‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 35 sur 177 · CHAPITRE DEUXIÈME RÉCITS ET TABLEAUX · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME RÉCITS ET TABLEAUX

Les Récits.

I. l.cs récits en gèni-ral. — Plutarque et Tacite. — Ce qui manque à la narration de Tacite : d'être plus exacte — d'être plus complète — d'être plus familière. — Les imperfections du récit tiennent à l'éducation oratoire : recherche de l'effet dnimalique. — Tacite en lutte avec lui-même et les souvenirs de son éducation.

II. Les récils de guerre. — Tacite n'est pas « le moins militaire des historiens ». Preuve : la concentration de l'armée du Danube aulour de Vérone et la bataille de Crémone. — Mais il n'est pas réellement un historien militaire. Ce qui l'inléresse : a) l'état moral des armées. — 6) le pittoresque de la guerre. — Conclusion : Tacite peintre plutôt que narrateur.

Tacite n'est pas, à proprement parler, un narrateur et sa grande alTaire, je l'ai dit, est moins de raconter que de décrire. Un excellent moyen de s'en rendre compte est de le comparer à Plutarque. On sait les curieuses analogies relativement aux règnes de Galba et d'Othon, qui existent entre les deux auteurs'. Cependant cette ressemblance, toute grande qu'elle soit, ne

I. Voir Fabia, Sources de Tacite. 1898, p. io-io3 et, sous une forme plus ramassée, E. G. Hardy, Sludiesin Roman //(s<orj (1906), p. 299-807 et 3ii-3i5.

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les empêche pas en nia'mle rencontre de garder chacun ses préférences d'écrivain, ses hahiludcs, ses procédés ou, d'un mot, sa manière. Ainsi, l'on est vite frappé de ce qu'un mrme fait est rarement relaté par l'un et par l'autre avec le même luxe de détails. Tantôt c'est Plutarquc qui l'emporte en abondance et en précision, tantôt au contraire c'est Tacite. Or, si l'on y regarde de près, voici ce que l'on constate presque toujours : quand Tacite abrège ce que Plufarque développe, nous avon< affaire à un récit; quand Tacite insiste et appuie, nou< sommes en présence d'un tableau.

Donnons quelques exemples. S'agit-il d'apprendre au lecteur les antécédents d'Othon, ses relations avec Pséron au temps de sa jeunesse scandaleuse, son intimité plurécente avec Galba, lorsqu'il revint d'Espagne à Uom escortant le nouveau prince, faisant sa cour aux soldats et se frayant déjà les voies à l'empire, Plularque esl riche en renseignements de tout genre'; il sème le-; anecdotes, dit tout ce qu'il sait ; on le sent à l'aise dans son sujet ; mais ce sujet est précisément une suite de récits. Tacite élague, retranche, résume, procède par allusions et renvoie les intrigues d'Othon à un chapitn; ultérieur où, sans suivre l'ordre chronologique, il transformera cette partie du récit en un tableau d'ensemble-. S'agit-il de l'enlèvement d'Othon et du coup de main des prétoriens (autre récit), du meurtre de Galba, du suicide d'Othon, de la mort de Tigcllin (récits encore) ' ; Tacite, en ces divers endroits, est moins complet que le biographe*. Entendons-nous : je ne parle pas de ce qui a trait à l'état des esprits, aux sentiments des personnages, acteurs ou témoins du drame. Je parle des cir-

I. Pliitarque, Galb., ig et 20. — a. Tacite, HisL, I, i3 et 28-2 '|. 3. Plulanjiio, Galb., 25 et 26-27; Olh., 1O-17 ; 2. t\. Tacite, Hisl., I, 27; l\i; H, ig ; I, 72.

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constances matérielles qui ont accompagné cliacim de ces événements : l'attaque de la litière de (îalba sur le Forum ou les insuites à son cadavre, les particularités

~ funérailles d'Othon, les lâches petits moyens employés par Tigellin pour reculer le moment de mourir. Tout ce détail anecdotique, que IMutarquc recueille ^avec soin, Tacite le laisse tomber ; il court, il est pressé. Pourvu que Tessenliel y soit, cela lui suffit : il arrive même que l'essentiel n'y est pas toujours.

Au contraire, en d'autres passages, qui sontnombreux. Tacite reprend l'avantage par l'ampleur de ses développements. Qu'on lise les chapitres qui concernent l'adoption de Pison'. Galba vieux, fatigué et, depuis quelque temps déjà, soucieux de se choisir un successeur, précipite sa résolution, à la nouvelle de la révolte des légions du Rhin. Sur la formation de ce projet, dont rinq)ortance fut capitale, sur les obstacles qu'il rencontra pour prendre corps et aboutir, Plutarque est d'une étonnante sobriété. C'est Tacite cette fois qui s'étend avec complaisance. Il montre d'abord les bruits circulant dans la ville, agitant l'opinion avide de ces sortes d'entretiens; chacun fait des prévisions, a son candidat ; « très peu s'inspiraient, dans leurs conjectures, de la justice ou de l'amour du bien public » ; la plupart ne songeaient qu'à flatter, à servir leurs intérêts présents ou leurs espérances d'avenir. Autour de l'empereur s'agitent les familiers, qui se disputent l'esprit du vieillard. Plutarque ne dit qu'un mot de ces pronostics et de ces rivalités d'influence; Tacite leur consacre deux chapitres entiers. Enfin Galba s'est décidé en faveur de Pison ; il réunit quelques grands personnages, consuls, préfet du prétoire, préfet de Rome, et leur communique son choix. Voilà donc trois parties formant un ensemble; et

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