I. Tac, Hisl., I, ô et i8. — 2. Suét., Galb
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la première version, Suétone la seconde'. Peu imporli l'une ou l'autre, aux yeux de Tacite. Ce n'est là qu'un petit fait, donc un fait négligeable; et il le néglige. — Quand VitoUius fut nomme légat de Basse Germanie, il avait si bien dilapidé sa fortune qu'il lui était impossibi faute d'argent, de se mettre en route. Il dut prendre à sa mère une perle qu'elle avait à l'oreille et emprunter sur ce gage. Mais alors ses créanciers le guettaient et s'oj) posaient à son départ. Il ne s'en délivra qu'en les me naçant d'une action en justice pour imputation calomnieuse-. On pense bien que Tacite ne consent pas à noter ces minces détails de vie privée ; aucun d'eux ne saurait prendre place, assurément, parmi les res illustres. Mais comme la vie privée, même celle des grands personnages, n'est guère souvent res illustris, c'est tout un ordre de faits qu'il est ainsi tenté de rejeter de son histoire.
Ailleurs pourtant il ne supprime pas absolument la menue circonstance ; il la rappelle, mais par une simple allusion, et si rapide et si vague, qu'on n'y pourrait rien reconnaître de précis, si l'on ne savait d'autre part à quoi elle se rapporte. Comment retrouver la scène de table entre Néron et Othon et l'anecdote des parfums sous les mots aemulatione luxus^, qui se bornent à constater la rivalité du prince et de son favori ? Encore bien moins retrouve-t-on l'anecdote des soldats de Germanie et leur refus de prier pour Galba, dans la phrase suivante: « Par sa mollesse dans la résistance le gouverneur achevait d'enflammer les furieux ». Tacite a pris le contenu de Tanecdote (l'armée échappant à son général) et, avec sa manière brillante et vigoureuse, l'a généralisé sous forme de remarque psychologique : adeo furentes infirmitate rétine ntis altro accendebantur * .
(. Plut., Oth., i5; SiK't., Oth., 10. — 2. Suét., Vilell, 7. — 3. Tac, liisL, I, i3. — l\. Hist., I, 9.
LES RECITS 'JC)
C'est surtout quand il s'agit de voiler des choses basses, honteuses ou répugnantes, que les expressions générales, les formules nobles, entrent en jeu dans les Histoires. Autant Suétone se plait aux détails réalistes, satisfait de les avoir découverts dans ses lectures, plus satisfait de les étaler dans son ouvrage, autant Tacite s'en détourne pour ne souiller ni sa vue ni sa plume. Galba mort, on lui trancha la tète : Tacite s'en tient là'. Ce n'est pas assez pour Suétone-, ni même pour Plutarque', qui énumèrent les odieux outrages dont le meurtre fut suivi. On s'amuse de cette pauvre tète séparée du tronc ; comme on ne peut la saisir par les cheveux (Galba était chauve), un soldat la prend dans son manteau, puis, pour mieux la porter, lui passe le pouce dans la bouche. Enfin il la plante au bout d'une pique. Ce dernier détail est à retenir; il n'est plus comme l'acte précédent, un trait simplement ignoble. A l'horreur du spectacle se mêle en l'àme de Tacite un sentiment de honte douloureuse, que pareil traitement ait été infligé à un empereur, à un vieillard. Ce triomphe des assassins, c'est pour lui le deuil des honnêtes gens. Pison et le consul Vinius ayant été frappés d'un destin semblable, il réunit les trois infortunes dans une même phrase, où les mots sonnent lourds comme les accents d'une « marche funèbre » : praefixa coatis capita (jestabantur inter signa cohortium *. — La tête de Galba est présentée à Othon. Chez Plutarque Othon a ce mot féroce : « Ce que vous m'apportez n'est rien ; montrez moi la tête de Pison'. » Le mot a disparu des Histoires. U est remplacé par une grande explication des sentiments . d'Othon à l'égard de Pison : « Nulle mort ne lui causa plus de plaisir..., soit que, pour
I. HUt.. I, 1r- — a. Suét., Galb., 20. — 3. Plul., Galb., 27. — h. Tac, Hist., I, 41. — 5. Pliit.,G«/6., 27.
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la première fois délivrée d'inquiétude, son âme pût enfin s'ouvrir à la joie, soit que le souvenir de la majesté dans Galba, de l'amilié dans Yinius, le hantât, tout cruel qu'il était, de sinistres images, tandis que le meurtre de Pison, son rival, son ennemi, ne lui laissait qu'une satisfaction pure et sans remords'. » La phrase est belle, l'analyse est intéressante; mais le mot tout seul de Plutarqué était presque aussi révélateur. — Un autre mot aboiuinabic est cehii que le ^itcUius de Suétone prononce sur le champ de bataille de Bédriac, au milieu des cadavres en putréfaction. Certaines personnes de sa suite éprouvaient du dégoût. Il les réconforte : « Un ennemi mort sent toujours bon, leur dit-il, et surtout un concitoyen. » Tout de même, pour combattre l'odeur, il fil apporter du vin et en distribua à la ronde ^. Que reste-t-il de tout ce réalisme chez Tacite ? A peu près rien : il a voulu ménager les nerfs du lecteur. « Vitellius ne détourna pas les yeux ; il vit sans frissonner tant de milliers de citoyens privés de sépulture^ » Sans frissonner , voilà bien la transposition, le sentiment au lieu de la sensation, ce qui est déjà d'ordre moral substitué à ce qui est d'ordre purement physique. Le procédé a eu comme résultat d'ennoblir.
Faut-il multiplier les exemples!* Tacite a fort affaire pour ramener le bestial Vitellius à un peu de décence. La gloutonnerie du personnage, qui se traduit en actes précis dans la biographie de Suétone (il prend sur les autels les offrandes destinées aux sacrifices et mange sur place les entrailles des victimes ; en voyage il dévore tout ce qui se trouve dans les auberges de la route, les mets fussent-ils de la veille et déjà entamés par d'autres"), cette gloutonnerie est enveloppée dans les llis-
I. Tac, Hist., I, ^4. — 3- Suét, Vilell., lo. — 3. Tac, Hist., II, 70. — li. Suét., ]'itell., i3.
LES RÉCITS 8l
toires sous la locution très générale epiilarum foeda et inexplebilis libido \ Ces menus, dont Suétone donne un extraordinaire échantillon, n'y paraissent qu'à l'état vague de irritamenla (julae^. Le Vilellius de Tacite se rend populaire auprès des légions de Germanie, en visitant les quartiers, en levant ou en adoucissant les peines^; et Tacite n'avoue là que des moyens avouables. Le Yilcllius de Suétone en a d'autres, auxquels répugnerait souvent même un homme du commun : il embrassait les soldats, il demandait le matin dans les cabarets si l'on avait bien déjeuné, et marquait en rotant (^ructu) qu'il s'était, pour sa part, acquitté à souhait de la l'onction '. Tacite a préféré se taire plutôt que de rien rapporter d'aussi grossier. Il n'a pas le courage non plus, malgré son peu d'estime pour le triste empereur, de relever avec l'impitoyable minutie de Suétone, tous les mauvais traitements qu'a subis Vitellius avant et après sa mort. 11 laisse les injures d'ivrogne et de goinfre dont on Tabreuve, la boue, le fumier, l'ordure qu'on lui lance à la face, le croc par lecjuel on le traîne dans le Tibre \ 11 se contente, sur ces laideurs, de jeter la magniflcence de son style : « La foule l'outrageait mort avec la même bassesse qu'elle avait mise à l'adorer vivant*. » Une réflexion de moraliste attristé remplace le trait cru dont il ne veut pas.
Rien que des détails d'une entière justesse, tous les détails nécessaires, tous ceux encore qui par leur pittoresque ajoutent à la vie du récit, tels sont les trois éléments constitutifs d'une vraie narration. Nous avons reconnu que Tacite n'est ni assez exact, ni assez com-
I. Tac, Ilisl., II, 62. — 2. Suét., VitclL, i3; Tac, Ilist., II, <)2. — 3. Tac, Hist., I, 62. — 4- Suét., VitelL, 7. — 5. Suét., VilelL, 1-]. — 6. Tac, Hist., III, 85.
LES PROCÉDKS DARl DE TACITE. 6
plet, ni assez familier pour y exceller pleinement, ou seulement pour s'y plaire. La cause de ces imperfections est d'abord en lui-même : son perpétuel besoin de condensation lui a nui. Il ne prend point son temps, ni ne se donne jamais d'aise. Or de l'aisance dans les mouvements, de l'ouverture dans le geste, est indispensable à celui qui raconte. On peut même se demander si abréger et narrer ne sont pas en une certaine manière contradictoires. Sans doute il ne s'agit point de flâner en propos; le vieil Hérodote, dont la grâce aimable n'excluait pas les « longueries », est plus encore un conteur à la façon des aèdes qu'un narrateur proprement dit. Toutefois, savoir être aussi long qu'il le faut est un art, et l'on doit convenir que Tacite ne Fa pas suffisamment possédé.
Mais ni la tendance de son esprit à la concision, ni sa gravité de nature qui l'éloignait des objets bas, n'ont à répondre seules, ou même pour la plus grande part, des fautes que nous reprochons à Tacite narrateur. C'est à son éducation oratoire que nous devons nous en prendre ; c'est elle la vraie coupable. Le goût de la concision et la gravité ne le conduisaient qu'à des omissions ; son éducation l'a entraîné à des inexactitudes, ce qui est autrement grave. Car ne pas dire toute la vérité est un tort, mais altérer la vérité ébranle les fondements mêmes de l'histoire. Or qu'un lecteur de Tacite mène une enquête sur les points reconnus inexacts. Ou je me trompe fort, ou presque toujours, à la base de l'inexactitude, il trouvera le désir d'amplifier et, par l'amplification, l'espoir de produire un effet. Mais cela, exagération de la pensée, grossissement de l'expression, ce sont les inconvénients habituels de la rhétorique ; et c'est d'eux que Tacite a été victime.
D'une manière générale l'éloquence, même entendue dans le bon sens du mot, ne pousse pas à la précision.
Lo princijjc sur lequel elle repose, n'est point celui sur lequel se fonde la science. Elle a pour objet le vraisemblable plutôt que le vrai et, chacun le sait depuis Boileau, « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ». Lorsqu'il y a conflit (ce qui arrive plus souvent que ne le dit le vers en question), elle sacrifie sans hésiter la vérité à la vraisemblance ; j'ajoute, elle est presque obligée de le faire, car elle veut persuader, et il lui faut avant tout présenter les choses, non point comme elles se sont passées réellement, mais comme le public est tenté de croire qu'elles ont dû se passer. Elle s'adresse au sentiment, qui ne raisonne pas ou raisonne mal ; elle cherche à soulever les passions, qui sont aveugles. Il lui est donc assez facile de faire illusion, et elle est amenée, quand elle argumente, à se contenter d'une demi-exactitude, parfois de moins. Pourvu qu'elle remporte le succès aujourd'hui même, il suffit. Demain peut-être la vérité apparaîtra : trop tard. La vraisemblance dans l'intervalle a eu gain de cause.
En tout temps l'esprit oratoire a été dangereux, dès qu'il s'est appliqué à autre chose qu'à l'art oratoire. Mais que penser de l'éloquence, telle qu'elle se pratiquait à Rome sous l'Empire? On y prenait avec la vérité des libertés étranges ; et ce qui nous confond, ce n'est pas qu'on les ait prises (il y aura toujours des cyniques), c'est que dans les écoles on ait dressé la jeunesse à les prendre. « Non seulement celui qui parlait sur le Forum ou au sénat se croyait permis d'arranger les faits à sa fantaisie et de les présenter comme il voulait, mais il s'attribuait le droit d'inventer de petits mensonges agréables ' qui pouvaient servir ses clients et nuire à ses adversaires. On enseignait chez les rhéteurs
I. On appelait cela causam mcndaciunculis aspergcre (Cic. de Oral., II, 59, 2/41).
84 LES PROCÉDAS d'art DANS LES HISTOIRES
laii de les employer à propos, sans que personne songeât à s'en étonner. L'iionnète Qnintilien cite avec complaisance quelques-uns de ces récits mensongers et, pourvu qu'ils soient spirituels, il n'y trouve rien à redire. Il est donc certain que la pratique de l'éloquence ne préparait pas l'esprit au respect religieux de la vérité. C'était une mauvaise école pour l'histoire, et la plupart des historiens anciens en sont sortis'. »
Oui, Tacite a soullert de cet inconvénient d'être venu, comme Ïite-Live, de l'éloquence à l'histoire ; et il a souffert de cet autre, d'y être venu en un temps où l'éloquence, sous le nom de rhétorique, ne se proposait plus guère que de produire de « l'effet ». Frapper, impressionner au tribunal les juges et l'auditoire, dans les écoles les parents et les élèves, dans les salles de lectures le public d'invités, tel était le but de quiconque prenait la parole. Gomme les effets tirés de la vie ne sont pas infinis ni toujours saisissants, on en arrivait vite à les modifier pour les renouveler, notamment aies renforcer. On y ajoutait, en vue de frapper davantage, c'est-à-dire qu'on tendait à l'extraordinaire ; et l'on aboutissait à ce singulier résultat, qu'après avoir altéré la vérité pour la rendre plus vraisemblable, on l'altérait maintenant, dùt-elle en devenir invraisemblable, à seule fm de la rendre plus dramatique. Il suffit d'ouvrir le recueil de Sénèque le Rhéteur et de voir les sujets de Controversiae qu'on donnait à traiter aux jeunes gens, ceux que les maîtres traitaient comme modèles, pour se convaincre que la liberté d'inventer touchait à l'extravagance. D'un tel régime et d'un tel milieu, même de solides esprits ne pouvaient se tirer sans dommage ; d'autant plus que la mode continuait au cours de la vie l'enseignement de l'école : partout le goût de la simple