‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 34 sur 177 · Hist., I · texte numérisé non relu

Hist., I

58 LES PROCÉDÉS d'aFIT DANS LES HISTOIRES

brusquement en présence d'une situation nouvelle. Là aussi il indiquera, — en passant, mais il indicjuera tout de même, — les motifs profonds de l'animosité des provinces contre Néron. « C'est sa cruauté et sa folie de plaisirs, fera-l-il dire à Galba, qui l'ont renversé de dessus nos tètes. Il a été le premier exemple d'un prince condamné. » Condamné par qui? Par l'opinion de Rome? Par rarislocralic, par le sénat? Il n'eût pas été le premier. Par la populace? Tout au contraire, elle aimait sa folie. Mais condamné, voilà la nouveauté, par l'opinion du dehors. Galba, dans son discours, ne s'exprime pas et ne peut pas s'exprimer plus nettement. Il ne veut point paraître l'élu d'un parti ou d'une province. Parlant comme empereur et parlant à Rome, il est obligé de parler pour l'ensemble des citoyens. Dans l'expression cervicibus piiblicis il confond donc à dessein Rome et le reste de l'empire; mais comment sa pensée n'iraitelle pas d'abord à ceux qui les premiers de tous l'ont proclamé, aux provinciaux ?

Ainsi nos explications n'ont pas écbappé à la clairvoyance de Tacite. Pourquoi ne Jes a-t-il pas fournies, où nous les attendions? C'est qu'il est annaliste. Il examine la situation politique au i" janvier 69, non au 9 juin 68. A la date où il s'est placé, il constate un bouleversement général. Il en trouve la cause dans l'élection de Galba, cjui « révéla » aux provinces leurs drofts et leur pouvoir. L'ayant dit, il ne croit pas avoir rien de plus à nous dire. Quant à remonter plus baut, à la cause de cette cause, notre moderne curiosité peut en être tentée; c'était pour Tacite dépasser l'horizon où il s'enferme.

7\joulons qu'il est peintre. Même si la tradition annalistique ne lui avait pas marqué des limites, connue artiste encore il n'eut peul-clre pas procédé autrement qu'il a fait. Car l'étude des causes, qui est un des objets

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lie son histoire, no reste pas chez lui à l'état de considération philosophique et ahstrailc; elle apparaît sous la forme vivante du tableau. Or dans ses tableaux il simplifie, il condense. Abrévialeur par nature, il abrège aussi pour obéir aux nécessités de la composition. Au lieu de charger ses fonds, de nndtiplier ses perspectives, d'éparpiller ses efTels, il concentre la lumière sur quelques points, sur un point. Le point, ici, c'est Tébranlenient du monde romain à la suite de l'élection de Tîalba. Que tout y converge; que tout ce qui en dé- I lurne soit éliminé. Rome et les provinces ne seront donc envisagées que par rapport au fait nouveau de l'élection et aux conséquences de ce fait. Les dilTérents rivaux seront présentés à leur plan et selon leur degré, non pas d'importance réelle, mais d'im[)ortancc à ce moment précis. Qu'arrivc-t-il ? Othon, le futur successeur de Galba, ne paraît point, et n'a point à paraître : il ne s'est pas encore posé en adversaire. Liversement, quoique Mucien ne prétende pas à l'empire, il n'en aura pas moins son portrait, parce qu'il est le « faiseur » d'empereur. Vitellius, dont la révolte est soupçonnée, mais non confirmée, n'a droit qu'à une simj)le mention. Yespasien enfin, âgé, peu ambitieux, hésitant, candidat presque malgré lui, tiendra moins de place, quelle que doive être ensuite sa haute fortune, que Mucien, l'homme de tète en la circonstance^, celui qui pousse et décide. — Et Néron? Eh bien! Néron, c'est le passé. Les raisons de son impopularité, intéressantes en ellesmêmes, n'influencent plus ni la situation actuelle de Galba ni l'agitation persistante des provinces; elles ne serviraient maintenant qu'à égarer l'attention. Tacite les écarte. Plus tard, à l'occasion d'un discours, il y reviendra en quelques mots, montrant qu'il aurait [)u, s'il l'avait voulu, les indiquer dans l'introduction tout comme un autre. Pour l'instant, elles ne sont point

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nécessaires, et ce qui n'est pas nécessaire lui semble être de trop.

Le tableau, ramassé autour d'un événement déterminé, évile le gros danger de n'avoir point de centre. Comme la nature du sujet obligeait l'auteur à passer en, revue les différentes régions de l'empire, on pouvait craindre que cette cnuméralion, faute de lien, n'aboutît à une sorte d'émietlement. Le lien existe; une même vision est ramenée dans chacun des huit chapitres, suggérée par le choix des détails : celle d'un craquement, d'une dislocation générale. Malgré la succession des parties l'unité d'impression demeure, le tableau est composé, — et c'est l'un des plus beaux en ce genre.

Orateur dans le prologue, peintre dans le grand exposé de l'état du monde en janvier 69, Tacite dès le début nous est révélé tout entier. Les deux sources où il alimente son génie d'artiste continueront désormais à couler, tantôt séparées, tantôt mélangeant leurs eaux, pour former la nappe magnifique et profonde, toujours brillante, parfois scintillante, des Histoires.

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