relever l'histoire. De là dans ses portraits les comparaisons qu'il introduit, de Pompée avec un chêne ou de César avec la foudre', et qui sont, la première surtout, d'une belle et brillante imagination, mais n'ont que la valeur d'ornements poétiques. De là, dans son tableau des mœurs privées et publiques, son exécution très large, réduite à quelques touches, vives et fortes il est vrai, qui parfois rappellent Sénèque et parfois annoncent JuvénaP, mais toute en traits généraux, sans nom propre, sans même rien qui indique si nous sommes à l'époque particulière de César, ou à celle de Sylla, ou à celle des Gracques.

Inversement, Tacite a beau ne pas être aussi exact qu'on le souhaiterait, rester vague dans certaines désignations de provinces ^, fixer pour le nombre des troupes un chiffre qui a été vrai précédemment, mais ne l'est plus à la date dont il parle ^, ou même ne pas donner de chiffres du tout et s'en tenir aux expressions villes, exercilus, copiae^ : son tableau, comme l'écrit

I. Lucain, I, i36-iii3 et i5i-i57. — 2. Lucain, I, i63 etsuiv. ; 178 et suiv.

3. Hist., I, 7 : «n GermaniV? pour désigner la Germanie i/i/érà'ure; I, 8, Hispania pour designer l'Espagne Tnrraconaise.

4. I, 10 : Syriom el qualliior Icgiones. Il n'y en avait plus alors que trois, la III' Gallica ayant été envoyée en Me sic.

5 Aucun chiffre pour les légions de Germanie (I, 8), de Bretagne et d'IIlyrie (I, 9), d'Egypte (I, i i), d'Afrique (I, 1 1). — A propos de ce dernier passage on a voulu corriger le texte. Africa ne legio in ci... contenta, lit-on au lieu de lecjioncs, sous prétexte qu'il n'y avait en Afrique qu'une légion, la III-' Augusta. (Jorreclion inutile, car à cotte époque le gouverneur Clodius Macer en avait

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(iaston Boissier ', « à côté des vues d'ensemble, contient encore laiil de détails précis, tant de foits, tant de remarques sur la distribution des légions et la manière dont Home gouvernail les peuples », qu'après le tableau de Salluste, après celui même de Lucain, « il est quelque cliose de nouveau ».

Constatons aussi que Tacite procède avec un ordre qu'on ne trouve pas chez le poète. Lucain, ayant à peindre les grands et la plèbe, fond les deux portraits en un seul, sans prendre la peine de les distinguer. Lui en ferons-nous un reproche!' In tableau poétique a ses lois particulières. Aux lenteurs patientes de l'analyse il préfère le brusque raccourci de la synthèse. II groupe, il ramasse, parce qu'il cherche surtout l'impression à produire. Il s'agit pour lui, non pas tant de démêler ce qui caractérise telle ou telle classe de citoyens, que de faire toucher du doigt les [)laies et la misère du corps- social tout entier. Ambitieux pour qui le droit se mesure à la force, tribuns et consuls violateurs des lois, citoyens livrant les charges publiques pour de l'or, aristocrates rongés de dettes, acculés à Timpasse, ils sont tous jetés dans le même développement, pêle-mêle ^ ; qu'importe i^ En nous se grave celte idée que la république est perdue : cela sulTit. — On comprend que cela ne puisse sulFire à Tacite. Quelles que soient ses tendances à la concision, son devoir d'historien lui commande une autre méthode. Il lui faut distinguer, analyser, énumérer. D'autant plus que le champ de la lutte s'est élargi depuis César. Les provinces les plus reculées elles-mêmes se sont émues, et des confins de l'empire arrivent les armées. Ce n'est plus seulement l'Italie, c'est tout le

lovt; une seconde (presque aussitôt rlissoute, il est vrai) : le pluriel leyionci peut donc èlre maintenu. Mais Tacite aurait épargné toute liésilation au lecteur, s'il s'était moniré plus précis. I. G. lîoissier, Tucilr. p. 182. — 2. Lucain, I, i'yi-182.

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monde romain qui s'ébranle. Du cœur aux extrémités l'organisme est atteint. Tacile, pour èlre sûr de son diaj^Miostic, en examine les différenles parties l'une après raulre. Il commence par Rome, el dans Rome il étudie le sénat, les grands, le peuple, les soldats. Hors de Rome, son programme est plus vaste. Il fait le tour des provinces, depuis la Gaule oii Vindex a donné le signal du. mouvement, jusqu'à l'Orient mystérieux où se réserve, pour surgir à son heure, le futur vainqueur Vespasien.Mais énuméralion ne signifie pas équivalence des parties. Si toutes sont passées en revue, toutes n figureront pas au même plan ; chacune au contraire iw sera développée que selon son degré d'importance. Le T sénat et le peuple, ayant eu peu d'influence sur le drame . qui se joue, seront vite expédiés. La garnison de Rome (ce que Tacile appelle /;H7e.s iirbaniis), pour avoir renversé Galba el proclamé Otlion, a droit à une place déjà plus considérable. Toutefois c'est lin autre acteur qui vient occuper le premier rang, un acteur qui de la coulisse, où il s'était tenu jusque-là, se pousse sur le devanlde la scène, l'armée provinciale, la province. Fait nouveau dans l'histoire que cet éveil des provinces, el qui méritait l'attention particulière de l'auteur. Aux comparses donc quelques lignes seulement, aux seconds rôles une page, au protagoniste quatre chapitres : la proportion observée est conforme à la vérité de l'histoire. Du même coup Tacite se trouvait amené à regarder son sujet sous un aspect qu'avaient négligé ses devanciers. Salluste, trop évidemment, ne s'intéresse qu'an jeu des passions humaines. Lucain lui-même s'appuie' encore sur des causes presque toutes morales : ambition parmi les chefs, soif d'argent chez les nobles, perle absolue de rhonnêlelé dans le peuple. Tacile habilucllemcnl moraliste, par une louable exception, ne se contente pas ici de son point de vue ordinaire. 11 oublie son

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jiiincipe, que Thisloireest un recueil de leçons destinées à la coniluite de la vie, pour tenter une explication totale d'un moment du passé. Avec les provinces et les ivssources dont elles disposent, la condition des armées qui les occupent, la force des partis en présence, c'est le point de vue politique qui. fait, à i\ome, son entrée dans l'histoire : et c'est l'originalité de ce début de l'ouvrage *.

Est-ce à dire que l'examen de la situation soit complet? J'indiquerai plus loin ce qu'un moderne y eût ajouté. Mais admirons d'abord la sûreté du coup d'œil de Tacite. S'il n'a pas tout vu, il a bien vu l'essentiel et touché le point capital, l'armée. En dehors de l'armée rien ne compte. Pas plus du peuple que du sénat ne pouvait sortir une révolution ; ils étaient l'un et l'autre sans dignité ni courage. Le peuple avait une partie encore saine, les citoyens liés d'intérêts aux grandes familles'; mais il s'agit ici de la multitude qui vivait au théâtre et au cirque, ramas d'étrangers et d'esclaves affranchis, dont Néron s'occupait d'être le pourvoyeur et l'amuseur. Cette populace, à défaut de vertus, aurait dû tenir à garder un prince qui contribuait si fort à ses plaisirs. Pourtant, lorsqu'il fut menacé, elle ne sut même pas le détendre, et lorsqu'il fut mort, elle se borna à regretter la splendeur de ses fêtes. D'elle, il n'y avait rien à craindre, rien à attendre non plus ; par lâcheté elle laissait faire.

Quant à la classe dirigeante, sénateurs, nobles, che-

1. M. Fabia a raison (Journal des Savants, 1903, p. !\^&-!\â-j) de mettre Tliucydide et f^olybe au nombre des historiens politiques, mais non pas d'y mettre Saliuste et Ïite-Livc. Ni Sallustc ni Tite- LivR n'ont rien de semblable à celte introduction de nos Histoires, et chez les Latins c'était bien « quelque chose de nouveau ».

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